Claude Jutra était mon ami

Et il le sera pour toujours, car j’ai un immense respect pour le talent cinématographique de cet homme que j’ai connu quand j’avais 16 ans. Pas question pour moi d’une exécution sommaire à l’aube pour quelqu’un d’aussi intelligent que Claude Jutra, qui, atteint de la maladie d’Alzheimer alors qu’il était dans la cinquantaine, a choisi le suicide plutôt que le sort que cette maladie lui réservait. Il a sauté du haut du Pont Jacques-Cartier, seul dans le froid.

C’était la fin des années 1940 quand je l’ai connu. Il était brillant et passionné par les découvertes qu’il faisait en cinéma. C’était un bon camarade pour notre petit groupe de l’époque. Nous sommes devenus des amis assez rapidement, et cette amitié a duré toute la vie, la sienne et la mienne. Je n’étais pas une fille de son milieu habituel, car sa famille était riche par rapport à la mienne. On en parlait ouvertement et il apprenait qu’on peut aussi être heureux sans beaucoup d’argent.

Plus le temps passait, plus nos confidences devenaient importantes. C’est dans ces moments de confidences que j’ai compris la drôle de situation dans laquelle il se trouvait. Il aimait la compagnie des femmes, mais ne ressentait pas d’attirance à leur égard. Il est important de se rappeler que nous ne sommes pas encore en 1950. La religion et ses interdits sont omniprésents. La plupart des garçons ont reçu une instruction dans des institutions dirigées par des communautés religieuses masculines. Ils ont presque tous été entraînés dans des expériences qu’ils ne souhaitaient pas connaître. Ils n’en parlent pas comme s’ils étaient dépositaires de secrets d’État et ils se sont fait dire qu’on ne devait jamais attaquer l’Église. Désirer une relation avec une femme est un péché dont ils doivent se confesser. Et finalement, on finit par croire que ne pas avoir d’attirance est une bénédiction.

Au long de nos confidences, j’apprends à mieux connaître mon ami Claude. D’autant plus que j’ai au même moment un ami dans Saint-Henri, le quartier pauvre de l’époque, qui souffre terriblement du sort qu’on lui fait parce qu’à son école on le traite de « tapette ». Il y a dans la langue qu’il parle une façon de prononcer les mots qui le rend douteux.

Il est humilié par ses compagnons d’études, mais aussi par sa propre famille, qui ne comprenait rien à ce qui arrivait et qui faisait des démarches pour le faire enfermer. Il s’appelait Raynald. Il a choisi le suicide à 18 ans.

Bien sûr, les choses ont beaucoup changé au Québec. Entre 1950 et 2016, la société a réalisé dans quel bourbier nous étions enfermés à cause de tous les interdits qui déterminaient nos comportements. Nous avons remis en question des comportements condamnés d’avance et nous avons fait du ménage dans nos certitudes.

Claude Jutra m’a aidé à comprendre ce qu’il vivait. Quand je lui ai parlé de Raynald, il m’a dit qu’on allait probablement découvrir avec le temps que l’homosexualité était une sexualité « normale » pour une partie de la population et qu’il faudrait bien un jour le reconnaître.

La seule fois où il a parlé d’enfants, ça a été pour dire qu’il aurait souhaité être un père de famille pour donner à ses enfants ce qu’il avait reçu de ses parents. Il m’avait même annoncé que l’on connaîtrait un jour le phénomène des mères porteuses et des méthodes à inventer pour l’insémination de ces mères. C’était un cours de médecine fort intéressant.

 

La dernière fois que j’ai vu Claude Jutra, c’était à la sortie du théâtre Saint-Denis. Je ne me souviens pas du spectacle que j’avais vu ce soir-là. À la sortie, il attendait la personne qui l’accompagnait et qui était allée chercher la voiture. Nos yeux se sont croisés. Il a souri et il a dit mon nom. On m’avait si souvent dit que la maladie était tellement fulgurante qu’il ne reconnaissait plus personne.

Je l’ai pris dans mes bras. Nous sommes restés ainsi, pendant que le hall d’entrée se vidait. C’était le silence entre nous. Ça m’a fait peur et j’ai senti le besoin de meubler ce silence. J’ai parlé de nos amis d’autrefois, du bon souvenir que je gardais de nos longs dialogues. Puis son accompagnatrice est arrivée. J’ai fait la bise à Jutra. Je lui ai dit que je l’aimais, mais il n’y avait plus rien dans son regard. C’était le vide comme je ne l’avais jamais vu.

Chaque fois que j’entendrai son nom, je me lèverai pour saluer sa mémoire. L’exécution à l’aube a eu lieu il y a 30 ans. Peut-être qu’on devrait laisser les morts reposer en paix. Les homosexuels ont gagné le droit de s’unir entre eux et même d’adopter des enfants. C’est plus civilisé que les condamnations d’autrefois.

79 commentaires
  • Daniel Déry - Abonné 19 février 2016 01 h 10

    Merci, Mmme Payette.
    Vous parlez avec une délicatesse qui rend honneur à votre sujet.
    S'il fallait aujourd'hui bannir de notre mémoire tous les grands artistes de l'histoire en appliquant sur eux les critères de nos actuelles rectitudes, le ciel serait triste et vide.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 19 février 2016 09 h 06

      Ce n'est pas de la délicatesse, c'est de la désinformation et de la complaisance!

      Elle parle d'homosexualité, il est maintenant question d'agressions sur des enfants! A-t-elle écrit ce texte avant de connaître le témoignage d'une présumée victime?

    • Johanne St-Amour - Abonnée 20 février 2016 10 h 34

      Lise Payette a répliqué et souligne deux fois plutôt qu'une sa loyauté et son amitié envers Claude Jutra!

      Gênant! Extrêmement gênant!

      Denise Bombardier affirme dans sa chronique d'aujourd'hui: «Ce procès d’intention choquant et injuste montre bien qu’un certain monde se revendique d’un snobisme culturel où la sacralisation de l’art serait­­ indissociable de celle de l’artiste échappant de facto au jugement populaire.»

      Et une personne sur ce fil mentionne cette phrase d'une amie: « "La loyauté ne devrait jamais supplanter le jugement, les valeurs morales et l'intégrité."»

      Si j'étais inscrite à votre sommet des femmes, j'annulerais cette inscription. Et j'aurais même envie de manifester l'indignation que vous suscitez en moi Mme Payette et d'appeler à son boyoctt.

    • Chantal Gagné - Abonnée 20 février 2016 14 h 15

      Quoique je ne pense pas qu'on puisse associer la pédophilie à de la rectitude, je considère que votre mot méritait le respect. Pour ce qui est de madame Johanne St-Amour, je me demande ce qui se passe dans sa tête pour qu'elle associe le sommet des femmes à Claude Jutra. Complètement à côté de la plaque selon moi.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 20 février 2016 18 h 05

      Je n'ai nullement associé le sommet des femmes à Claude Jutra, Mme Gagné, mais ça devient gênant de se prêter au jeu du sommet des femmes de Lise Payette à mon avis.

      Elle dénonce la pédophilie,mais elle aurait au moins pu avoir un peu de compassion pour les victimes. Ils n'ont pas d'ami.e.s haut-placés, eux!

  • Gilles Boulet - Abonné 19 février 2016 03 h 18

    radottage

    Mme Payette, merci mais il est en effet impossible de vous donné raison hormis l'amitié

  • Yves Côté - Abonné 19 février 2016 04 h 45

    Madame...

    Ca y est Madame Payette, vous venez de me faire pleurer...
    Môdite marde de bâtard !

    Je m'en suis dis que je vous raconterais une anecdote, à l'ONF au début des années 70, mais j'y rennonce.
    Ce que je crois important dans cette affaire nauséabonde de mépris, une autre encore après tant d'autres avant et à chaque fois pour casser du Québécois par tous les moyens envisageables et qu'idéalement ils se fractionnent entre eux comme de bons Gaulois, je l'ai déjà modestement mis dans ces pages, hier.
    Alors, pour la dite-anecdote, je ne ferai perdre de temps à personne...

    Mais toutefois, par l'entremise virtuelle de ces lignes, sans aucune prétention, me permetteriez-vous de vous faire tendrement la bise moi aussi, Madame ?

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 19 février 2016 05 h 40

    Ami

    Eh oui, on pardonne tout à un ami... sauf l'impardonnable.
    Fricoter avec un p'tit homme de six ans ne «nourrit» pas le «génie».
    Un grand artiste est souvent un être sensible, mais ceci ne le dégage pas de la responsabilité d'être «sensé».
    Ma pensée ne va pas vers M. Jutra ce matin, elle va vers ce p'tit gars.
    Y a des limites. Ce qu’on ne pardonne pas à un prêtre, je ne le pardonne pas plus à un artiste. Et je n’ai pas «besoin» d’un juré de 12 personnes pour me dicter mon raisonnement.
    Son geste n’est pas «socialement» inacceptable, il l’est «personnellement».
    Y a des p’tits gars comme ça qui vous changent toute une société. Y a eu celui couché mort sur la plage et maintenant, il y a celui-ci.

    Il y a une chose que je ne détache pas de la vie : «La responsabilité des actes»; surtout quand elles font du tort à quelqu’un d’autre. Il ne peut y avoir de circonstances atténuantes; pas si je considère la victime. Y a rien pour contrebalancer.

    PL

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 19 février 2016 09 h 10

      Personne ne réclame votre pardon monsieur. Ce qui compte, c’est de voir aussi la forêt qu’il y a derrière cet arbre, pour prévenir, faute de pouvoir guérir.

    • Loraine King - Abonnée 19 février 2016 09 h 58

      On voudrait que des gestes improuvables soient prouvés. On cite facilement l'église catholique alors que rien ne prouve qu'il y ait plus de pédophilie chez les prêtres que chez les autres professionels qui s'occupent d'enfants - les enseignants, les instructeurs sportifs, les parents d'accueils, les employés du gouvernement qui travaillent dans les services sociaux, etc. On ôse pas croire qu'un pédophile pourrait se cacher derrière quelqu'un qui est brillant, éduqué, productif. Il faut des preuves.

      Il faudrait pour satisfaire certains qu'un enfant de 7 ans comprenne ce qu'on lui fait, qu'il n'ait pas peur d'en parler et qu'il connaisse le droit, à défaut de quoi il n'y a pas de preuve. La réalité est souvent tout autre, lorsque des drogués, des criminels réussissent à parler de leur enfance à des psychologues. La prépondérance des témoignages peut condamner une organisation pour des gestes commis par ses membres, ou un individu.

      Ma pensée và vers l'oeuvre de Jutra car c'est l'héritage le plus important de cet homme. Ceux qui l'apprécient devraient assurer son rayonnement.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 19 février 2016 10 h 49

      La sortie de Lise Payette est inexcusable et franchement déplacée!

      Mais qu'est-ce qu'on en a à faire que Jutra était son ami?

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 19 février 2016 15 h 10

      @ Johanne St-Amour

      Tout le monde est pour la vertu, mais condamner quelqu’un à partir du témoignage d’une seule personne qui veut rester anonyme, ça relève de la pensée magique.

      Cette présumé victime n’a plus six ans aujourd’hui et elle devrait être capable d’assumer ses responsabilités, sinon elle perd toute crédibilité.

      Jusqu’à preuve de contraire, toute cette histoire ressemble beaucoup à une arnaque, à un coup monté ou à un règlement de compte qu’à un cas de pédophilie.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 20 février 2016 05 h 24

      «On cite facilement l'église catholique»
      Quand c'est prouvé «en cours» et qu'elle paye, je ne vois pas où est le problème de citer l'évènement. Je ne dis pas qu'il y en a plus, mais personne ne peut dire qu'il n'y en a pas.

      «Condamner quelqu’un à partir du témoignage d’une seule personne»
      Et que faisons-nous de ceux qui disent «Nous le savions» ?

      «Assumer ses responsabilités»
      Lesquelles responsabilités ? Ses responsabilités de victime ?

      «Un coup monté ou à un règlement de compte»
      Nous sommes tellement habitué à nous faire mentir qu'on ne veut même pas reconnaitre la vérité quand elle se présente.

      «125» sont d'accord avec moi à 5.15 hr ce matin et je les remercie, je me sens moins seul.

      Bonne journée.

      PL

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 20 février 2016 08 h 09

      Étonnamment, le petit bout de film en noir et blanc, qu'on nous montre à la télé depuis hier, pour montrer l'œuvre de Jutra où on le voit pousser sur l'épaule du jeune derrière le comptoir prend une mesure qu'il n'avait pas avant. Ce que nous percevions comme de la joviale bonhommie prend une toute autre dimension. De la «liberté» que prend l’adulte à pousser le jeune jusqu’à la «réponse» du jeune à cet agression même légère. Je ne la vois plus avec les mêmes yeux, parce que maintenant «je sais d’où ça vient». Il m’est maintenant rendu impossible de «ne plus le voir». La réalité dépasse la fiction.

      PL

    • Johanne St-Amour - Abonnée 20 février 2016 18 h 11

      M.. Génois Chalifoux

      Vous dites que la victime n'a plus 6 ans et qu'elle doit assumer ses responsabilités, mais comprenez vous qu'il est extrêmement difficile pour une victime présumée de pédophilie telle que « Jean » de faire face à une telle pression? Considérant la popularité de son présumé agresseur?

  • Lise Bélanger - Abonnée 19 février 2016 06 h 01

    Un être humain c'est complexe et encore plus un génie comme Claude Jutras.

    Notre société a évoluée dites-vous et vous avez raison. L'homosexualité est enfin acceptée ou presque, et c'est tant mieux.

    La pédophilie était cachée il y a encore si peu de décennies. C'est une maladie.Qui fait des victimes qui souvent se suicident ou sont incapables de vivre avec cette épreuve.

    Il y a malheureusement encore beaucoup trop de tolérance de cette maladie qui tuent les enfants de biens des façons.

    Claude Jutras était un être d'exception sans aucun doute.

    Mais si votre propre enfant ou petit enfant avait été vicitime d'un pédophile, aussi génial soit-il, et qu'il aurait eu sa vie brisée, totalement perturbée par ce malade, comment réagiriez-vous?

    Quelle serait votre attitude devant la souffrance de votre enfant?

    Claude Jutras a toute mon admiration en tant qu'être humain génial et grand artiste et certainement un être des plus attachant.

    Mais un crime est un crime et surtout à l'égard des enfants qui ont droit à l'amour, à la protection contre les malades sexuels.

    J'espère seulement que cette nouvelle (enfin pas nouvelle pour tous) conscientisera un peu plus sur la protection à exercer contre ces voleurs et perturbateurs d'enfance.

    J'espère que cette nouvelle amènera moins de permissivité à l'égard de ces hommes malades à qui tout était pardonné il y a encore si peu de temps, à l'ère de la suptématie mâle.

    • Denis Marseille - Inscrit 19 février 2016 14 h 51

      Qui a dit que la pédophilie est une maladie? Est-ce une maladie?

      PS Votre dernier paragraphe est de trop.

    • Chantale Desjardins - Abonnée 20 février 2016 08 h 29

      C'une maladie et non un crime. Les victimes méritent tous les soins possible.