Le tombeau de Gil Courtemanche

Le journaliste Gil Courtemanche, mort en 2011, fait partie des irremplaçables.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Le journaliste Gil Courtemanche, mort en 2011, fait partie des irremplaçables.

Personne n’est irremplaçable, selon un détestable dicton qui semble avoir été concocté par un misanthrope ou par un professeur de gestion néolibérale. C’est faux, évidemment, autant dans le domaine privé que dans le domaine public. Dans le monde du journalisme québécois, par exemple, on ressent encore le vide laissé par la mort de Pierre Bourgault et par celle de Pierre Falardeau, dont les chroniques hebdomadaires décapaient le consensus. De même, personne ne pourra remplacer Pierre Foglia, parti à la retraite. Il y a, c’est une évidence pour ceux qui ont une âme, des irremplaçables.

Le journaliste Gil Courtemanche, mort en 2011, en faisait partie. Ses chroniques du samedi, dans Le Devoir, tranchantes, dérangeantes et toujours substantielles, me manquent encore, presque cinq ans plus tard. Elles manquent aussi à Martin Forgues, ex-soldat devenu journaliste indépendant et auteur de L’afghanicide (VLB, 2014).

Dans Une juste colère. Gil Courtemanche, un journaliste indigné, il rend hommage à celui qui a été, confie-t-il, son modèle et son inspiration, nous fournissant ainsi une belle occasion de renouer avec l’oeuvre journalistique et littéraire de l’auteur qui avait choisi, selon le titre de son dernier ouvrage, « le camp des justes ».

Sans dogmatisme

 

Pour Albert Camus, expliqueForgues en reprenant une référence chère à Courtemanche, le juste, « c’est celui ou celle qui embrasse l’humanité au détriment de l’idéologie, qui privilégiera toujours le contact et le bien-être des personnes plutôt que les grandes causes, si nobles qu’elles soient ». Journaliste de gauche, défenseur d’Haïti et du continent africain ainsi que de la cause palestinienne, Courtemanche refusait toutefois la pensée-réflexe et ne se privait pas de critiquer les manquements de ses alliés naturels.

Très sévère à l’endroit d’Israël, il dénonçait aussi le Hamas. Scandalisé par l’indifférence occidentale envers l’Afrique, il reconnaissait la responsabilité des dictateurs africains dans les malheurs du continent. En 2006, il appuyait la mission militaire canadienne en Afghanistan. Souverainiste à l’époque de René Lévesque, il avait décroché devant le virage à droite du Parti québécois sous Lucien Bouchard.

Journaliste en colère, Courtemanche ne supportait pas, écrit Forgues, « l’inégalité du pouvoir entre les grands décideurs et le peuple, qu’il se trouve écrasé par une brutale dictature ou enfermé dans l’illusion de participer à une démocratie qui ne serait pas usurpée par l’influence de l’argent et les discussions de corridor ». C’était là « son cheval de bataille principal ».

Ce portrait de Courtemanche en journaliste de combat, critique de « l’emprise des systèmes politiques et économiques sur les femmes et les hommes », est juste. Il illustre ce qui rendait ce journaliste irremplaçable. Il y a, toutefois, plus encore, selon Forgues. Courtemanche, explique-t-il, a toujours refusé de faire des « génuflexions obligatoires devant l’autel de la neutralité », une attitude réfractaire qui expliquerait ses démêlés avec plusieurs patrons de presse.

Objectivité et engagement

 

Nous sommes là au coeur d’une réflexion fondamentale sur un journalisme de qualité. En matière d’information, on le sait, l’objectivité est un principe sacré du journalisme. Or, plaide Forgues, « les problèmes surviennent quand cette quête de neutralité absolue devient la pierreangulaire de la déontologie et l’étalon-or de tout bon reportage ».

Forgues veut défendre un journalisme respectueux des faits et de la vérité, mais « critique envers les nantis et les influents », une pratique qu’il retrouve chez Courtemanche, « un hérétique devant l’évangile de la neutralité », et dont il déplore l’absence dans les médias.

On marche ici sur un fil de fer. S’il est vrai que le reportage engagé est nécessaire et trop souvent exclu des grands médias, il est tout aussi vrai que le souci de l’objectivité doit être cultivé, sous peine de décrédibiliser le journalisme. Atteindre l’équilibre, en cette matière, est un art délicat, que maîtrisait généralement Courtemanche.

Aussi affirmer, comme le fait Forgues à quelques reprises, que le regretté journaliste a été ostracisé pour son refus de se plier à la règle de la neutralité est un peu court. L’homme, faut-il le rappeler, n’était pas de commerce facile, comme il l’a reconnu lui-même dans son roman Je ne veux pas mourir seul (Boréal, 2010).

Forgues a toutefois raison de souligner que Courtemanche a trouvé, dans la littérature, le plein espace de liberté que ne lui permettait pas le reportage. « Extension de son oeuvre journalistique », ses romans, surtout Un dimanche à la piscine à Kigali (Boréal, 2000) et Le monde, le lézard et moi (Boréal, 2009), lui ont permis d’explorer sans contrainte l’actualité internationale, qu’il chérissait.

Courtemanche méritait cet hommage, qu’apprécieront ses anciens lecteurs. Ces derniers, toutefois, risquent d’être irrités par le style plutôt banal, voire incertain (phrases incomplètes ou bancales) de Forgues et par la tendance de l’essayiste, qui collabore au média électronique Ricochet, à se présenter comme un des rares journalistes à pratiquer le reportage de guerre axé sur la dimension humaine des conflits.

C’est faire bien peu de cas du remarquable travail des Michèle Ouimet, de La Presse, et Marie-Ève Bédard, de Radio-Canada. S’ils ont des défauts, les grands médias ont aussi des qualités. C’est être juste que de les reconnaître.

Une juste colère. Gil Courtemanche, un journaliste indigné

Martin Forgues, Somme toute, Montréal, 2016, 136 pages



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