La science en l’absence de Dieu

Dans «L’impossible dialogue», l’historien des sciences Yves Gingras entend donner raison à la thèse soutenant l’incompatibilité entre les deux domaines: la science et la religion.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Dans «L’impossible dialogue», l’historien des sciences Yves Gingras entend donner raison à la thèse soutenant l’incompatibilité entre les deux domaines: la science et la religion.

Les sciences et les religions sont-elles compatibles ? Le premier réflexe de l’homme cultivé sera de répondre oui. L’histoire regorge, en effet, de religieux qui étaient aussi des scientifiques, comme Copernic et Marie-Victorin, et de scientifiques croyants, comme Newton et Galilée.

Dans son Petit dictionnaire amoureux de la science (Pocket, 2013), le géologue français Claude Allègre écrit même que « c’est en cherchant les lois de la nature pour se rapprocher de Dieu que la science est née en Occident » et que « les civilisations qui n’ont pas été inspirées par des préoccupations divines n’ont pas développé la science ». Pas de chicane et tout va bien, donc ?

Photo: Émilie Tournevache Avec le frère Marie-Victorin, qui suggérait de «laisser la science et la religion s’en aller par des chemins parallèles, vers leurs buts propres», Yves Gingras, pour les raisons méthodologiques déjà mentionnées, rejette la pertinence d’une nouvelle alliance.
 

Comment expliquer, alors, les condamnations par l’Église des idées de Copernic et de Galilée ? La mise à l’index, pendant des siècles, d’une multitude d’ouvrages scientifiques ? Le rejet passionné de tout discours religieux par nombre de nos contemporains qui se réclament de l’esprit scientifique ? Force est de constater qu’existe bel et bien un conflit entre les deux domaines. A-t-il, cela étant, raison d’être ?

Autorité et méthode

Dans L’impossible dialogue, un ouvrage substantiel et de haute volée, l’historien des sciences Yves Gingras entend donner raison à la thèse soutenant l’incompatibilité entre les deux domaines. Sa démonstration se veut à la fois historique et philosophique (ou épistémologique). L’histoire, explique-t-il, nous enseigne que l’autonomisation des sciences s’est réalisée contre le voeu des institutions religieuses et la réflexion philosophique impose de reconnaître qu’un véritable dialogue entre sciences et religions est impossible. L’essai est solide et passionnant.

Il est vrai, écrit Gingras, que bien des scientifiques ont été ou sont croyants, tout comme il est vrai que bien des religieux ont été de grands scientifiques. Or, précise l’historien, il faut comprendre que « la question du conflit entre science et religion est d’abord institutionnelle et épistémologique », de même que sociopolitique. « Elle relève, continue Gingras, d’un conflit d’autorité entre des institutions aux visées différentes et non pas de la psychologie des individus et des motifs qui les poussent à entreprendre une carrière scientifique et à concilier — ou non — leur foi et leurs découvertes. »

La science repose sur le postulat du « naturalisme méthodologique » et se fixe pour seul objectif « de rendre raison des phénomènes observables par des concepts et des théories qui ne font appel à aucune cause surnaturelle ». Aussi, dans cette entreprise, Dieu ne peut être considéré, selon la formule attribuée au physicien Laplace, que comme une hypothèse inutile.

L’élan d’un chercheur peut être inspiré par le désir d’expliquer une nature qu’il croit avoir été créée par Dieu, mais, à l’heure de fonder la validité d’une découverte, seuls lesarguments empiriques et théoriques jugés recevables par la communauté scientifique comptent. Or, l’institutionreligieuse accepte mal son exclusion de ce processus.

Un extrait du Livre de Josué, dans l’Ancien Testament, mentionne que le prophète dit au Soleil de s’arrêter. Une lecture littérale force donc à croire que c’est le Soleil qui bouge autour de la Terre, immobile. Quand Copernic et Galilée viennent scientifiquement contester ce fait, l’Église se braque. Galilée a beau plaider qu’il faut séparer « les propositions purement naturelles, ne relevant pas de la foi », des propositions « surnaturelles qui en relèvent », il sera néanmoins condamné à la réclusion et au silence en 1633. L’Église ne reconnaîtra son erreur dans ce dossier qu’en 1992. Elle tardera, de même, à accorder quelque crédit à la théorie évolutionniste.

Chemins parallèles

Les récits que fait Gingras de ces affaires sont captivants et laissent peu de doute quant à l’évolution historique des rapports entre les deux domaines. Avec le temps, en effet, l’Église et les religions protestantes, en Occident, perdent leur emprise sur la communauté scientifique, en voie d’autonomisation. Quand elles en ont le pouvoir, les religions imposent leurs vues. Si, aujourd’hui, c’est d’elles que provient la demande d’un nouveau dialogue avec la science, c’est essentiellement parce que la crédibilité a changé de camp.

Or, selon Gingras, ce dialogue, notamment promu par la riche Fondation Templeton à coups de millions de subventions, n’est pas possible. Avec le frère Marie-Victorin, qui suggérait de « laisser la science et la religion s’en aller par des chemins parallèles, vers leurs buts propres », Gingras, pour les raisons méthodologiques déjà mentionnées, rejette la pertinence d’une nouvelle alliance.

L’historien se moque des physiciens qui prétendent trouver Dieu grâce à la physique quantique, du neuroscientifique Mario Beauregard qui cherche Dieu dans l’activité neuronale des carmélites, et critique les croyances religieuses intégristes qui nuisent à la science (refus d’analyser les ossements anciens) et menacent des vies (refus de la médecine moderne).

Il a raison. Faire intervenir Dieu dans la recherche scientifique est mal avisé, tout comme chercher à prouver l’existence de Dieu par la science ne rime à rien. Va, donc, pour la séparation des ordres, aussi défendue par Allègre, ce qui est autre chose qu’une guerre, toutefois. Si Gingras ne s’acharnait pas, en conclusion, à discréditer la religion, réduite à sa version intégriste, et à clamer que la science est le fin mot de l’histoire humaine, son livre serait vraiment bon.

« Il ne s’agit donc pas ici de savoir quel savant est croyant et quel autre est athée ou agnostique, mais de déterminer la manière dont la communauté scientifique s’est autonomisée progressivement sur les plans institutionnel, méthodologique et épistémologique en excluant de son discours tout argument théologique ou religieux. » Extrait de «L'impossible dialogue»

L’impossible dialogue. Sciences et religions

Yves Gingras, Boréal, Montréal, 2016, 352 pages

18 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 27 février 2016 04 h 08

    Toujours

    Toujours le même problème. Nous revoyons ici une thèse basée sur ce que d'autres ont dit avant et nous prenons pour acquis que ce qu'ils disaient était vrai. Mais nous «savons» qu'ils n'avaient pas toute l'information. Alors... comment se servir de celles-ci comme base ? Les ramener à la surface n'aide pas plus à la recherche. On tourne en rond à rebrasser le même chaudron. Toutes les réponses sont inadéquates, seule demeure les questions. Aujourd’hui nous avons plus d’information, mais nous ne les avons même pas encore toutes. Et les réponses ne sont encore que supposition.

    «Celui qui dit j’ai trouvé arrête de chercher», c’est là sa première erreur. Sa deuxième est d’imposer sa découverte quand celle-ci ne fait qu’apporter plus de questions.

    Méfiez-vous toujours de celui qui affirme «J’ai raison», il a probablement négligé quelque chose.

    PL

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 27 février 2016 07 h 40

    ???

    « Les sciences et les religions sont-elles compatibles ? » (Louis Cornellier, Le Devoir)

    Ni oui ni non, mais les deux proviennent de l’être humain qui, de temps en temps, cherche quelque chose susceptible de faire … jaser ce qui le dépasse ou le concerne !

    De ce quelque « chose », ce questionnement :

    Si l’être humain nait, bouge et tombe, tout comme d’autres mondes le différenciant ou pas, comment rendre compte de sa « psyché » pensante et parlante ?

    ??? - 27 fév 2016 -

    • Jean-Guy Mailhot - Inscrit 28 février 2016 00 h 59

      « Les sciences et les religions sont-elles compatibles ? »

      Pas du tout. Il suffit de lire l'ancien testament juif pour voir les illusions inventées par des peuplades ignares s'inventant une mythologie pour expliquer tout ce qui était inexplicable dans ces temps anciens.

      Le problèmes c'est d'y croire encore 4-5 siècles plus tard, comme les fanatiques sionistes et autres fanatiqes d'autres religions ancestrales.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 29 février 2016 06 h 49

      « Il suffit de lire l’ancien testament juif … .» (J-G M)

      Lequel ?

      Chose certaine, si on lit l’AT, on ne lit pas le Tanakh (A) : on lit autre chose !

      Bref ! - 29 fév 2016 -

      A https://fr.wikipedia.org/wiki/Tanakh

  • Bernard Terreault - Abonné 27 février 2016 08 h 45

    Ce qui est compatible

    Ce qui est similaire entre la science et la religion c'est le fait de regarder plus loin que le bout de son nez. La première a prouvé son utilité pour expliquer le monde et l'asservir par la technologie, la seconde a, dans les melleures cas, servi de justification à une éthique.

  • Gilles Brodeur - Inscrit 27 février 2016 09 h 36

    Religion = superstition

    Comment ne pas discréditer une vision du monde qui se base sur la présence d'un ami invisible ?

    La religion n'est pas mois ridicule que l'astrologie qui elle remplace l'ami invisible par des forces indétectables.

  • Robert Bernier - Abonné 27 février 2016 11 h 00

    Et Yves Gingras n'est pas Claude Allègre

    Et, je vous en prie, n'utilisez pas ce thème pour créer l'amalgame entre Yves Gingras et Claude Allègre. (Vous écrivez: "Va, donc, pour la séparation des ordres, aussi défendue par Allègre, ce qui est autre chose qu’une guerre, toutefois.").

    Claude Allègre, un climatosceptique forcené, s'est même mis à dos l'Académie des Sciences en France lorsque, en compagnie d'autres climatosceptiques, il a tenté de réduire l'Académie des Sciences au silence justement avant la conférence Cop21. En voilà un qui détourne la science à d'autres fins.

    Robert Bernier
    Mirabel