Technologie: Au pays du numérique, comme des poissons dans l'eau

Ils sont âgés de 10 à 20 ans, ils sont nés dans un monde numérique, ils résonnent plus qu'ils ne raisonnent, ils sont d'impénitents consommateurs qui carburent aux marques de commerce, ils sont multitâches et ne se gênent pas pour remettre en question plusieurs fondements de notre société, quitte à ébranler des industries bien établies, comme celle de la culture : voici venir les « Digital Kids ».

Dans une entrevue récente, l'auteur et observateur des tendances en nouvelles technologies, Jim Carroll disait que « ce n'est pas demain la veille qu'il ira se coucher avec son ordinateur portable pour lire son journal » ou qu'il cessera d'imprimer tout ce qui lui semble pertinent. Pourtant, pour les «digital kids», rien de plus normal.

Vous pensez bien les connaître, et pourtant. Les D-Kids ne vivent pas dans le même monde que vous. Depuis leur naissance, ces enfants de l'ère numérique baignent dans l'image-écran, le son, la vidéo, la télécommande et la souris. Leur univers ne fait pas que tourner autour de l'informatique. Leur univers, c'est celui de l'interactivité que l'on retrouve dans l'électronique grand public qui regroupe des appareils tels les consoles de jeux Xbox et Playstation, l'ordinateur, le téléphone cellulaire et les lecteurs numériques de type iPod. Leur monde, c'est celui de la culture de réseau et d'Internet.

Fracture

Pour nous, parents, qui sommes issus du monde de la télévision et qui ne sommes que des immigrants dans ce monde numérique, il y a ici une fracture évidente. Alors que nous privilégions des valeurs comme le respect de la vie privée, les D-Kids n'hésitent pas à tout révéler sur leur personne dans les différents réseaux sociaux qui pullulent sur Internet. Pour eux, quoi de plus normal que de communiquer par messagerie personnelle avec un ami situé à l'autre bout de la rue... ou de la planète.

Pour Michel Cartier, professeur en communications à l'UQAM, l'émergence de cette culture de réseau chez ces enfants a même des aspects positifs. De dire Cartier, il est fascinant de voir que ces « D-Kids » ont une culture beaucoup plus homogène que leurs parents.

En effet, pour ces enfants branchés, les différences qui pouvaient exister entre enfant des villes ou enfant de la campagne, fils de riche ou fils de milieu modeste, se trouvent aplanies. Règnent en roi une seule langue, un seul univers, ceux de la culture numérique. « T'es branché ou pas ? »

Les sujets de prédilection sont diversifiés, et pour eux la pensée linéaire telle que nous la concevons, est une incongruité qu'ils rejettent en bloc. Constamment en mouvement, totalement branchés, ils sont la génération du clip et zip, du rap et du zap ! ils auront au cours de leur vie, 50 emplois, dans 50 domaines différents, et leurs amis, multiples, vont et viennent au rythme des réseaux qu'ils fréquentent. Multitâches, ils n'ont de cesse de toucher à tout, et leur créativité est sans limites.

Rejet de valeurs

Leurs idées sont tranchées, et ils rejettent en bloc nos valeurs tout comme nous rejetions celles des curés. Alors que le monde de la culture voit Internet comme une menace, pour eux, c'est au contraire une formidable occasion de se faire connaître et de diffuser leurs créations. Contrairement à nous, les « Digital Kids » ont instinctivement compris que ces outils et les réseaux étaient des moyens formidables de créer et d'innover.

Donnez-leur les outils, et ils trouveront le moyen d'en remontrer à leurs enseignants. Empêchez-les de se servir de ces outils, comme le fait la RIAA en poursuivant ces jeunes qui utilisent les réseaux d'échanges P2P, et ils créeront leurs propres réseaux parallèles inaccessibles ou seuls ceux qui parlent la même langue auront droit d'y pénétrer.

Consommateurs d'objets branchés, ces jeunes n'hésiteraient toutefois pas une seconde s'ils pouvaient télécharger gratuitement une paire de souliers de courses au lieu de les acheter.

Cependant, les D-Kids ont aussi de magnifiques valeurs. Ce sont les enfants de Kyoto, ceux qui auront à réparer nos erreurs, et ils ne le savent que trop. Altermondialistes dans l'âme, les réseaux sont pour eux un moyen pour lutter contre la mondialisation. Ils sont probablement ceux qui réaliseront le grand rêve de Bucky Fuller. Ils ont en mains les outils qui leur permettront de décrypter et de réaliser les directives laissées dans le manuel d'instructions du vaisseau Terre.

En politique

Les Digital Kids sont ceux qui ont cru et fait la campagne d'Howard Dean. Tout comme la télévision a changé la façon de faire de la politique en 1960, lors du débat Nixon-Kennedy, les D-Kids viennent de nous démontrer de façon éclatante que la politique ne sera plus la même. En politique, il y a maintenant les périodes pré et post Howard Dean, qu'il soit élu ou non.

C'est aussi grâce à eux que des mouvements comme celui du logiciel libre, du partage de la connaissance et de la mise en commun des ressources atteindront leur pleine maturité au cours des prochaines années.

Bref, pour comprendre, rejoindre les D-Kids et dialoguer avec eux, un seul choix s'impose : être branché à son tour, faire une demande d'immigration au pays du numérique, et de faire vôtre les concepts du « hub numérique » si chers au président d'Apple.

D'ailleurs, il est fascinant d'observer cette stratégie commerciale d'Apple. Alors que Bill Gates continue de parler et de créer en fonction des besoins des aînés, des décideurs d'aujourd'hui, Steve Jobs fait table rase de tout cela et s'adresse directement aux D-Kids, sachant que ceux-ci seront un jour ses clients, les décideurs de demain.

Alors, ça vous dit de faire connaissance avec les « Digital Kids » ? Vous auriez tort de ne pas le faire, sachant qu'ils seront les chefs de file de demain.