L’unanimité devrait faire peur

Dans une époque qui cultive ses consensus avec violence et rapidité en passant par ses réseaux sociaux et ses communications instantanées, pas facile de libérer la parole des voix discordantes. Particulièrement lorsqu’il est question de victimes et de coupables.

L’actualité des dernières semaines a une fois de plus éclairé ce phénomène en laissant la vague du consensus, dans plusieurs « affaires », s’écraser brutalement sur les opinions divergentes. Dans cet esprit très contemporain du « avec nous » ou « contre nous » qui ne laisse guère de place à la nuance, qui incrimine la dissidence avec une inquiétante légèreté et dont on devrait, nous dit aujourd’hui la science, apprendre de plus en plus à se méfier.

Face à la déchéance d’une icône, devant la peine infligée à une petite grand-mère en fauteuil roulant, sur le caractère néfaste d’un système de transport d’énergie fossile, sur l’engouement pour un réseau, pour un service, pour une technologie et même sur la gentillesse ou la dimension patrimoniale d’une personnalité publique « tellement proche de son monde », comme dirait l’autre, la formation d’une opinion unique et convergente, l’expression d’une unanimité ne peut-être que trop belle pour être vraie, estiment des chercheurs australiens et français dans un article à paraître dans les pages du très sérieux Proceedings of the Royal Society A.

« Nous nous fions souvent à l’unanimité : si de nombreux témoins identifient anonymement et individuellement un suspect, nous partons du principe qu’ils ne peuvent pas tous avoir tort. Or, il est improbable qu’un grand nombre de personnes soient d’accord », dit le physicien et chercheur en électronique à l’Université d’Adélaïde en Australie Derek Abbott, coauteur de l’étude qui estime que les consensus, qu’ils soient sociaux, moraux, éthiques ou numériques, relèvent surtout d’un paradoxe, le paradoxe de l’unanimité, qui, lorsqu’on le regarde de plus près, « démontre que nos certitudes ne sont finalement pas aussi solides que nous le pensons ». N’en déplaise à la meute, particulièrement lorsqu’elle se fait vindicative.

Culpabilité sous influence

Pour arriver à cette conclusion, ces scientifiques ont organisé des séances d’identification de suspects, vous savez, ces mises en ligne d’humains derrière une vitre sans tain, pour designer le coupable. Leur analyse a permis d’établir que plus les témoins sont unanimes sur le coupable et moins ils ont de chances d’avoir raison. Ils désignent même quelques coupables induisant, selon eux, cette « erreur systémique » : les préjugés nourris par les témoins — le fameux délit de faciès, forcément ! —, la façon dont les suspects sont présentés, mais également l’influence sur le groupe d’un petit nombre qui va être capable de guider le reste du groupe dans l’erreur.

Ramené à la dimension d’un système de communication en réseau, à titre d’exemple, avec ses « influents » justifiés, patentés, autoproclamés ou parfois « douteux », ce point d’influence révélé par la science met certainement plusieurs dérives en perspective !

Et pas besoin de beaucoup : 1 % à peine de témoins ayant un préjugé défavorable sur l’un des suspects fait diminuer la probabilité pour le groupe d’identifier le bon coupable et donc augmenter les risques de se retrouver dans l’erreur de jugement, peut-on lire. Et ce, après seulement trois identifications concordantes. Dans la tradition juive, il y a un dicton qui dit que si un homme est condamné à l’unanimité par des juges, il devrait être acquitté : une bourde dans la procédure judiciaire ayant été forcément commise.

L’odieux des préjugés

Pour les auteurs de cette recherche, le paradoxe de l’unanimité est plus courant qu’on le croit, et pas uniquement dans la sphère judiciaire. Ils rappellent d’ailleurs que l’unanimité est possible, sans paradoxe, dans certaines situations, mais à condition seulement que les préjugés soient inexistants, ce qui n’est pas gagné d’avance dans un présent qui ne semble pas pouvoir articuler sa construction de la réalité sans. Parlez-en pour voir à des exilés, à des femmes, à des autochtones, à des socialistes, à des caquistes, à des ados, à des politiciens, à des médecins spécialistes, à des complotistes, à des artistes, même à Stéfanie Trudeau, alias matricule 728, tous croulants sous le poids des préjugés.

À la lumière de leur découverte, les scientifiques estiment d’ailleurs que la divergence d’opinions, que la voix discordante, au lieu d’être condamnées, rabrouées, parfois avec cette tonalité finale dont les univers numériques sont capables, méritent d’être un peu plus respectées et acceptées, leur présence réduisant forcément les erreurs de jugement. Un appel au respect souhaitable, mais dont on ne peut qu’espérer qu’il ne fera jamais l’unanimité.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

2 commentaires
  • Michèle Lévesque - Abonnée 29 février 2016 15 h 04

    La curiosité pour évider les évidences

    Avec le bûcher allumé pour Lise Payette et la folle propagation de son feu, j'ai touché du doigt l'odieux d'un mouvement de masse, comparable à une meute de prédateurs en chasse dominés par le goût du sang et le besoin atavique d'appartenir et de rester dans un groupe pour survivre. Mais il n’y a pas que les réseaux sociaux qui ont contribué à la prolifération des prêts-à-penser et à l'alignement conditionné sur ceux-ci, mais également les médias grand-publics, écrits, audios et télévisuels.

    C'est vrai que le laconisme de Twitter, par exemple, facilite la reproduction de ce qui est présenté comme 'évidence/evidences' en raison du nombre. Mais le travail des algorithmes à l'oeuvre n'est pas pour autant une fatalité. Reflet de nos conditionnements, ils sont aussi celui de nos choix, aussi construite que soit ce que nous appelons notre individualité.

    Dans "Servitude volontaire", David Desjardins (L'Actualité) cite le sociologue D. Caron qui dénonce ces algorithmes puissants qui fonctionnent au "dénominateur commun" et font en sorte que ce soit "la somme des goûts de millions d'autres" qui, sous prétexte d'encourager notre individualité, finisse par nous enfermer "dans la tyrannie du plus grand nombre" et le conformisme. Cette critique fait toutefois une place à une autre puissance, celle de la curiosité d'esprit qui permet en quelque sorte de con-vertir (renverser) l'algorithme pour que celui-ci travaille à "entretenir cette curiosité avec nous".

    Le nombre (informations et partages) peut donc devenir le moyen de lutter contre l'asservissement du nombre par le nombre, la curiosité contribuant à élargir nos horizons en stimulant la réflexion personnelle et communautaire. Reste alors à créer des créneaux de diffusion pour les nouveautés réelles qui en naîtront, et cela déborde le seul champ des algorithmes informatiquement programmés.

    L'algorithmophobie serait-elle devenue elle aussi une des nouvelles évidences de la pensée commune conditionnée ?

  • Benoit Thibault - Abonné 1 mars 2016 04 h 20

    L'unanimité et la vitesse

    La vitesse de voir, de juger et de passer à autres choses.
    Les bienfaits de prendre le temps de réflexion ne peut qu'éclairer