Des loups

Dans ses prunelles d’un noir brillant, il y avait le reflet de ce désarroi qui se jette sans prévenir sur un enfant de trois ans. Le carillon de la porte principale venait de sonner.

— C’est qui, papa ? C’est qui ?

— Je n’en sais rien, mon grand. Pour le savoir, il faut d’abord ouvrir la porte.

— Un loup peut-être ?

Est-ce la faute des contes de Perrault ou des fables de La Fontaine si le loup apparaît sans cesse, d’hier à aujourd’hui, comme une figure d’ombre au milieu des lumières de l’enfance ? Ces peurs des loups témoignent de façon éloquente de la place prédominante qu’occupe cet animal dans notre culture.

Au Moyen Âge, le loup constitue une menace nouvelle. Jusque-là, on ne s’en souciait qu’en fonction de la protection des animaux domestiques. À cause de changements dans l’administration des forêts, il semble devenir plus menaçant.

Dans la nouvelle culture chrétienne qui s’installe, le loup apparaît comme le symbole négatif de l’agneau de Dieu, blanc et pur. Il incarne le diable, la cruauté, le sang, l’esprit fourbe et une sexualité déréglée. Des saints sont invoqués pour se protéger des loups.

Les rois très chrétiens ne tolèrent pas que d’autres bêtes féroces qu’eux règnent au royaume des forêts. Ils feront chasser les loups sans relâche, jusqu’à la Révolution française.

La marée de la religion a fini par baisser. L’agneau de Dieu et ses saints protecteurs se sont retirés des esprits. Mais le loup noir y est resté.

Faute de saints, la société s’est repliée sur des figures de substitution : artistes, écrivains, peintres, tous ceux-là qui autrefois bâtissaient dans le creuset de leur anonymat des cathédrales de pierres et d’idées. Des pèlerinages se rendent désormais sur les tombes de ces saints d’un genre nouveau. Leurs reliques sont vénérées, souvent avec une sanction de l’image démultipliée grâce à la religion cathodique. On pleure autant David Bowie que l’on pleurait le frère André.

Les nouvelles idoles ne sont pourtant ni des saints ni des agneaux. Sous chaque monument renversé grouillent au moins quelques vers. Et même si l’on s’emploie à lisser les images des nouvelles idoles, chaque homme reste potentiellement un loup pour ses semblables.

La figure exemplaire du prédateur s’incarne aujourd’hui dans les pédophiles. C’est le loup tout droit sorti des peurs de l’enfance. Il ne faut en conséquence que quelques lignes et des témoins pour ordonner la chasse et la mort du nom de Claude Jutra.

Mais pourquoi ce loup plus que d’autres ?

Il existe une rue André Gide à Québec. Perdra-t-elle son nom parce que le grand écrivain profitait lui aussi de très jeunes garçons ? À Beauport se trouve par ailleurs une rue Henry de Montherlant, écrivain tout aussi coupable de pédophilie.

Le Cirque du Soleil doit-il présenter un spectacle à grand déploiement en hommage à Michael Jackson, l’homme qui aimait tant inviter les enfants à jouer en pyjama dans son lit ?

Pourquoi en rester là ? Le pape Pie IX s’est employé à justifier l’esclavage. Son nom doit-il rester à la vue de tous ?

Le général Jeffery Amherst caressait le projet d’éliminer les Autochtones grâce à des bactéries et de déporter les Acadiens. Faut-il souffrir plus longtemps son nom ?

John Colborne fit tuer, incendier et piller une partie du pays. Il a sa rue.

L’historien Robert Rumilly servit de passeur à des criminels de guerre après la Seconde Guerre mondiale. Il a sa rue.

Que penser d’une statue à la gloire d’Isabelle de Castille à Montréal ? C’est pourtant elle qui a ordonné les persécutions sanglantes de l’Inquisition. La liste est longue.

Il s’agit d’entreprendre de nettoyer la forêt de l’histoire des noms qu’on ne saurait y voir… À l’eau de Javel s’il le faut, sans oublier que ce ne sont pas tant des vies qui doivent être blanchies que les apparences qui permettent d’en faire un usage public. Instaurons en conséquence des tribunaux populaires capables de faire disparaître ceux qui suscitent l’opprobre du moment, selon les principes d’une indignation toute sélective.

Les lieux publics apparaissent de plus en plus baptisés du nom d’entreprises. Centre Bell. Amphithéâtre Vidéotron. Pavillon Jean-Coutu. Stade Uniprix. Auront-ils moins à se reprocher ceux-là le jour où les historiens se pencheront vraiment sur leurs cas ?

Il est inouï que la crainte du loup solitaire passe toujours pour plus violente que les injustices commises par les rois dans leurs forêts : on comprend tous spontanément la violence privée de Jutra, la souffrance de ses victimes ; beaucoup moins pourtant celle d’une compagnie que l’État et les Québécois ne cessent de soutenir à bout de bras, et qui les remercie en congédiant des milliers d’employés et en délocalisant ses activités. Nous faut-il quand même continuer d’élever les yeux fermés d’autres monuments à Bombardier ?

Pour plus de quiétude, il suffirait de donner seulement des noms de race de chats aux rues. Le chat est un animal si consensuel. Ou bien des noms d’oiseaux. Ou encore des noms de fleurs, comme à Fleurimont, banlieue de Sherbrooke…

Des méchantes langues diront sans doute que je cherche à minimiser le caractère corrosif des pratiques de prédateur de Claude Jutra par quelques effets de diversions. Non. Que personne n’en doute: je les trouve tout à fait ignobles.

Mais je prétends qu’on en apprend moins en ce moment sur Claude Jutra que sur notre moralité à géométrie variable ainsi que sur la danse changeante de l’opinion publique.

27 commentaires
  • Martine Dumont - Abonné 22 février 2016 00 h 42

    Après Christian Rioux et Lise Payette, que fait Le Devoir?

    Cher Monsieur,
    Vous confondez tout: Michael Jackson, Bombardier, Fleurimont et Rumilly. Ce n'est pas décidément votre meilleur texte, par ailleurs souvent acérés et qui dardent le consensus. Tous écrivent à l'heure la nécessité de se justifier: " "Que personne n’en doute: je les trouve tout à fait ignobles". Croyez-vous vraiment que le temps soit au grand nettoyage toponymique du territoire et des noms des rues des villes et villages du Québec? Voyons! Il s'agit d'un homme, un seul, Jutras. Vous écrivez ceci: "Il ne faut en conséquence que quelques lignes et des témoins pour ordonner la chasse et la mort du nom de Claude Jutra". Dommage de votre part et faux, indéfendable. Au contraire de votre chasse au loup (présumée), les Québécois ont fait preuve d'une grande sobriété et d'un esprit de décision qui les honore. Il y a Jutras, il y a le loup (encore que je ne les crois pas sanguinaires), il y a les enfants, le chagrin d'un enfant devenu adulte pour la vie. L'entendez-vous? Après avoir Rioux et Payette, sauf votre patron Brian Myles, j'y vois la compainte passéiste de la déchéance des héros et le regret d'une image idéalisée d'un Québec lisse et virginal. Difficile de desciller les paupières? Pouvons-nous passer à autre chose? Et respecter une fois pour toutes le droit des enfants, inaliénable et imprescriptible.

    • Diane Bouchard - Abonnée 22 février 2016 09 h 27

      Je ne discuterai point du contenu.Juste vous rappeler que le nom du cinéaste s'écrit Jutra, sans S.Passez une excellente journée!

    • Jean-François Trottier - Abonné 22 février 2016 10 h 02

      Pour défendre M. Nadeau, je trouve que, une fois qu'on aura entendu le plus de victimes possibles, et surtout qu'on les aura aidé à assumer cette blessure affreuse, nous vivons PAR CHOIX dans un état de droit, ce qui signifie avant tout que notre principe de justice est immanent et non vengeur.
      La peine infligée à un condamné n'est pas, ne doit jamais être considérée comme une vengeance contrairement à ce que les conservateurs, dont M. Boisvenu, nous ont abreuvé 10 années durant. Elle représente le temps de réclusion nécessaire à la réinsertion sociale du condamné, pour la sécurité de tous, et ne doit venir que du système pénal, pas de la rue.
      Pour Claude Jutra, déjà mort, seule la rue parle, et la soudaineté ainsi que la foce de la réaction, je regrette de devoir le dire, ressemblent à une ruée vers la "politic correctness".
      À force de hurler aux loups, on finit par se demander qui a besoin de hurler ainsi, et pourquoi. Jutra ne ressucitera pas pour passer au pilori, les victimes et la société québécoise, blessée elle aussi, ne s'en assumeront pas plus de lacérer l'image de ce monsieur: la vengeance N'EST PAS une valeur que je soutiens.
      Mais s'il s'agit de se dissocier, chacun d'entre nous, de ce comportement, alors en effet le rappel des saloperies de ces gens que notre toponymie honore est tout-à-fait dans le ton.
      J'y vois non une plaidoirie pour garder le nom de Jutra, mais la suggestion de revoir ces noms déshonorants et notre vision.
      Toutefois, je suis très heureux de constater que nous ne nommons plus aucune nouvelle rue du Québec "St-quelque-chose", justement parce que nous en avons fini de croire à la pureté de nos modèles, autant que la nécessité d'être sans péché pour entrer dans l'histoire.
      Bien sûr, il faut que le nom de Jutra soit raturé, par respect pour les victimes.
      Mais de là à vouer M. Nadeau aux Géhennes ou à la maladive nostalgie, je dois vous dire que vous foncez dans le mur.
      "Que celui qui est sans péché..."

    • Claude Poulin - Abonné 22 février 2016 10 h 04

      Parfaitement d'accord avec Martine Dumont! Les réactions hostiles à l'édito de Brian Myles démontrent un niveau d'aveuglement et un niveau d'intolérance jamais vu depuis l'époque où Denise Bombardier signait sa chronique dans Le Devoir. On connaît la suite.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 22 février 2016 20 h 19

      M. Trottier,

      Ça fait plus de 50 ans que « Jean » se tait, Bernard Dansereau vient juste de parler et il semblerait qu'il y aurait une autre victime (qui se tait donc depuis des années), alors pour ce qui est de crier au loup, il faudra repasser! Ces hommes se sont tus durant toutes ces années plutôt. Le silence a été roi!

      Je suis d'accord avec Mme Dumont, le moment n'est pas venu de faire le « grand nettoyage toponymique du territoire » non plus. Comme le moment n'était pas venu pour Lise Payette de parler de son amitié pour son ami Claude, quoiqu'elle a dû être sous le choc et dans le déni!

  • Martine Dumont - Abonné 22 février 2016 01 h 00

    A propos de C. Rioux, etc

    mon nom est: Simon Harel

    • Gilbert Turp - Inscrit 22 février 2016 09 h 39

      Monsieur Harel, ce que monsieur Nadeau souligne, du moins si je le lis bien, c'est que pendant qu'on focusse sur l'affaire Jutra, on oublie une autre forme de prédation : les coupes financières dans les services à l'enfance.

      Les services à l'enfance, c'est aussi la prévention...

  • Jacques Lamarche - Inscrit 22 février 2016 02 h 28

    La danse changeante de l'opinion ... !

    Oui, mais qui impose la cadence, les crée la mouvance!

    Les curés jadis, qui prêchaient à l'unisson, avaient sur les masses une influence terrifiante! Tous les esprits étaient prisionniers des mêmes préceptes, des mêmes peurs de l'enfer!

    Aujourd'hui, il suffit de quelques voix sur les médias, qui permettent de rejoindre des millions de gens en quelques instants, pour que dans la danse, les pas soient petits ou grands, rapides ou lents! Il est si facile de leur faire peur, de faire pleurer leur coeur, ou de créer des vagues de sympathie ou de mépris!

    Le pouvoir médiatique dépasse de loin tous ceux que l'homme, quel que fût son rang, n'ait pu jamais posséder ou exercer. Sans faire la guerre et terroriser les gens, il peut faire des truands des géants, défaire des réputations à partir d'une allégation, enfermer les mentalités dans de vieux préjugés, ou les ouvrir rapidement à une nouvelle façon de penser! Ce pouvoir, qui est détenu par une poignée de gens et qui s'exerce dans des conditions de grande liberé, n'a pas encore été apprivoisé et ne sert pas toujours l'intérêt des sociétés!

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 22 février 2016 06 h 51

      Historiquement, les changements d'opinion se sont toujours rependus à la vitesse de la technologie ambiante. Ce qui veut dire qu'aujourd'hui, la seule différence est «la vitesse».

      Bonne journée.

      PL

    • Jacques Lamarche - Inscrit 22 février 2016 11 h 44

      Et quelle différence si l'on compare avec le bon vieux temps! Les changements d'opinion se font à la vitesse du son! Une seule image peut suffire à convertir les esprits!

  • Denis Paquette - Abonné 22 février 2016 02 h 40

    Toutes les nuances inimaginables de tâteux et de non tâteux

    la norme, une valeur variable, excuser la totologie, parce quelle évolue avec le savoir et les connaisances, enfin peut etre avec l'abscense de savoirs et de connaissances, n'y a-t-il pas un adage qui dit que tout le bien est compris dans le mal, et tout le mal dans le bien, je me souviens enfant nous disions tapettes et fifis ,aujourd'hui malheur a celui qui utiliserait ces mots, si ce n'est pas que pour peut etre nommer des pédés, en fait y a-t-il beaucoup de différences entre un fifi et un pédé, bon je ne suis pas un maitre en génétique des comportements, donc je ne pourrait pas vous repondre sinon par les commentaires d'un sexologue qui disait que chez les humains il y a toutes le nuances et même leurs abscences totales, ceux qui n'éprouve rien, comment les appelle-t-on les facismes par contre nature, ho,la,la nous allons avoir beaucoup de statues a déboulonner

  • Gaston Bourdages - Inscrit 22 février 2016 04 h 44

    La Bête dans l'Homme...

    Ce même Homme porteur de Beau et de Laid. Cette dualité à laquelle aucun être humain n'échappe. C'est ainsi. Sinon, comment est-il possible de définir ce qui est et se veut de nature humaine ? Le contraire ? Nature divine ? Oui ? Non? Peut-être ?
    Ce même Homme capable d'ange et de «diable», de daïmon, de démon, que sais-je?
    Pink Floyd chante «The dark side of the moon». Qui peut prétendre y échapper ?
    Ah! Ces dieux aux pieds d'argile dont LA faute se traduit dans notre esprit, dans notre coeur, dans notre âme comme une dévorante trahison. N'y a-t-il pas presque toujours un danger à mettre l'autre sur un piédestal? C'est très souvent un risque à prendre. Lorsque la statue tombe, essayons de ne pas basculer avec.
    Le mot extraordinaire est composé de deux mots: extra et ordinaire.
    «Ah! Quel être humain extraordinaire!» Et lui de répondre: «Merci pour l'extra....attendez de voir l'ordinaire»
    Gaston Bourdages,
    Auteur.
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.
    P.S. Merci monsieur Nadeau...je vais aller prendre l'air en compagnie de «mon» loup et lui faire la jase.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 22 février 2016 07 h 04

      Le cerveau humain est capable de tout, il est tout-puissant. Il est impossible de contrôler ce qui passe dedans; on ne peut pas bloquer une idée. Le seul «pouvoir» que l'homme possède est d'agir ou ne pas agir sur une idée involontaire. La seule place où l'homme a du pouvoir est sur son «attitude» et son «comportement». L'homme a tout expliqué, c'est ce qu'il croit, il serait grandement temps enfin qu'il se «comprenne».

      Bonne journée.

      PL