Hamlet «dans la jungle»

Le démantèlement de la tristement surnommée « jungle » de Calais a débuté hier. Dans ce camp de fortune où vivent entassés des milliers de migrants, de Syrie et d’ailleurs, dans des abris de fortune, la police française est intervenue : canons à eau, gaz lacrymogènes, bulldozers… Sur ses comptes Facebook et Twitter, le théâtre « local » a partagé photos et vidéos, colère et crainte.

Fondé par les auteurs dramatiques anglais Joe Murphy et Joe Robertson, Good Chance Calais fait l’improbable pari d’animer quelque chose comme une vie culturelle dans ce que plusieurs observateurs ont comparé à un bidonville. L’organisme a dressé un dôme de toile et une scène afin d’offrir performances et ateliers (théâtre, opéra, musique, cinéma), mais aussi un lieu d’expression et de rencontres pour adultes et enfants.

« C’est un endroit où les gens peuvent se rassembler, peu importe qui ils sont et d’où ils viennent. Un lieu où ils seront toujours les bienvenus, à l’abri, au chaud. Un espace où chacun peut raconter son histoire de la manière dont il le souhaite, s’exprimer sur sa situation ou simplement s’évader et se divertir », peut-on lire sur le site en ligne de l’association.

Dans leurs efforts outre-Manche, les deux Joe ont reçu le soutien de plusieurs de leurs compatriotes. L’acteur Jude Law y a pris la parole lors de sa visite du camp il y a dix jours, avant d’enrôler des dizaines d’autres célébrités pour demander au premier ministre David Cameron de favoriser la traversée et la prise en charge des enfants laissés à eux-mêmes dans ladite jungle.

Le Globe autour du globe

Plusieurs compagnies londoniennes d’avant-plan ont également manifesté leur soutien à cette initiative humaniste. Le Royal Court Theatre, impliqué dans la traduction et la production en anglais de pièces écrites par des auteurs syriens d’aujourd’hui, récolte des fonds pour Good Chance Calais. Le Globe Theatre, incarnation contemporaine de l’idéal shakespearien, s’est arrêté sur place il y a quelques semaines pour donner une version condensée d’Hamlet en plein air.

Cette escale s’est ajoutée à l’immense tournée mondiale qu’effectue en ce moment la célèbre troupe dans la foulée des célébrations du 450e anniversaire de naissance du Bard. Intitulé Globe on Globe, le périple devrait compter des arrêts dans 196 pays ; on en était à 172, en date d’hier. Quelques semaines avant leur passage à Calais, les interprètes avaient également offert leur Hamlet à quelques centaines de Yéménites en exil, lors d’un passage dans un camp de réfugiés à Djibouti.

« En tant que compagnie théâtrale, c’est le seul geste que nous pouvons offrir — un spectacle qui, nous l’espérons, parle à l’esprit humain dans ses moments les plus grands comme les plus sombres », aurait déclaré le directeur artistique Dominic Dromgoole à l’agence britannique Press Association.

En France, on a distribué dans la foule des résumés détaillés de la tragédie shakespearienne rédigés en arabe, en farsi, en kurde et en pachtoune. Plusieurs photos de la représentation du 3 février circulent sur Internet : sous un ciel gris des plus menaçants, des dizaines de personnes sont réunies autour de tréteaux de fortune, dans cette configuration sur trois côtés héritée du théâtre élisabéthain. Dans la foule, de jeunes hommes surtout, emmitouflés, attentifs pour la plupart.

Sous haute tension

Si les événements d’hier ont fait monter la pression de plusieurs crans, on se figure aisément comment la vie dans de telles conditions — promiscuité, insalubrité, ressources limitées, épuisement du voyage, souvenirs des horreurs vécues — peut être tendue. On peut aussi comprendre que certains migrants reçoivent avec un goût amer cette proposition de comédiens blancs venant les exposer à la grande culture occidentale.

Ainsi, la représentation d’Hamlet susmentionnée aurait été écourtée pour des raisons de sécurité : des couteaux auraient été aperçus changeant de main, ce qui est assez shakespearien en soi, et une entaille a été percée dans la toile du dôme de Good Chance Calais, qui servait de coulisse à cette occasion.

Le cofondateur Joe Robertson, sur le site depuis octobre, aurait retrouvé l’auteur de ce méfait, âgé de 19 ans. « Norullah a toujours vu ce théâtre comme étant le sien, ce qu’il est, bien sûr ; soudainement, il s’en est senti chassé par ces acteurs anglais. Son père est mort devant lui, tué par les talibans, ceux-là mêmes qui ont mis le feu à son école alors qu’il était à l’intérieur. Il a parcouru seul près de 5000 kilomètres pour atterrir dans la boue froide du nord de la France », a-t-il offert en guise de contextualisation, selon le quotidien britannique The Express.

Qualifiant de « disgrâce » et de « désastre » l’opération d’expulsion menée hier par la police française, les animateurs de Good Chance Calais ont promis de rester sur place et de continuer à épauler les réfugiés.

2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 1 mars 2016 08 h 32

    Ce qui serait plus utile

    Ce serait de changer la politique anglaise de s'isoler de l'Europe et de ne recevoir presque aucun réfugié

  • Carolyn Perkes - Abonnée 1 mars 2016 21 h 54

    Et ce serait bien de reconnaitre ce que font les autorités françaises dans la jungle

    Je voudrais seulement que ces efforts soient reconnus. Ce n'est pas tout le monde qui a voté pour Cameron et compagnie.