Un valentin de 1200 pages

On me demandait récemment de participer à la conception de ce qui serait ni plus ni moins qu’une lettre d’amour adressée au théâtre. L’invitation me trouble depuis : c’est que ça déçoit, l’amour, ça rend aveugle, nostalgique aussi, c’est déraisonnable. Le théâtre mérite mieux, il me semble. On me dira que c’est jouer sur les mots ; on aura raison.

Parlant de mots, j’ai récupéré dans mon casier, la semaine même de la Saint-Valentin, un Dictionnaire amoureux du théâtre. Évaluant le poids du livre, remarquant l’éditeur, je glissai à la collègue des livres : « Du plomb de chez Plon… » De son seul regard, elle me fit bien comprendre qui, du livre ou de moi, pesait le plus lourd en cet instant.

Pure affaire de subjectivité, revendiquée de plein droit, que ces Mémoires de spectateur et de lecteur proposés en ordre alphabétique par Christophe Barbier, dans la collection où Denise Bombardier s’afficha amoureuse du Québec en 2014. Le journaliste et actuel directeur de L’Express souligne avec raison ce que la politique et le théâtre — la première son métier, le second sa passion, précise-t-il — se doivent l’un à l’autre : « La politique est généreuse avec les auteurs, leur fournissant personnages et situations mais aussi l’audace propre à l’ambition, ce carburant de l’action, et la matière même du théâtre : le mensonge. »

L’amoureux lyrique

Critique des jeux de pouvoir qui ne rejette pas l’idée d’écrire un jour un Dictionnaire agressif de la politique, Barbier est plutôt fanatique de théâtre, du moins d’un certain théâtre dont la Comédie-Française, où il avoue avoir ses entrées et ses amitiés, représenterait une sorte de pinacle. Lycéen, il fut Cyrano : « Une telle émotion décide d’une vie », écrit-il à propos de son trac avant de monter sur scène la première fois. Personnalité médiatique multiplateforme, il n’en dirige pas moins la troupe des anciens élèves de l’École normale supérieure et s’est commis trois fois comme auteur dramatique.

Son dictionnaire n’est pas celui, encyclopédique et essentiel, de Michel Corvin (disparu l’an dernier), à qui Barbier consacre une courte entrée, à la fois marque de gratitude et mise au point : contrairement à l’universitaire, l’amoureux pourrait se permettre tous les jugements esthétiques qu’il veut. Permission prise aussi « de régler quelques comptes et de rédiger quelques déclarations d’amour » ; nous voilà avertis.

Il n’y a que l’amour, d’ailleurs, pour justifier que l’on consacre plus de lignes à une actrice née en 1978 qu’au metteur en scène Peter Brook, et deux fois plus de pages à Sarah Bernhardt qu’à Bertolt Brecht. Grande place est donnée aux acteurs et actrices, vecteurs du sens et surtout des sens, les contemporains que l’auteur suit depuis des années comme les monstres sacrés dont on revisite ou confirme le mythe. Qualifier l’interprétation n’est jamais chose simple, et le lyrisme de notre amoureux ne manque pas de précision.

L’épreuve du présent

Barbier répudie la didascalie — pure dictature d’auteur, sauf chez Feydeau —, vomit l’improvisation, pleure la disparition de la critique, s’ennuie ferme chez Bob Wilson et pense que le Festival d’Avignon est mort sous le directorat interdisciplinaire d’Hortense Archambault et de Vincent Baudriller ; sur ce dernier point, il précise néanmoins « qu’il n’est pas exclu que [s]on sentiment soit le fruit d’une conception réactionnaire de la scène ». Mutations actuelles et postdramaticité du théâtre lui semblent territoires inconnus, ou volontairement omis, boudés.

Il n’en demeure pas moins que ces 1200 pages bruissent d’une érudition sensible, et que son goût certain pour l’anecdote n’empêche pas l’auteur de se confronter aux problématiques contemporaines de la scène. Sans se gêner pour donner son avis, il explore les paradoxes de ces systèmes éminemment français que sont l’opposition entre théâtres publics et privés et le système des intermittents du spectacle. Et pas obligé d’être d’accord avec lui pour apprécier ses nombreuses tentatives de juger de l’héritage réel des auteurs du XXe siècle rapidement canonisés.

Et puis, bon, c’est vrai que l’amour donne des ailes, parfois. Barbier fait souvent montre d’un sens de la formule qui fait mouche. Ainsi Büchner, auteur de Woyzeck, est présenté comme « Musset qui aurait lu Marx ». Et notre amoureux du théâtre et féru de politique de conclure les quinze pages qu’il consacre à Beaumarchais le prérévolutionnaire en louant « l’horloger [qui] a mis nos montres à l’heure de la crise, et depuis plus de deux cent trente ans en résonne le terrible et joyeux tic-tac ».

Dictionnaire amoureux du théâtre

Christophe Barbier, Plon, Paris, 2015, 1184 pages