Parler attikamek à la Berlinale

La cinéaste Chloé Leriche a hâte qu’on parle des Attikameks de manière positive.
Photo: Glauco Bermudez La cinéaste Chloé Leriche a hâte qu’on parle des Attikameks de manière positive.

Décidément, le Québec a toujours ses quartiers arrière à la Berlinale. En cette 66e édition, pas seulement grâce à Denis Côté et à son Boris sans Béatrice en lice pour l’Ours d’or. Dans la section Génération, voici qu’atterrit un petit ovni qui devrait faire jaser par sa poésie chamanique et sa mine insolite : premier long métrage en langue attikamek, premier long métrage tout court pour Chloé Leriche. Son titre : Avant les rues.

On peut se demander par quel miracle une cinéaste urbaine allergique aux piqûres d’insectes s’est retrouvée aux commandes de ce film tourné en forêt ainsi que dans la réserve de Manawan avec des Attikameks de Haute-Mauricie ? Chloé Leriche, sortie vivante de l’exercice, vous expliquera avoir entouré sa tête de serviettes mouillées autour de son visage enflé. « Ensuite, on s’immunise. » Et on plonge. Le royaume des mouches noires allait accueillir une hôte de plus. Tout comme la Berlinale.

Lancé cette semaine dans ce grand festival européen, par ricochet à la clôture des Rendez-vous du cinéma québécois, avant de gagner nos salles en avril ; on entendait parler d’Avant les rues entre les branches des épinettes, pour ainsi dire.

Or donc, ça y est ! Ce samedi, la cinéaste, une partie de son équipe technique et de ses acteurs — artistes pluridisciplinaires des réserves de Manouan, Obedjiwan, Wemotaci — débarquent dans la capitale allemande. On est toujours l’exotique de quelqu’un. Gageons que les Allemands feront la fête à ces visiteurs-là.

Le grand moment de Chloé Leriche ne se déroulera pourtant pas au pays d’Angela Merkel. Ça s’est passé plutôt en amont, lors d’une projection devant trois chefs attikameks, qui ont reçu ce film dans leur langue, au rythme de la terre, comme un cadeau incroyable. « Leurs yeux brillaient. »

Fragile lumière

Avant les rues suit le parcours de Shawnouk, un jeune Attikamek poussé au cambriolage, acculé au meurtre, qui recoud son âme brisée en suivant des rituels de guérison : cercles de partage, tente à suer, chants et tambour dans la forêt, etc. Le film est riche d’une atmosphère, d’un esprit magique flottant, à défaut de sonner toujours juste au jeu (ça s’améliore en route) et d’un scénario très élaboré. On salue les beautés de l’image et du son, la forêt boréale se livre dans sa lumièrenaturelle, les soirs bleutés aux effets de mystères, à la découverte aussi des maisons de Manawan.

Et les interprètes ? Des non professionnels mais charismatiques, surtout Rykko Bellemare, dans la peau du héros, et Jacques Newashish, qui incarne son beau-père. Tous deux artistes, le plus jeune, homme de forêt également batteur au tambour, chanteur, gérant de la troupe musicale Northern Voices de Wemotaci, dont l’écran révèle tous les talents. Jacques Newashish, aux airs de parenté avec Jacques Godin, est peintre et sculpteur, conteur, chanteur. Kwena Bellemare Boivin (soeur de Rykko), est chanteuse et danseuse mi-contemporaine mi-traditionnelle.

En fait, la plupart des acteurs du film sont des êtres d’intériorité et d’engagement communautaire. Ils deviennent pour nous les visages de cette renaissance autochtone ancrée dans la nature, qui mêle l’art et la spiritualité, les racines à déterrer et le futur à inventer : une fragile lumière.

Celle que cherchait à capter Chloé Leriche, justement. « J’ai hâte qu’on parle des Attikameks de manière positive », dit-elle. Traduit dans leur langue par les acteurs, ce scénario montre la richesse de la culture attikamek, le contact étroit de cette Première Nation avec la nature. « J’ai choisi des gens qui sont dans l’être », résume-t-elle. Les rituels de guérison traditionnels en forêt montrés dans le film sont des lieux de thérapie avec lesquels les Attikameks ont renoué pour aider les jeunes à se recentrer. Il en existe plusieurs là-bas. Chloé Leriche a pu elle-même s’y ressourcer.

Créer des ponts

Son sinueux parcours en plusieurs étapes et mutations artistiques l’a conduite aux quatre coins du monde. Chloé Leriche se définit comme une autodidacte, mais étudia en philosophie, tâta du théâtre, du mouvement Kino en touche-à-tout : caméra, son, montage. Ancienne punk à qui la vie a enseigné ses vérités sur le tas, on lui devait des courts métrages remarqués : vidéo d’art, de poésie.

Elle s’est impliquée cinq ans dans Video Paradiso, studio ambulant pour les jeunes de la rue fondé par Manon Barbeau, sur fond de violence, d’itinérance. C’était avant de plonger dans l’autre studio de Manon Barbeau : le Wapikoni Mobile, en escales dans plusieurs réserves autochtones pour former des vidéastes. Il lui restait à apprivoiser le terrain, au milieu des bois dont ses coéquipiers connaissaient chaque arbre, où elle s’est vite sentie adoptée.

Dix ans de gestation pour Avant les rues. Chloé évoque son perfectionnisme, les changements de cap d’un scénario qui devait aborder une vague de suicides dans la réserve d’Obedjiwan, avant de bifurquer vers plus de lumière. « Je me suis sentie responsable du projet, dit-elle, d’où l’envie d’une fiction pour créer des ponts. » Le personnage était adolescent, mais sa rencontre avec l’inspirant Rykko Bellemare, 26 ans, l’a renvoyée à son écritoire. Le film s’est conçu de façon organique, au milieu des accidents de terrain, des trouvailles, retrouvailles et éclairs soudains.

Scénariste, cinéaste, monteuse, à la roue et au moulin de ce film-là conçut tardivement, il aura changé sa vie, sa vision du monde aussi. Elle, folle du macadam, vit désormais la moitié du temps en Haute-Mauricie.

Berlin, c’est formidable, et retrouver son film au volet Génération lui rappelle qu’elle avait conçu au départ Avant les rues à l’intention des jeunes des Premières Nations. Assurer la clôture des Rendez-vous du cinéma québécois constitue aussi pour la cinéaste un accomplissement et une joie profonde, mais on sent qu’aux yeux de Chloé Leriche et de ses interprètes, la vraie vie est ailleurs. À travers des rituels au fond des bois, qu’on les envie de si bien connaître.

3 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 13 février 2016 07 h 28

    Les allemands ....

    auront la joie de connaître les autochtones du Kébec avant les québécois. Mais peu importe, ce film nous aidera certainement tous à nous comprendre.

  • Denis Paquette - Abonné 13 février 2016 08 h 10

    Que l'esprit des anciens veille sur vous

    Bravo , pour chaque humain les rituels de guérison sont dans notre imaginaire, a nous de nous en donner les moyens , que ce soit par la dance ou la musique, vous vous souvenez des contes racontés par les anciens, au coin du feu, ils sont les plus porteurs , félicitation et longue vie, que le grand manitou et l'esprit des anciens veillent sur vous, ainsi est faite la vie une longue transmission avec ses hauts et ses bas

  • Mario Laprise - Abonné 13 février 2016 10 h 25

    Que c'est bon a lire

    J'ai hâte de voir ce film.
    Laissés a eux-mêmes dans la misère, ils s'enfoncent. Aidés et soutenus dans une démarche créative, nos Amérindiens peuvent, tout comme nous, s'exprimer dans des œuvres de qualité. Bravo.

    Ici, une création issue du travail généreux de Manon Barbeau et son Wapikoni Mobile. Merci Mme Barbeau.