La fêlure

Au nom de l’art et du cinéma québécois, devrait-on passer l’éponge sur les penchants apparemment pédophiles de Claude Jutra ? Devrait-on feindre d’ignorer la part d’ombre d’un parcours par ailleurs « lumineux » ? Devrait-on respecter ce qui est non seulement privé mais profondément intime et conclure, en l’absence de victimes déclarées, que ce n’est tout simplement pas de nos affaires ?

Je sais ce que mon vieux prof de littérature (déjà invoqué ici) répondrait : oui, oui et oui ! C’était ne rien comprendre à l’art que d’aller fouiller dans la déviance personnelle et il incitait ses étudiants à ne pas s’y attarder. Un peu comme un accouchement, le processus de création reposerait sur des expériences parfois sombres, fétides, malpropres mais avec quel étonnant résultat ! Il fallait s’en tenir à ça, point à la ligne. Et puis, comme dit le grand Leonard Cohen : « There is a crack in everything / That’s where the light comes in. » C’est par la fêlure que passe la lumière, et les arts, plus que toute autre discipline, carburent précisément à ce maelström d’ombres et de lumières.

Il y a bien sûr d’autres raisons pour préserver la réputation d’un homme qui n’est plus ici pour se défendre et qui a beaucoup fait pour la culture québécoise. Être homosexuel dans les années 60-70 n’était certainement pas une sinécure. Il fallait forcément vivre recroquevillé sur soi-même. Or, les hommes attirés vers des mineurs, dit le spécialiste en délinquance sexuelle Yves Paradis, se voient souvent eux-mêmes comme des mineurs. Une façon de « minimiser » ce qui est toujours perçu comme une errance, une erreur de parcours ? Peut-être. Et puis, l’argument massue, personne ne s’en est jamais plaint. Il n’y a jamais eu et il n’y aura sans doute jamais d’accusations portées contre Claude Jutra. Comme disait Marc Béland à l’émission 24/60 : « La sexualité ne regarde personne jusqu’au jour où quelqu’un dénonce un abus. »

N’en déplaise à mon vieux prof et à tous ceux qui sont aujourd’hui scandalisés par ses révélations délétères, aucun de ces arguments ne suffit à remettre Jutra sur son piédestal. D’abord, de la même façon que nous ne passons plus l’éponge sur les errances sexuelles d’hommes politiques, nous sommes moins prêts à donner un statut particulier à des artistes aujourd’hui, du simple fait d’être des artistes. Il ne s’agit pas de pudibonderie, ou de se mêler de ce qui ne nous regarde pas. Nous vivons depuis 30 ans sous l’enseigne des chartes des droits et libertés. Notre conception de la vie en société est davantage axée sur les droits de chacun ; elle est plus démocratique, disons. L’accident de voiture de René Lévesque en 1977, par exemple, impliquant la mort d’un homme, ne serait pas traité de façon aussi désinvolte aujourd’hui. Sa réputation de coureur de jupons, probablement pas non plus.

Bien qu’intellectuellement défendable, ériger un mur autour de la vie privée de personnages publics, c’est aussi leur donner un passe-droit qui, lui, n’est plus socialement défendable. On a vu trop d’abus au cours des dernières décennies, trop de femmes, de jeunes, d’autochtones agressés. Trop de figures d’autorité, d’hommes respectés et puissants, se permettre l’indéfendable. Les droits de cuissage ont fait leur temps. Ce qui a changé aussi, c’est la conception strictement linéaire de la loi : pas de dénonciation ? Alors pas de crime, comme l’intimait Marc Béland. Mais on sait maintenant que ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de plaintes qu’il n’y a pas de victimes. Les histoires qui font les manchettes actuellement — le réseau de pédophilie, les adolescentes prostituées de force, l’affaire Ghomeshi — regorgent de victimes sans qu’il y ait eu nécessairement de plaintes. Dans la majorité de ces cas, on ne doute pas que des sévices aient eu lieu et on comprend, de plus, pourquoi les plaintes n’ont pas été déposées.

La présomption d’innocence, pour cruciale qu’elle soit lors d’un procès, ne peut guider l’opinion publique dans une affaire comme celle-ci. Si les révélations du biographe Yves Lever demeurent fort maladroites — à se demander d’ailleurs s’il comprenait bien dans quoi il s’embarquait —, toutes les personnes interrogées depuis n’ont fait que crédibiliser ses affirmations. « Tout le monde savait », rappelle Paule Baillargeon, invoquant les rapports du cinéaste avec de jeunes adolescents. Qu’on le veuille ou non, le comportement de Claude Jutra pose un problème moral qui ne le concerne pas uniquement. Ce n’est pas parce qu’on a choisi de regarder ailleurs de son vivant qu’on peut se le permettre aujourd’hui.

27 commentaires
  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 17 février 2016 04 h 41

    Conscientiser !



    Propos fins , justes , droits et nécessaires !

    • Gilbert Turp - Abonné 17 février 2016 11 h 27

      Que penser d'un pipeline qu'on s'apprête à nous passer par le fonds SANS SE SOUCIER DE NOTRE CONSENTEMENT ?

    • Gilles Théberge - Abonné 17 février 2016 11 h 30

      Mais contredits par le révélations du jour...

      Que j'accueille avec tristesse!

  • Jacques Morissette - Abonné 17 février 2016 06 h 06

    Vouloir laver son linge plus blanc que blanc.

    À quoi peut bien ressembler cette histoire? Des prédateurs diplômés et "compétents" ont-ils de quoi se bousculer au portillon?

    Parfois, le mot "compétence" me fait tiqué. Concernant le sujet de discussion, une nouvelle de Thomas Mann Mort à Venise (1912); Luchino Visconti en a réalisé un film (1971). Synopsis: «Arrivé à Venise au petit matin, Gustav von Aschenbach, un compositeur vieillissant, descend dans l'hôtel le plus élégant de la ville. Dans sa chambre, il dispose les photos de sa femme et de sa fille disparues, puis descend dîner. Dans le hall, il remarque le jeune Tadzio, dont la beauté le fait frémir. Durant des jours et des semaines, il ne cesse de croiser l'adolescent, toujours accompagné de ses soeurs et de sa gouvernante. Totalement obsédé par l'image de Tadzio, Gustav essaie de fuir. C'est alors qu'une épidémie de choléra asiatique se déclare. Bloqué à Venise, Aschenbach s'abandonne à ses obsessions. Il se met à masquer ses rides, à teindre ses cheveux dans l'espoir illusoire d'égaler cette jeune beauté fragile qui le fascine tant...»

  • Gaston Bourdages - Abonné 17 février 2016 06 h 14

    Feu monsieur Jutra, sa vie privée, ses ombres...

    Qui n'a pas son «Dark side of the moon» ?
    L'être humain est composé, à ce que j'en sais (peut-être dans l'erreur) de beautés et de laideurs, de richesses et de pauvretés, de grandeurs et de petitesses, de forces et de faiblesses. Bref, porteur de vertus et de vices, je dirais, de formats différents. La froide dualité habitant tout être humain. Et nous, dans notre quotidien, passons de l'un à l'autre. Ce, à des hauteurs différentes.
    Tout ou presque s'explique dans le comportement humain. Tout ne se justifie pas. La pédophilie s'explique dans son humanité. Elle ne se justifie aucunement.
    Et si squelettes dans le placard il y a, puissent-ils se manifester. Question de rendre la plus élémentaire justice.
    Gaston Bourdages,
    Auteur.
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 17 février 2016 06 h 42

    Grands

    Il est de plus en plus clair que les Grands n'ont plus de passe-droit. L'autre jour je n'ai que soulevé l'idée de se servir de la Grandeur de certains Maitres du monde pour me faire rabrouer immédiatement à cause des malheurs qu'ils ont commis. Afin que la Justice soit juste, il faut les mesurer tous à la même aulne. Louis de France et Gengis Kan ne sont plus ou moins morts que Claude Jutra.

    PL

  • Guy Rivest - Abonné 17 février 2016 06 h 43

    COC

    Alors, je suggère de dissoudre le Comité olympique canadien pour les comportements déviants de Marcel Aubut dont tout le monde était au courant depuis des années, mais qui n'ont pas été judiciarisés, et d'en profiter du même coup pour retirer l'horrible flamme olympique électronique qui défigure cet édifice du centre-ville de Montréal.