Hors-jeu: Et toc

Holà! Franchement, on n'en revient pas d'allure. Qu'est-ce donc qui était écrit ici même à l'encre indélébile, pas plus tard que samedi, au détour d'une virgule? Les Patriots victorieux par trois points, peut-être que oui? Et toc. Aussi, aujourd'hui, est-ce qu'on qualifie mononcle Rogatien de visionnaire? Carrément de génie? De sympathique champion de la prescience? Est-ce qu'on le surnomme Monsieur Minou, gastrologue? C'est qu'il pratique la gastrologie: art divinatoire consistant à annoncer l'issue d'événements sportifs à partir du degré de digestibilité des aliments consommés pendant le match. Exemple concret tiré d'un passé récent et vérifiable: ailes de poulet + pizza + nachos + chips + bière = y en aura vraiment pas de facile. Ce qui fut le cas de ce Super Bowl XXXVIII.

Non, messieurs dames chers amis, on ne fait rien de tout ça. Car soyons honnête, la justesse de la prédiction, aussi aveuglante de brillance fût-elle, ne tient qu'à un unique facteur: le hasard. Si oncle Rogie avait réellement le don de prémonition, il ne serait pas là à essayer de divertir son public en lui racontant n'importe quoi. Non, il serait loin, genre Bora Bora, loin et riche, et sa vie ne serait plus qu'une longue orgie décadente, style avec une grappe de raisins suspendue au-dessus de la tête et du vert à lèvres pour se refaire une laideur.

Ben quoi, ce n'est pas ce que vous feriez, vous?

Donc, oui, le hasard. S'il y avait authentique faculté d'anticipation, je vous aurais balancé, alors que c'était 0-0 vers la fin du deuxième quart, «tiens, comme la tendance ne se maintiendra pas, nous allons assister à une suite des choses excitante au possible et le tout se terminera 32-29 sur un placement de dernière seconde de M. Adam Vinatieri exactement comme il y a deux ans de cela; entre-temps, nous apercevrons à la dérobée, c'est le cas de le dire, le sein droit de Mme Janet Jackson après déchirement du haut de son linge par M. Justin Timberlake». Mais le hasard a plutôt voulu que pendant le spectacle de la mi-temps, haut en couleur selon les différents témoignages recueillis, j'aie été aux fourneaux, en train de mitonner le traditionnel boeuf Wellington de la deuxième demie. Une chance qu'hier, il y avait au bas mot 10 000 sites Internet pour retransmettre l'épisode «involontaire», et que Timberlake a qualifié de «défaillance vestimentaire».

(Selon un sondage express réalisé par le site espn.com, 63,4 % des téléspectateurs avaient vu l'affaire, et 36,6 % non. Les plaintes ont d'ailleurs afflué à CBS, et la Federal Communications Commission a institué une enquête. Hier, sur CNN, on remontrait tout ça en brouillant le sein. Sur son site, ESPN qualifiait le tout de «Janet-Gate». L'ont-ils ou pas l'affaire en question et toutes les autres, nos amis Américains, non mais.)

Par ailleurs, si vous avez regardé l'émission d'avant-match sur CBS, vous aurez constaté que Deion Sanders souffre aussi de défaillance vestimentaire. Mais comme il n'y a pas eu de plainte, il n'y aura pas d'enquête à son sujet.

Tout comme personne n'a relevé que ce spectacle était d'abord et avant tout franchement mauvais.

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Question de bien montrer qu'il ne s'agit que de hasard, mononcle R. s'est livré, au long de cette journée magique, à d'autres prédictions, qui ont pour l'essentiel foiré. Par exemple, à 0-0 vers la fin du deuxième quart, il a songé in petto, à part lui dans son Ford intérieur, qu'avant longtemps, on allait voir M. Gary Bettman qui viendrait dire que voilà-t-il pas un excellent match, qui montre que ce n'est jamais allé mieux dans le merveilleux monde du sportª. Un bon blanssichage — nom vulgaire du blanchissage, utilisé par ceux qui disent aussi «La Ligne nationale», «outside» au lieu de «offside» et qui prononcent «Ouston» —, un bon blanssichage, il n'y a rien de tel pour vous remettre sur le piton, surtout quand il y en a deux en même temps.

Mais on n'a pas vu M. Bettman, ce qui n'empêche pas que le match ait été jusque-là à son image, d'un ennui intersidéral. À telle enseigne que, rapportait hier une dépêche tout ce qu'il y a de plus authentique, le président des États George W. Bush n'a pas assisté au malencontreux incident poitrinogène de la mi-temps parce que, je cite in texto, «il était endormi à ce moment-là». Ce qui l'a du reste empêché in extremis de s'étouffer avec un bretzel tordu en 8 au gros sel. Dommage.

Autre prédiction couronnée d'insuccès: que le tirage au sort d'avant-match allait donner un résultat tout à fait imprévu. L'idée m'en était venue de la page Sports Exchange du site usatoday.com, qui annonçait le plus sérieusement du monde: «Chaque part que vous achèterez "Côté face" vous rapportera 100 $ si la pièce tombe côté face, 0 $ si la pièce tombe côté pile, et 50 $ si aucune de ces deux hypothèses ne s'avère.» Wow. Cinquante beaux bidoux pour un ni pile ni face, ce n'est pas tous les jours qu'une pareille offre se présente. J'ai donc subodoré le coup fumant, et ai prévisionné: «Il va tomber sur la tranche, le saligaud. Le terrain est mol, l'argent américain est instable, le sport professionnel est arrangé, bref tout concourt à ce que.»

Eh bien non. Ce fut pile. Chnoute.

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Si vous cherchiez encore, mesdames messieurs, un motif permettant d'expliquer les raisons pour lesquelles le sport est si enivrant de fièvre inassouvie (ou quelque chose qui y ressemble étrangement), ce XXXVIIIe Super Bowl — prononcer «ksksksssviiiiiii!ème» — a été très clair: parce que. Parce que tout peut arriver, n'importe où n'importe quand. Parce qu'on ne sait jamais. Parce qu'à chaque détour du cadran, il y a une surprise embusquée. Voyez plutôt: c'est 0-0, et paf, vous n'avez même pas le temps de finir de passer la pâte au rouleau à pâte pour obtenir ce feuilleté du tonnerre qui a fait la renommée de votre boeuf Wellington dans les cocktails mondains et les orgies décadentes que c'est devenu 32-29.

Mais quel que soit le score, quelle que soit l'allure du match, il reste un fait inaliénable: les Patriots par trois points. Et pour tout dire, ce n'est pas vraiment l'effet du hasard. Non, c'est le signe d'un nouveau prophète. Hier le football, demain le monde.

jdion@ledevoir.com