Cadres francophones recherchés

Je trouve désolant qu’un scandale public soit nécessaire pour qu’Agropur réalise l’ineptie d’embaucher deux vice-présidents unilingues anglophones au Québec. Malheureusement, cette situation se répète de plus en plus, particulièrement à l’heure où les entreprises québécoises se mondialisent.

Le fond de l’affaire est que trop de Québécois imaginent, à tort, que la langue française est une petite langue ridicule qui n’intéresse personne. Or, redisons-le : la langue française est une importante langue d’affaires, de science, d’industrie, de commerce. Elle constitue un véritable espace de mondialisation. C’est aussi la langue internationale la plus enseignée dans le monde — moins que l’anglais, certes, mais davantage que l’espagnol et le mandarin.

Aucun obstacle matériel n’empêche une entreprise québécoise d’imposer la connaissance du français comme critère d’embauche pour sa haute direction.

Les deux vice-présidents d’Agropur sont deux Ontariens. Et ? Au Canada, 10 % des élèves anglophones fréquentent un programme d’immersion française à l’école anglaise. Aux États-Unis, le français reste la deuxième langue étrangère parmi les plus enseignées après l’espagnol et devant le mandarin. Vous voulez embaucher au Royaume-Uni : 16 % des Britanniques déclarent parler français.

La myopie francophone des Québécois s’explique par une espèce d’atavisme culturel. Il y a 50 ans, le Québec francophone s’est libéré de la marginalisation et de la discrimination. Mais nous percevons encore, collectivement, le français comme une petite chose souffreteuse et mal en point.

Or, le portrait est plus nuancé : au Canada, l’immersion française est perçue comme une espèce de programme enrichi ; ce sont les meilleurs éléments anglophones qui gravitent vers elle. C’est vrai aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Inde, en Australie, partout où l’on parle anglais. Et c’est partout pareil : aucun des grands espaces linguistiques n’est imperméable au français.

Une firme québécoise qui tient à embaucher un anglophone n’a donc aucune raison de penser qu’elle ne trouvera pas un cadre talentueux capable de minimalement comprendre le français — à condition qu’elle se donne ce critère. Mieux même : ce critère d’embauche permet de trouver les candidats les plus prometteurs !

Une politique linguistique d’entreprise

Chaque entreprise québécoise qui investit à l’extérieur devrait avoir une politique linguistique qui va au-delà des comités de francisation, pour toucher également les critères d’embauche des cadres supérieurs et des administrateurs. Et la Caisse de dépôt et placement du Québec, qui investit dans tout ce qui bouge — dont Agropur —, devrait pouvoir l’imposer.

Des politiques linguistiques d’entreprises, cela existe : Michelin l’a fait. À l’étranger, elle fait affaire dans la langue du pays. Mais si les cadres étrangers veulent monter au siège social à Clermont-Ferrand, ils monteront en français.

Le message devrait être : nous voulons les meilleurs et nous considérons la maîtrise d’au moins deux langues, en particulier le français, comme un critère essentiel. Car franchement, comme Québécois, peut-on concevoir qu’une personne instruite avec une tête bien faite et qui a fait trois, quatre, cinq années d’université n’ait pas pu, su, voulu apprendre une autre langue ?

« Nous, on est contre la discrimination », disent ceux qui s’opposent à cette idée. La question n’est pas d’être contre une langue, mais d’être pour le français, ce qui n’est pas la même chose. Les Torontois sont bien pour l’anglais et ils ne s’en excusent pas. Et puis, disons-le : l’absence de politique linguistique constitue en soi une politique — celle où l’on se plie aux limites des plus ignorants ou des plus intolérants.

Si la finance québécoise n’est pas capable d’avoir un peu de bon sens, il faudra bien qu’on le lui impose.

À mon avis, il serait urgent de réviser notre Charte de la langue française. Elle fut pensée à une époque où l’entrepreneuriat québécois cherchait à prendre sa place au Québec. Mais actuellement, il est question d’entreprises québécoises qui évoluent sur les marchés extérieurs alors que les anglophones ont imposé l’idée que l’anglais est l’unique langue des affaires.

La Charte de la langue française devrait affirmer non seulement que la langue française est la langue du Québec, mais que cette langue est une langue mondialisée qui est présente partout. Lorsqu’une entreprise demande de l’aide publique pour prendre son expansion hors du Québec, les agences et organismes publics devraient exiger qu’elle établisse une politique linguistique cohérente avec les intérêts du Québec.

Il sera difficile de revenir en arrière pour tous les CGI, Couche-Tard, SNC-Lavalin, Bombardier dont nous avons financé l’expansion internationale sans souci de la langue. Mais rien n’interdit de revenir à la charge, puisqu’elles quémandent des aides régulièrement.

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3 commentaires
  • Daniel Lemieux - Inscrit 29 février 2016 05 h 31

    « ... tell me why it's too late, too late, much too late ... »*

    Se manquer de respect à soi-même... voilà une situation qui ne fait qu'illustrer le laisser-faire du gouvernement Couillard, héritier des 9 années du laxisme de Jean Charest, peu préoccupé par une question aussi folklorique que le respect de notre propre langue, au nom des « vraies affaires ».

    Que pouvons-nous faire pour secouer ce gouvernement et le sortir de son immobilisme face à l'auto-assimilation qui s'installe ? On ne sent aucune volonté politique de contrer ce recul de la langue française au Québec, toujours ce non-interventionnisme pour ne pas « effrayer » le milieu des affaires et les Chambres de commerce, les Anglos et surtout les minorités culturelles, dont les immigrants n'ont plus les incitatifs suffisants pour apprendre à vivre en français au Québec.

    Les services gouvernementaux offerts en version anglaise optionnelle, ce qu'on entend dans la rue, les commerces, et bientôt dans les hôpitaux, manifestement le français se perd. Mais l'interprétation de la Charte des droits est bien subjective.

    Alors oui, la Charte de la langue française devrait pouvoir obliger ceux qui viennent manger à la main de l'État d'adopter le français langue de travail, mais surtout de promouvoir globalement l'usage du français au Québec, même s'il faut revenir à des moyens coercitifs.

    Et qu'on ne vienne pas nous ramener l'argument de la limitation des dépenses publiques, notre survie comme nation en Amérique n'est pas une question d'argent.


    * de la chanson « Mommy », paroles de Gilles Richer et Marc Gélinas (1971), reprise par Pauline Julien (1974).

  • Patrick Daganaud - Abonné 29 février 2016 07 h 19

    Joindre l'insulte à l'affront

    Le chef de la direction de la coopérative Agropur, Robert Coallier, parle des deux côtés de la bouche.

    - D'une part, il présenté ses excuses pour avoir embauché un vice-président aux opérations, Dan Jewell, incapable de s’adresser aux employés en français;

    - D'autre part et du même souffle, il déclare qu’Agropur et Ultima étant « des entreprises de taille internationale, » elles engagent des gens pour leurs compétences, et non pour leur langue.

    Traduction : il n'existe pas de gens francophones compétents pour les postes à l'internationale.

    Agroimpur, comme diraient les cochons.

  • Gilles Delisle - Abonné 29 février 2016 08 h 45

    Excellent plaidoyer sur la langue des affaires au Québec

    Merci M. Nadeau de cette défense de la langue des affaires au Québec, et qui devrait aller de soi, sans intervention aucune. Etant donné que le monde des affaires du Québec agît de facon un peu lâche à ce sujet, votre plaidoyer arrive à point nommé. Evidemment, on ne peut compter sur le gouvernement du Québec pour s'occuper de la langue, et encore moins sur les Chambres de Commerce, et autres représentants d'affaires pour la défendre, ils ont peur d'afficher qu'ils sont Québécois francophones!