Le poisson dans l’eau

De la quarantaine de députés que Mario Dumont avait réussi à faire élire en 2007, Sébastien Proulx était tout de suite apparu comme le plus doué. Ce néophyte avait très vite apprivoisé la fonction pourtant exigeante de leader parlementaire de l’opposition officielle. Il n’est pas étonnant que son vis-à-vis libéral de l’époque, Jean-Marc Fournier, l’ait pris sous son aile quand il a effectué un retour en politique sous la bannière du PLQ.

Sans doute le vieux renard s’est-il reconnu dans ce cadet. Ils partagent tous les deux la même faculté de soutenir sans la moindre gêne le contraire de ce qu’ils défendaient la veille, peu importe qu’on les croie ou non, en se disant que la politique est simplement un jeu.

Depuis sa nomination, les médias ont pris plaisir à recenser les déclarations sans équivoque à propos des commissions scolaires que le nouveau ministre de l’Éducation multipliait à l’époque où il était à l’ADQ. « Nous ne sommes pas en faveur d’une réfection du modèle des commissions scolaires ou de leur administration, nous sommes pour leur abolition », disait-il. Tellement que son parti était même prêt à renverser le gouvernement minoritaire de Jean Charest à peine quelques mois après les élections s’il s’entêtait à les maintenir.

« Il n’y a pas de virage en ce qui me concerne », a-t-il déclaré sans rire, maintenant qu’il a hérité du projet de loi sur la réforme de la gouvernance scolaire, qui maintiendra bel et bien les commissions scolaires, même si elles ne sont plus élues. Le pire est que M. Proulx croit sans doute sincèrement être fidèle à lui-même. Personnellement, le sort des commissions scolaires lui indiffère probablement autant aujourd’hui qu’hier, tout comme M. Fournier semble se ficher complètement du sort des ex-employés d’Aveos qu’il défendait avec la dernière énergie quand il était ministre de la Justice.

 

« Ma responsabilité est de porter le projet de loi du gouvernement », a expliqué M. Proulx. Les travaux de la commission parlementaire lui permettront très certainement de découvrir aux commissions scolaires des vertus qu’il n’avait pas même soupçonnées jusqu’à présent. Comme il le dit lui-même, les audiences publiques seront « une occasion de réflexion ». Après tout, seuls les sots ne changent pas d’idée.

Depuis qu’il a accédé au cabinet, le nouveau ministre, qui est également titulaire de la Famille, va d’ailleurs d’une découverte à l’autre. Alors que l’ADQ voulait remplacer les garderies subventionnées par des bons de garde, il se réjouit maintenant d’avoir assuré la pérennité de ce joyau du modèle québécois grâce à l’entente que toutes les associations ont maintenant acceptée.

Qui sait, s’il se retrouve un jour aux Affaires intergouvernementales canadiennes, il se rendra peut-être compte que toute cette histoire d’autonomie, dont l’ADQ avait fait son credo, et que François Legault s’emploie à réhabiliter, était finalement de la bouillie pour les chats.

M. Proulx pourrait bien arriver à la conclusion qu’un autre rebrassage de structures n’est pas une priorité quand 30 % des jeunes Québécois atteignent l’âge de 20 ans sans avoir obtenu leur diplôme du secondaire et que des centaines d’écoles sont délabrées. Il a un sens politique beaucoup trop développé pour déclarer, comme l’avait fait son malheureux prédécesseur, qu’il serait « maladroit » de réinvestir dans l’éducation. Il a promis que « de l’argent frais » sera injecté dans le réseau à l’occasion du prochain budget. La question est de savoir combien.

 

En sa qualité de « directeur stratégique » au Bureau du premier ministre Couillard depuis l’élection d’avril 2014, M. Proulx a été à même de constater que son patron est lui-même parfaitement capable de virages spectaculaires qui peuvent être un peu déroutants pour ceux qui n’ont pas sa souplesse dialectique. Sa récente volte-face sur l’exploitation du pétrole d’Anticosti a manifestement déconcerté son ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Pierre Arcand, qui prend pourtant bien soin d’éviter les prises de position trop catégoriques, au cas où.

Certes, la politique est faite d’imprévus qui peuvent forcer un gouvernement à modifier ses plans, voire à renier certaines promesses faites de bonne foi, mais il y a tout de même des limites à la métamorphose philosophique. À peine un an avant de revenir en politique, M. Couillard avait déclaré que la gestion quotidienne du réseau de la santé devait être retirée des mains du ministre pour être confiée à une société d’État indépendante qui permettrait d’alléger et de dépolitiser sa gestion. Il a plutôt laissé Gaétan Barrette s’arroger un pouvoir sans précédent. Il ne fait aucun doute que M. Proulx trouvera vite ses aises dans un gouvernement aux principes aussi élastiques. Il y sera même comme un poisson dans l’eau.

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