Le grand déballage

En se posant en gardien inflexible de la vie privée, dans une résistance étonnante face au FBI, le géant Apple s’est placé la semaine dernière sous un vent nourri d’appuis et d’applaudissements.

Le patron de Google, les chiens de garde des libertés civiles, Edward Snowden, d’honnêtes citoyens ont salué en choeur le refus du géant de la pomme de créer pour les autorités américaines ce logiciel capable de passer outre à son système de cryptage des iPhone 6, et ce, pour leur permettre de pénétrer dans celui d’un des tueurs du massacre de San Bernardino.

La cause est bonne, mais le projet trop risqué, a dit le grand patron Tim Cook. Question de principe : ce logiciel fragiliserait alors l’ensemble des iPhones cryptés en circulation sur la planète dans lesquels seuls les propriétaires peuvent entrer. Question de relations publiques, surtout, pour une entreprise notoirement connue pour incarner le pire de cette technologie intrusive, qui sait très bien comment tenir ses fidèles en captivité pour mieux collecter des masses considérables de données sur leur vivre-ensemble, et ce, à des fins commerciales et stratégiques. Elle tente surtout ici de rassurer des consommateurs qui, tout en s’inquiétant des effets pervers d’une telle surveillance passive, peinent d’ailleurs à appréhender leur propre responsabilité en la matière.

D’un bord, ces humains connectés se réjouissent de la fermeté d’Apple face au pouvoir judiciaire pour éloigner leur iPhone 6 des yeux de l’État. De l’autre, ils utilisent quotidiennement ce même appareil, et bien d’autres, pour exposer leur intimité, pour se raconter en détail et en public, sans se soucier des conséquences. Le paradoxe est au présent ce que Google, Apple, Facebook et Amazon — GAFA, comme aiment dire les initiés — sont à Big Brother.

 

Suivre et prédire

Et pourtant, l’implication d’un tel déballage est loin d’être anodine, nous racontait la même semaine dernière le Wall Street Journal dans un reportage fascinant sur un nouveau marché qui fait actuellement son apparition aux États-Unis : celui de la prédiction de la santé des salariés sur la base des traces numériques qu’ils laissent volontairement dans leur quotidien branché. Ce service permet par exemple à des employeurs de savoir qu’une de leurs employées est tombée enceinte avant même qu’elle ne le leur annonce. Et ce, sans avoir à posséder une clé de cryptage pour entrer dans son iPhone. Magique, non ?

Officiellement, des compagnies comme Castlight Health ou Welltok proposent aux grandes entreprises de réduire les coûts de leurs programmes de santé en suivant de près les besoins et les risques de ces humains qui forment une masse salariale. Toutes les données publiques produites par le gars de la comptabilité, la fille du marketing, le chauffeur, l’assistant gérant sont passées au crible pour découvrir avec une précision généralement redoutable lequel a du diabète, lequel ne mène pas une vie assez active, lequel est sur le point de craquer, lequel va devenir une tare à porter.

Le géant de la distribution Wal-Mart, pour ne citer que lui, fait appel à ces limiers nouveau genre qui ne se cantonnent d’ailleurs pas dans la surveillance : avec la complicité d’IBM, Welltok propose en effet une messagerie automatisée pour informer les employés à risque des changements de comportements qu’ils devraient amorcer afin de réduire les coûts de santé, les coûts en absentéisme ou en congé maladie au patron. C’est surveiller pour contraindre, pour moraliser, pour formater, pour uniformiser. Oui, l’avenir qui s’écrit aujourd’hui sur les données peut être terrifiant.

 

L’autre génome humain

« Je parie que je peux plus facilement prédire les risques de crise cardiaque chez quelqu’un en analysant les endroits où il magasine et les endroits où il mange, plutôt que son génome », dit dans les pages du quotidien américain Harry Greenspun, un observateur intéressé par cette numérisation sociale du vivant. Qui plus est dans un monde où le génome est probablement ce qu’il reste à l’humain de plus intime — et encore —, les photos de ses enfants, ses habitudes alimentaires, ses envies, ses rêves, ses indignations, ses obsessions étant allégrement jetés en pâture à tout le monde et n’importe qui dans le grand océan de la mégadonnée.

Dans son documentaire The Human Face of Big Data, que PBS présente ce mercredi soir, Sandy Smolan, qui explore les nombreuses facettes de cette dilution de l’intime dans le numérique, fait parler un homme qui dit : pour chaque avancée, il va y avoir un recul, un cas de licenciement, de divorce, des blessés, des morts…

Le pire n’est jamais certain, dit-on, mais avec ou sans clé de décodage d’un iPhone, on peut conclure qu’il est de plus en plus probable.

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2 commentaires
  • Michelle Monette - Inscrite 22 février 2016 09 h 57

    Le paradoxe du Devoir

    Il est paradoxal, pour le moins, que je doive passer par Twitter ou Facebook - je ne suis pas abonnée à l'un et moins encore à l'autre, Dieu merci -, ou alors par une application de courriel que je ne veux pas démarrer dans mon ipad pour avoir la paix quand je l'utilise, afin de pouvoir copier l'adresse Web de votre article. Dites à votre nouvelle directrice qu'un simple copier/coller serait apprécié.

    Plus sérieusement, j'ajoute à votre article que les assureurs seront fort aise de profiter de la capacité d'analyse des algorithmes pour ajuster leurs primes selon le comportement de leurs assurés. C'est d'ailleurs en suivant ces «avancées» technologiques que j'avais pris la décision de quitter Facebook il y a deux ans. Qui sais si nos assureurs n'exigeront pas un jour que nous ayons un bulletin social en plus d'un bulletin de santé?

  • Jean Roy - Abonné 22 février 2016 14 h 02

    Quand Big Brother joue à la vierge offensée...

    Titan contre Géant: chacun défend selon ses intérêts la vertu! Nous assistons bien impuissants au combat qui se déroule au-dessus de nos têtes... se demandant lequel vainqueur pourrait s'avérer le moins dommageable!

    Petit coquillage: GAFA est bien l'acronyme de Google, Apple, Facebook et Amazon.