Y a-t-il trop de télévision?

Il n’y a pas plus romantique que des zombies aux boyaux dégoulinants. La chaîne AMC a donc choisi la soirée de la Saint-Valentin pour lancer la suite de la sixième saison de The Walking Dead. La reprise était tellement attendue que le réseau américain a passé les derniers jours à rediffuser tous les épisodes précédents.

C’est bien normal. Aucune autre production du réseau ne rameute plus de monde. The Walking Dead arrive en troisième position des émissions américaines les plus populaires de 2015, selon une liste diffusée il y a quelques jours par la firme Nielsen. Les morts vivants attirent 19,4 millions de téléspectateurs en moyenne. La série dérivée Fear of the Walking Dead figure en 24e place. Les deux demeurent étrangement inédites en français au Québec.

Le panorama fournit un tableau éclairant sur l’état de la télévision actuelle, pour ainsi dire à partir de l’épicentre du système mondial. La première surprise tient au nombre des émissions recensées. Nielsen, gardienne des statistiques du secteur, n’en recense pas moins de 1400. On répète : plus de 1400, dont très exactement 412 nouveautés, soit, en gros, une nouvelle création pour deux en continuité. Et encore, pour avoir un portrait complet il faudrait rajouter les émissions en espagnol dans ce grand pays hispanophone.

Est-ce trop ? Le président de la chaîne FX le pense. « C’est tout simplement trop de télévision », disait-il l’été dernier pendant une tournée de presse organisée par la Television Critics Association, soit avant le dévoilement des nouvelles données confirmant la surproduction amorcée il y a plusieurs années déjà. John Landgraf ajoutait que, selon lui, « 2015-2016 allait marquer l’apogée de la télé en Amérique » et qu’après « on commencera[it] à voir un déclin dans les années suivantes ».

Des pros de l’industrie parlent d’une « bulle de contenu », comme il existe des bulles immobilières. Quand elles éclatent, l’effet ressemble à celui de l’incendie du LZ 129 Hindenburg en mai 1937. D’autres magnats des médias jugent au contraire qu’il ne peut pas y avoir « trop de télé » dans un univers numérique favorisant l’atomisation extrême des choix.

Cette surabondance commence tout de même à peser lourd sur les rendements. La première place appartient à The Big Bang Theory (CBS) avec 21,2 millions de fidèles en moyenne. Après la 44e place (Chicago PD), on passe la barre des dix millions de téléspectateurs. Les dernières données significatives s’arrêtent autour de 150 000 téléspectateurs attirés par des émissions comme Pretty Strong, Ash Vs Evil Dead ou NY Er, chronique des salles d’urgence qui occupe le 1356e rang. Après, il devient inutile de compter.

Tendances lourdes

La liste permet d’établir quelques tendances lourdes dans cette apparente saturation.

La vieille télévision La nouvelle télévision, c’est la vieille télévision. Les grands réseaux généralistes (CBS, NBC et ABC) dominent outrageusement les indices d’écoute. Dans la liste des 100 émissions les plus populaires, 89 appartiennent à ce trio historique. Le quatrième réseau dominant, Fox, place 7 émissions dans cette liste de 100. Il faudra au moins en ajouter un, et tout un, en 2016, soit le recommencement de X-Files qui a attiré plus de 16 millions de personnes pour chacun de ses trois premiers épisodes diffusés en janvier. AMC est donc le seul réseau spécialisé à figurer en tête de liste avec The Walking Dead et son spin-off.

La fiction Les séries dominent la liste. Sept des dix premières positions appartiennent à des séries, et le ratio se transpose encore mieux à la centaine. Les trois autres places de tête reviennent à des concours, de bons vieux télé-crochets, Dancing with the Stars (6e) et deux émissions de The Voice. Au total, sur les quelque 1400 émissions en ondes, plus de 400 sont des séries télévisées, soit 9 % de plus qu’en 2014 et 95 % de plus depuis 2009. Il n’y en avait « que » 181 en 2012. Les chaînes câblées ont augmenté de près de 500 % leurs productions de fictions entre 202 et 2015.

Les minichaînes spécialisées Les réseaux américains non traditionnels affichent souvent des scores minuscules. Il faut attendre la 48e place pour trouver une autre chaîne spécialisée, soit HBO et son succès planétaire Game of Thrones qui fédère moins de 10 millions de téléspectateurs par épisode aux États-Unis. True Detective (la saison 2), une autre émission de HBO, fait le plein de 4 millions de personnes, Baller s’arrête à 2,7 millions, plusieurs autres n’arrivent qu’à cumuler quelques centaines de milliers de téléspectateurs, des résultats qui les condamneraient immanquablement ici dans un marché 40 fois moins populeux. Showtime ne fait guère plus avec Homeland (2,6 millions) ou Ray Donovan (2,3 millions).

Les nouvelles plateformes Les nouveaux joueurs avancent. Les supports dits online (Amazone Prime, Netflix, etc.) gagnent de plus en plus de terrain. Ils n’existaient pas il y a une décennie. Ils procurent maintenant 44 séries, soit plus d’un dixième du total, sans compter les programmes pour enfants, de sport ou même d’informations. Vendredi, Apple annonçait son intention de produire à son tour des séries. La première va s’inspirer de la vie du rappeur Dr. Dre. Il n’y a pas plus romantique que la Saint-Valentin pour dévoiler un projet célébrant le gangsta rap…

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5 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 15 février 2016 07 h 28

    Soit que

    Soit qu'ils influencent ou qu'ils traduisent ce qu’ils voient. La plupart des «créateurs», de tout temps, ont transformé la réalité à ce qu’ils en percevaient pour la reproduire sous une autre lumière; mais toujours basé sur la réalité. S’ils «voient» des morts vivants partout, n’est-il pas normal que ce soit ce qu’ils «montrent» ? Enlevez les maquillages et qu’est-ce qui reste ? Des gens sans buts, qui ne vont nulle part et n’ont rien à faire. Description complètement «réelle» de ce qui nous entoure. En plus «du petit groupe» ayant raison sur le plus grand groupe, base spécifique de la notion américaine vu et revu dans les productions où il n’y en a «qu’un seul» (bon ou méchant) qui a raison sur tous les autres.

    Là-bas, ils ont ça dans leurs téléromans. Ici on a des gens qui s’engueulent devant des décors différents à des époques différentes (il doit y avoir quelque chose là-dessous aussi, comme une réalité).

    PL

  • Marguerite Paradis - Inscrite 15 février 2016 08 h 27

    Trop de téléviseurs

    Bonjour monsieur Baillargeon,

    Pour moi, il y a trop d'écrans de téléviseurs « tout court ».

    Par exemple, hier St-Valentin, dans un quelconque resto « avec réservation s.v.p., plein d'écrans éluminaient l'absence d'étincelles dans les yeux des valentin,e,s!

    Marguerite

  • Colette Pagé - Inscrite 15 février 2016 12 h 32

    Pas assez de bonne télé !

    Pas assez de bonnes lélé ! À commencer par des émissions comme la Grande Bibliothèque ou des émissions comme le Devoir de débattre permettant de réfléchir sur des questions d'actualité. Comment expliquer cette peur des débats et ce refus d'inviter sur les plateaux des décideurs publics afin qu'ils motivent leurs décisions et qu'ils soient confrontés à des opinions contraires. Cette frilosité constitue un dénie de démocratie alors que l'obligation d'informer devrait être la norme.

    En revanche trop d'émissions humorisitiques ainsi que du genre " Tout le Monde en parle" qui le plus souvent qu'autrement sert surtout à faire du pistionnage entre copains/copains et à ne pas trop faire mal paraître les invités.

    Heureusement qu'il y a Planète, Historia et TV-5 qui nous permettent de s'informer intelligemment.

  • Serge Morin - Inscrit 15 février 2016 12 h 33

    Hier,, par un hasard, j'ai vu la dernière heure de TLMP.
    Mais quelle médiocrité.
    Quelle complaisance.
    RadioCan est rendu bien bas.
    La TV n'a pas fini ses mutations.

  • Hélène Gervais - Abonnée 15 février 2016 12 h 59

    Ce serait intéressant...

    Si vous faisiez un papier sur la télévision québécoise plutôt qu'américaine. Quant à moi je trouve qu'il y a beaucoup trop de téléromans. On dirait que ceux qui les regardent aiment beaucoup les drames. C'est tout ce qu'on voit malheureusement. Un peu plus d'émissions d'informations serait bienvenu quant à moi.