La démolition

Je ne suis pas encore allé au cinéma voir L’invasion américaine, le nouveau film de Michael Moore. Irai-je ?

Je commence à me demander quoi penser de ces rares documentaires, aux forts accents militants, qui sont à l’occasion glissés entre deux blockbusters. Parmi les tonnes d’insignifiances produites en série par Hollywood, la projection de documentaires pareils constitue tout au plus un ajout joli au fonds de commerce du cinéma d’aujourd’hui. Voici en quelque sorte le sac de chips que l’on tente de faire passer pour une portion de légumes.

Pour tous ceux qui ont un appétit plus soutenu pour ce que le cinéaste Pierre Perrault appelait le « cinéma vérité », il faut souvent se résoudre à ne compter que sur soi pour se nourrir et chasser en conséquence les projections dans les festivals ou ailleurs, sur le Web par exemple. À propos de Perrault, je signale au passage la parution d’Une vie sans bon sens, un livre d’Olivier Ducharme et Pierre-Alexandre Fradet, peut-être le premier à plonger si profondément, depuis Gilles Deleuze, dans la pensée et l’oeuvre du grand documentariste, au-delà de sa légende.

Ces derniers jours, j’ai eu le privilège rare de voir et de revoir quinze documentaires à titre de juré au prix Pierre-et-Yolande-Perrault. Ce prix récompense chaque année, dans le cadre des Rendez-vous du cinéma québécois, le meilleur premier ou deuxième long métrage documentaire.

La démolition familiale, un film de Patrick Damien, s’est mérité les honneurs. Le jury a convenu du caractère étonnant de cette oeuvre où le réalisateur s’est approché tout en douceur de son sujet pendant plus de vingt ans.

Il faut voir ce film. Mais je doute fort, hélas, que vous puissiez le voir bientôt. Il sera présenté en avril seulement à la Cinémathèque québécoise, un lieu plus que jamais nécessaire au cinéma d’ici, bien qu’insuffisant à l’échelle des besoins.

S’offrir les moyens de regarder notre monde n’apparaît pas à l’ordre du jour. Il en résulte qu’on connaît souvent mieux les paysages de Star Wars que ceux, physiques et mentaux, de son propre pays abandonné entre les mains de l’hiver. À force de gonfler la fiction, on finira peut-être par crever la réalité pour de bon.

J’en reviens à La démolition familiale. Voici un film qui parle de la vie simple de deux familles populaires issues d’un village comme il s’en trouve tant au Québec. Les personnages appartiennent en quelque sorte à un prolongement de la propre enfance du réalisateur, lui aussi originaire du même lieu et ami intime de surcroît d’un des protagonistes au destin aussi tragique qu’inattendu.

Patrick Damien a filmé avec beaucoup d’affection la parole brute de ces gens ordinaires. Nous ne sommes ni devant un fleuve de mots ni devant les mots du fleuve, comme dans les documentaires de Pierre Perrault. Mais c’est ici aussi le cinéma d’un pays que nous ne soupçonnons pas, un cinéma attentif à la parlure d’un monde loin de l’écriture, un monde que l’on n’entend à peu près jamais s’exprimer librement dans la complexité de ses sentiments.

Le documentariste observe sans la commenter la passion commune et renouvelée de ces fratries : rafistoler des automobiles banales, toutes en très piètre état, trouver de la sorte à les solidifier suffisamment pour pouvoir les lancer ensuite dans l’arène féroce et sans pitié de derbys de démolition rugissants. Nous voici au Festival de la truite, du poulet, du cochon ou de que sais-je encore. Ces étranges pilotes y sont acclamés comme des idoles de passage.

Devant ce spectacle déconcertant de voitures cabossées et sacrifiées auxquelles sont confiées des vies, on se trouve en quelque sorte devant le négatif de cette passion qu’éprouvent nos sociétés pour les automobiles neuves aux carrosseries immaculées. Sans qu’il y paraisse, cet univers étrange des tôles fracassées permet d’examiner tout à la fois la mort qui rôde et les solidarités humaines qui s’emploient à la combattre. À travers ce ballet de mécaniques blessées apparaissent les structures d’un humanisme universel.

Dans notre monde où les individus se retrouvent sans cesse placés en compétition les uns contre les autres pour toutes sortes de motifs invraisemblables, dans ce monde où les rapports sociaux sont réduits à leur plus simple expression, les devoirs de chacun envers la collectivité apparaissent de plus en plus se résumer à la valse tragique des seules transactions financières. Un tel film nous rappelle au contraire, et de façon singulière, que l’homme est d’abord à la recherche des raisons de vivre et de se vivre dans une suite de nouveaux commencements capables de le préserver des danses de la mort.

La démolition familiale ne jouit pas de propriétés stylistiques exceptionnelles. Mais il a pour lui toute la grandeur de gens que l’on croit à tort petits. Et c’est déjà énorme.

3 commentaires
  • Gilbert Turp - Abonné 29 février 2016 08 h 25

    Moore s'adresse aux Américains

    Le docu de Moore (L'invasion américaine) est un éditorial. Il s'adresse d'abord et avant tout aux américains. Il veut leur dire : retrouvez un peu le sens du bien commun, reprenez en main les clés du politique.

    À moi, il ne m'a pas appris tant de choses que ça, mais j'étais content de le voir. J'ai aimé qu'il me montre ce que les enfants mangent dans les cafétérias scolaires de France, ce que les familles ont comme vacances en Italie, que la privatisation des prisons aux USA pratique l'esclavagisme, etc...

    • Stéphane Laporte - Abonné 29 février 2016 23 h 00

      Je suis d'accord, difficile de simplement balayer Moore sous le tapis.

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 29 février 2016 14 h 01

    Bonne revue

    Merci, M. Nadeau, pour ce qui semble [etre dd'excellents choix de visionnement. Quel privilège, en effet, d'avoir pu tous les voir ce week-end.

    Michael Moore est un excellent journaliste. J'admire son dévouement à informer le grand public.