Quand la culture était contre

Gilbert Langevin
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Gilbert Langevin

« Aurais-je été résistant ou bourreau ? » se demande l’écrivain français Pierre Bayard dans un livre portant ce titre et paru aux éditions de Minuit en 2013. Il m’arrive, pour ma part, de me demander si j’aurais été militant marxiste-léniniste ou écrivain contre-culturel dans les années 1970. À l’époque, j’étais trop jeune pour devoir affronter ce dilemme. Depuis, cependant, la question m’est souvent revenue en tête. J’ai flirté, dans la vingtaine, autant avec la contre-culture tardive qu’avec la queue de la comète gauchiste. Je n’ai choisi ni l’une ni l’autre — mon souverainisme social-démocrate en fait foi —, mais les deux courants m’ont, d’une certaine manière, inspiré et enthousiasmé.

Évidemment, l’analogie entre le dilemme de Bayard et le mien est boiteuse. Dans le premier cas, l’alternative oppose le courage (la résistance) à la lâcheté (la collaboration), alors que, dans le second, elle n’oppose, dans le contexte québécois, que deux refus distincts, quoiqu’identifiés à la gauche, de l’ordre établi.

Ce second dilemme n’est pas insignifiant pour autant. « Les uns voulaient révolutionner les structures de la société, explique le sociologue Jean-Philippe Warren dans La contre-culture au Québec, tandis que les autres, suivant l’injonction rimbaldienne, voulaient changer la vie et croyaient qu’en convertissant une à une les personnes, on finirait par changer le monde. » Que choisir ? Marx ou Kerouac ? Charles Gagnon ou Raôul Duguay ? Les deux courants, on le sait aujourd’hui, ne sont pas parvenus à changer le monde dans le sens souhaité, mais ils ont néanmoins marqué bien des consciences, pour le meilleur et pour le pire.

Rejet de la société

Dirigé par les professeurs de littérature québécoise Karim Larose (Université de Montréal) et Frédéric Rondeau (Université du Maine), le collectif La contre-culture au Québec veut « rendre compte des désirs ayant animé [cette] époque », dont le moment fort se situe entre 1965 et 1975, dans divers domaines (musique, cinéma, littérature, arts visuels et militantisme).

Parfois savantes, les études regroupées dans ce livre restent, en général, très lisibles et mettent bien en lumière les fulgurances, les pauvretés et les contradictions de la pensée et des oeuvres des « tripeux » et des « freaks » québécois de ces années-là, c’est-à-dire, résume Warren, des « marginaux qui cherchaient une façon différente de vivre de celle proposée par la société de masse ».

On doit la notion de contre-culture, expliquent Larose et Rondeau, à l’historien états-unien Theodore Roszak. Ce dernier la définit, en 1969, comme une conception du monde opposée à la société technocratique occidentale « qui dénature et dépossède l’homme ». Les adeptes de ce courant se rejoignent dans « un rejet partagé de la culture officielle », mais présentent de multiples visages.

La contre-culture, en ce sens, c’est autant l’idéologie « sexe, drogue et rock’n’roll » que la découverte des spiritualités orientales et l’expérience du retour à la terre et des communes. À la fois individualistes de tendance anarchiste et en quête de liens communautaires, les « freaks » partagent un commun refus du « système » et « l’idée que la transformation de la société doit d’abord passer par la révolution des consciences individuelles ».

Pour eux, explique Jean-Pierre Sirois-Trahan, le moteur de l’histoire n’est plus la classe ouvrière, mais les individus réfractaires aux institutions (État, armée, école, famille, etc.). Cet apolitisme, qui explique le caractère éclaté du mouvement, leur sera souvent reproché. Il constitue d’ailleurs, à mon avis, l’une des causes, avec le rejet de toute tradition, du naufrage de cette aventure.

Désenchantement

On imagine souvent la contre-culture heureuse et festive. Elle le fut parfois, surtout en musique, mais le désenchantement n’était jamais loin. Cela est particulièrement remarquable dans les films rugueux de Pierre Harel, finement analysés ici par Germain Lacasse et Sacha Lebel, mais plus encore dans le domaine littéraire.

Frédéric Rondeau montre avec justesse que les oeuvres des Jean Basile, Paul Chamberland, Gilbert Langevin, Patrick Straram et Denis Vanier « sont traversées par l’espoir, sans cesse déçu, d’échapper au monde de la fragmentation, de la solitude et de l’incomplétude ». Ces auteurs ne croient plus à la tradition et au système actuel, mais peinent à concevoir « un monde meilleur ».

Dans l’oeuvre de Josée Yvon, étudiée ici par Valérie Mailhot, le refus de la culture dominante se fait agressif, violent, et passe par un culte trouble de la drogue et des pratiques sexuelles marginales, conçues comme des agressions envers tous les pouvoirs. Yvon mourra du sida en 1994. Plusieurs de ces auteurs (Vanier, Langevin, Straram et Basile), d’ailleurs, n’atteindront pas le cap de la soixantaine.

En exprimant sans ménagement une profonde insatisfaction à l’endroit d’une société technocratique déshumanisante, l’élan contre-culturel témoignait d’un sain sursaut de la conscience. En revanche, l’individualisme et l’apolitisme qui ont caractérisé son désir subversif le condamnaient à la faillite. À l’époque, le « système » craignait plus le Parti québécois que les « freaks » enfumés, dont tous les symboles ont vite été récupérés par la société de consommation.

Là où les gauchistes ont fait l’erreur de croire que la révolution exigeait le sacrifice de l’individu, les contre-culturels ont sombré en croyant que la somme des subversions individuelles constituait la solution à un problème collectif. Or, on ne change pas le monde dans le bon sens en niant la valeur de la personne ou en cherchant à échapper à la politique en jouant du rock et en fumant du pot.

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En tant que phénomène social, la contre-culture apparaît comme une période d’émancipation, de quête de libertés nouvelles [...]. Pourtant, sur le plan culturel, les auteurs, compositeurs et artistes associés au phénomène de la contre-culture semblent souvent habités par le doute et font preuve de méfiance envers l’avenir.

La contre-culture au Québec

Sous la direction de Karim Larose et Frédéric Rondeau, Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 2016, 530 pages

4 commentaires
  • Robert Bernier - Abonné 13 février 2016 10 h 16

    L'erreur était dans les prémisses

    Vous écrivez: "En exprimant sans ménagement une profonde insatisfaction à l’endroit d’une société technocratique déshumanisante". D'une telle prémisse, ne pouvait ressortir que le "désenchantement".

    C'était une époque marquée par le structuralisme et une variante freudienne du marxisme. C'était une époque durant laquelle les Althusser, Sartre, Marcuse et bien d'autres prétendaient tout savoir sur ce qui se déroulait dans la tête des gens ... et prétendaient savoir ce qui aurait dû s'y passer s'ils n'avaient pas été "déshumanisés" et "aliénés" par la "superstructure". Ouf ... Mais ça permettait une forme intellectuelle du "clanisme", celle nous permettant d'appartenir à la caste de ceux qui savent mieux. Mais que savions-nous au fait?

    Je me souviens avoir été retenu au moins un peu sur cette lancée, au début de la vingtaine, par la lecture de l'ouvrage "Les conditions de l'esprit scientifique" par Jean Fourastié. Surtout, ce passage: "L'introspection n'est-elle pas la seule lumière de Sartre, par exemple? Son oeuvre n'est-elle pas la projection sur l'humanité tout entière non de ce qu'il sait, mais de ce qu'il sent?" (p. 87). Le défunt philosophe Laurent-Michel Vacher, dans son excellent petit livre "La passion du réel", rappelle avoir vécu la même expérience à la lecture du même ouvrage.

    L'erreur menant au désenchantement était dans les prémisses. Des prémisses fondées sur cette pseudo-science qu'est la psychanalyse. Bien sûr, si on idéalise et l'être humain et la vie, c'est-à-dire si l'on demeure dans l'illusion platonicienne dans laquelle on prétend connaître la véritable nature de l'homme et connaître également la marche à suivre pour la réaliser, bien sûr toute culture sera toujours à abattre. Et, au passage, on se pare de l'aura de celui qui sait mieux.

    Bien sûr, l'idéalisme a ses vertus mais toute cette époque a montré qu'il a aussi ses pièges et ses travers.

    Robert Bernier
    Mirabel

    • René Pigeon - Abonné 13 février 2016 17 h 34

      Votre commentaire est éclairant. Merci d’avoir pris la peine de retrouver et citer vos sources. Je suppose que je gagnerais du temps à lire Laurent-Michel Vacher avant d’aborder les auteurs antérieurs comme Jean Fourastié dont le titre de l'ouvrage, "Les conditions de l'esprit scientifique", eut été attrayant. La leçon que je retire est qu’on peut perdre du temps à suivre une voie qui n’a pas encore été validée par d’autres. René Pigeon

  • Stéphane Laporte - Abonné 13 février 2016 15 h 48

    Cultures

    Un peu courte, cette analyse, il me semble. Né en 1965, je fus punk dans les années 80. Il n'y avait pas de futur, nous ne voulions rien changer, les bras baissés d’avance, nous savions que c'était inutile et, pour finir, nous avons eu raison.

    • Robert Bernier - Abonné 13 février 2016 21 h 38

      Pas de futur dans les années 80?

      Pourtant, nous avons été nombreux à nous épanouir dans les années 80, et les autres. Et ça continue. Ce qui me fait conclure qu'il n'y a rien d'écrit d'avance.

      Robert Bernier
      Mirabel