Nous sommes tous des sauvages

Quand Roy Dupuis a critiqué l’image des trappeurs canadiens-français dans «Le revenant», personne n’est allé interroger le roman.
Photo: 20th Century Fox Quand Roy Dupuis a critiqué l’image des trappeurs canadiens-français dans «Le revenant», personne n’est allé interroger le roman.

Le revenant, dernière production hollywoodienne d’Alejandro González Iñárritu, se verra fort probablement couvert d’Oscar dimanche soir. Curieusement, lors de la brève controverse déclenchée par Roy Dupuis critiquant l’image des trappeurs canadiens-français véhiculée par le film, personne ne semble avoir songé à aller interroger le roman qui a inspiré le projet. Pourtant, on peut supposer que la matière première langagière a fait l’objet de recherches historiques plus fouillées que le simple travail consistant à faire passer une histoire d’un médium à un autre.

Michael Punke, à la page « remerciements » de son roman, parle d’une « centaine de lectures éprouvantes ». Mark L. Smith, coscénariste du film avec Iñárritu, dans les entrevues disponibles sur Internet, ne pointe, quant à lui, vers aucune recherche historique précise et confie n’avoir conservé, du livre, que l’attaque du grizzly et l’abandon du héros. Tout le reste, a-t-il reconnu sur craveonline.ca, « we came up with it » (traduction : nous l’avons inventé).

 

J’évoquais une brève controverse. Les amis à qui j’ai parlé de la sortie publique de Dupuis haussaient les épaules d’un air entendu : les trappeurs francos et métis aventurés dans l’Ouest à cette époque, faisaient-ils valoir, n’ont probablement pas tous été des anges, pas vrai ? Alors…

Pas tous des anges, sans doute. Mais de là à travestir le fameux Toussaint Charbonneau, qui a guidé l’expédition de Lewis et Clark au-delà des Rocheuses, l’époux de la légendaire Sacagawea, en tueur de bons Indiens et brutal violeur de captives sauvagesses réduites à l’état d’esclaves sexuelles ? Sans doute, les scénaristes ont pris la précaution d’amputer le coloré personnage de son patronyme, mais c’est un peu comme si, dans un film sur les rébellions de 1837-1838, on appelait un des chefs du parti patriote Louis-Joseph sans jamais mentionner son nom de famille : le référent historique demeure limpide.

Nous savions déjà, grâce à l’historien Denis Vaugeois, que ce Charbonneau avait tout du bon vivant, un grand courailleux épanoui au contact de ces sociétés amérindiennes dont la notoire permissivité sexuelle gênait tant les chroniqueurs de la Découverte. Aujourd’hui que quelques mots déplacés peuvent être qualifiés d’agression sexuelle, on ne sera pas surpris de voir le Toussaint en question revu et corrigé par la morale du troisième millénaire, devenir suspect, un prédateur…

«Made in» Hollywood

Mais la morale sexuelle, changeante et relative, est une chose. C’en est une autre de pendre haut et court, sans la moindre explication, pour le simple plaisir de la chose apparemment, un autochtone, et qui plus est un Pawnee, membre d’une nation qui, dans la vraie histoire (l’histoire historique, si vous préférez), était l’alliée des Français… C’est surtout cette scène, en apparence gratuite, décrivant un acte de cruauté totalement inutile, qui passe un peu de travers dans Le revenant d’Iñárritu. En fait, il y a bien une justification à ce cynique lynchage commis par des trappeurs canadiens-français, et elle tient tout entière dans le macabre écriteau accroché au cou du pendu et qui dit : « On est tous des sauvages ». Même pas besoin de sous-titres : l’inscription est en français.

Avec ce « on est tous des sauvages » où le mot « sauvage » se voit ramené à son sens le plus péjoratif et sanguinolent, c’est toute l’actuelle réécriture (à la fois redécouverte et réexamen) de l’histoire des rapports des descendants de la Nouvelle-France avec les Premières Nations, voire l’oeuvre visionnaire de Champlain lui-même, qui sont renversées par une imagerie nationale dominante, pour les besoins d’une intrigue de film de cow-boy.

Sont-ce donc là les traces que nos ancêtres ont laissées dans l’Ouest, le portrait auquel ont aujourd’hui droit nos voisins étasuniens qui tètent leurs abrégés d’histoire au Grand Récit made in Hollywood ? C’est peut-être le cas pour un Mexicain parachuté chez les majors et un scénariste de 19 ans (!) né à New York, mais cette sombre vision, apparemment, n’est pas partagée par tout le monde.

Prenez Michael Punke. L’auteur du Revenant a grandi dans le Wyoming, vécu au Montana. Hormis le Glass incarné à l’écran par DiCaprio, on pourrait presque dire que les vrais héros de son roman sont les voyageurs (mot écrit en français dans la version originale). « Il était émerveillé par leurs récits : Indiens sauvages, gibier abondant, plaines infinies et montagnes majestueuses. »

Pour assouvir sa vengeance, le Glass du livre, contrairement à son alter ego de l’écran, se joint à une expédition de voyageurs dont la mission est de pactiser avec les tribus Mandans du Haut-Missouri. Ses compagnons de route d’eau s’appellent Langevin, Emmanuel et Louis Cattoire, Macdonald (un Écossais) et l’interprète, Toussaint Charbonneau, à qui la plume de Punke confère une indéniable stature historique. Les voyageurs aiment rire et chanter, soignent « tendrement » leur grand canot d’écorce, calculent les distances en pipes fumées. L’un a une femme sioux, un autre va aux putes, et tous, Français et Anglo-Saxons mêlés, s’unissent pour combattre les féroces Arikaras.

« Ses compagnons pagayaient au rythme remarquable de soixante coups par minute, avec une régularité de bonne montre suisse. »

J’ignore jusqu’à quel point Punke a flirté avec une certaine imagerie d’Épinal de l’épopée française de la fourrure. Je sais seulement que dans son ouvrage solidement documenté, on est loin de la grossière caricature du cinéma.

Visuellement parlant, le film est superbe. Là n’est pas le problème. Si possible, lisez le livre, puis amusez-vous à repérer ce qui, dans la version de l’histoire qu’Hollywood s’apprête à couronner, relève de l’idéologie et des raccourcis narratifs liés aux nécessités de l’intrigue.

Mon Oscar personnel va à Roy Dupuis.

Le revenant

Michael Punke, traduit de l’américain par Jacques Martinache, Presses de la Cité, Paris, 2014, 352 pages

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