Le grand ménage du printemps

Les deux dernières semaines, à cause des événements qui se sont produits, nous ont ouvert les yeux sur ce qui est probablement le comportement le plus intolérable dans une société comme la nôtre qui se veut civilisée. Nous sommes encore sous le choc, car nous avions réussi à nous convaincre que le grand ménage avait été fait à Montréal et à Québec, et que la commission Charbonneau, malgré son étrange rapport final, avait au moins ébranlé le monde du copinage et que nous pouvions respirer librement pour un temps, même si nous soupçonnions qu’il restait des tas de détritus glissés sous les tapis. Le réveil a été brutal.

La disparition de quelques jeunes filles de 14 à 18 ans, en quelques jours, a révélé un marché de traite humaine organisée, structurée et destinée à la prostitution locale, canadienne et peut-être même internationale. Le choc de la découverte a été comme un tremblement de terre. Des parents désemparés étaient à la recherche de leur enfant sans succès, mais soupçonnaient que le réseau était entre les mains de gangs de rue. Quand le drame a été relayé par les radios, les télévisions et les journaux, les services de la police ont vite retrouvé trois ou quatre des disparues. C’était donc possible de les retrouver. On a le droit de se demander ce que les policiers attendaient pour bouger… Des parents avaient appelé au secours, mais il a fallu du temps avant que les forces policières ne se mettent au travail.

A-t-on procédé à l’arrestation des responsables de ces détournements de mineures ? A-t-on demandé la collaboration de ces jeunes femmes pour savoir ce à quoi elles avaient dû se soumettre avant que les policiers n’interviennent ? Ce ne sont pas les questions sans réponse qui manquent.

Pire encore. On ne peut pas être informés de ces événements sans se demander si les policiers connaissent également les amateurs de cette chair fraîche et pourquoi on ne fait pas un gros ménage dans leurs rangs. Des hommes adultes, riches et prospères qui achètent les services d’une femme-enfant pour satisfaire leurs besoins sont des pédophiles au même titre que ceux qui abusent de très jeunes enfants. À 14, 15, 16 ou 17 ans, les jeunes filles ne sont pas des adultes. Manipulées par des gars de gangs de rue qui sont des experts en manipulation, elles tombent dans les pires filets sans savoir ce qui les attend. On leur promet de l’argent en quantité, des bijoux, des vêtements qu’elles ne pourraient pas s’offrir autrement et elles y croient. Elles seront vite transformées en droguées qui deviendront le gagne-pain du souteneur qui les revendra à un autre souteneur dans une autre province quand il les aura assez vues.

Les consommateurs de cette chair fraîche, eux, rentrent tranquillement à la maison après leur « moment de détente », où ils retrouvent parfois leurs jeunes enfants. Étrange comportement de la part de ces papas, car on peut imaginer qu’ils ne souhaitent pas que leur jolie petite fille soit prise dans cet engrenage un jour. Les filles des autres, oui, mais pas les leurs.

Deux poids, deux mesures. Peut-on avoir vraiment la conscience tranquille dans cette situation ? On dit volontiers que les mères devraient mieux instruire leurs enfants sur les dangers qu’ils risquent de rencontrer dans leur vie.

On pourrait aussi envisager d’avoir chaque semaine une heure de formation garçons-filles réunis à l’école, en présence d’une personne compétente, pour expliquer clairement que l’approche des filles et des garçons, quant aux choses sexuelles, n’est pas identique. Parler ouvertement des besoins de chacun et du temps qu’il faut pour se faire confiance.

Le pire, c’est que ces connaissances font souvent défaut aux adultes tout autant qu’aux jeunes. Et là aussi, il y a des comportements qui deviennent inacceptables pour les femmes. Elles en parlent ouvertement, et depuis quelque temps, elles dénoncent. Pas par vengeance, mais par désespoir d’être enfin respectées.

La dénonciation du comportement de Marcel Aubut auprès des femmes sous sa responsabilité, la dénonciation des brutalités de Jian Ghomeshi envers des partenaires, de certains entraîneurs sportifs, de jeunes garçons qui se comportent comme des salopards dans nos écoles et universités démontrent le ras-le-bol des femmes qui exigent des changements de comportement et le respect dans l’égalité.

Je sais bien que je ne le verrai pas de mon vivant, mais je peux vous assurer que le monde serait meilleur si nous y arrivions ensemble. Le printemps 2016 est à nos portes. Nous pourrions en profiter, hommes et femmes, pour faire un peu de ménage dans nos comportements et vivre ensemble sans que personne n’abuse de personne à la recherche de son petit plaisir personnel. Quand les jeunes filles et les femmes pourront sortir le soir sans avoir peur tout le temps, nous vivrons dans une société civilisée. Enfin !

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10 commentaires
  • Diane Gélinas - Abonnée 12 février 2016 00 h 55

    Une aide précieuse pour les parents

    Le pire, c’est que ces connaissances font souvent défaut aux adultes tout autant qu’aux jeunes.

    Une suggestion aux parents : les excellents livres de la sexologue Jocelyne Robert,
    entre autres : «Ma sexualité de 0 à 6 ans», «Ma sexualité de 6 à 9 ans» et «Ma sexualité de 9 à 11 ans» - http://jocelynerobert.com/mes-publications/

    • Johanne St-Amour - Inscrite 12 février 2016 10 h 23

      Oui à une éducation sexuelle et à une éducation au respect de chacun, mais le problème de la prostitution est beaucoup plus large.

      D'abord, il serait temps de faire respecter la loi C36 basée sur le modèle nordique et qui criminalise les clients de la prostitution. L'exploitation sexuelle est une violence faite aux femmes et va beaucoup plus loin qu'une simple éducation à la sexualité. La prostitution est un acte de domination avant tout.

      Il sera également plus que temps que le gouvernement Trudeau mettre en vigueur la loi C452 qui facilitera l'arrestation des proxénètes.

      Mais il faut aussi regarder comme société comment est banalisée la prostitution et la pornographie. Questionner l'hypersexualisation.

      Et bien sûr questionner la réingénierie et l'austérité du gouvernement Couillard qui était au courant. En janvier 2014, des chercheuses de l'Institut de recherches et d’études féministes de l'Université du Québec à Montréal qui avait produit un rapport sur la traite des femmes à des fins d'exploitation sexuelle avaient été rencontrées par le Comité interministériel sur l'exploitation sexuelle. Ce rapport a été ignoré par le gouvernement.

      L'austérité a aussi touché, entre autres, le projet Mobilis à Longueuil qui a généré plusieurs arrestations de proxénètes. Le manque de fonds a diminué de beaucoup ces interventions.

      Ici ce sont encore des femmes qui sont touchées. Ce gouvernement n'a de cesse de s'attaquer aux femmes et aux personnes les plus vulnérables.

      Le lien sur le rapport des chercheuses de l'IREF: https://iref.uqam.ca/upload/files/Livre_coll__Agora_no4-2012_FinalHR.pdf

    • Jean Jacques Roy - Abonné 12 février 2016 18 h 36

      Je suis tout à fait d'accord avec votre commentaire Madame St-Amour.

      Certes, il faut éduquer les jeunes à découvrir leur sexualité, l'alterité et l'égalité dans leurs rapports sociaux y inclus dans leurs rapports sexuels. Certes, à la maison comme à l'école parents et éducateurs doivent renseigner et éduquer sans aucun tabou.

      Mais ici on parle de "crimes organisés", de réseaux dont l'activité est de recruter et d'entraîner des jeunes filles à se prostituer. Il faut donc agir et que les corps policiers appliquent les lois pour s'attaquer aux réseaux de proxénètes. Si on ne donne pas aux corps policiers les moyens d'agir contre les criminels qui exploitent sexuellement les jeunes, on continuera d'ignorer et de minimiser les conséquences de cette exploitation ignoble de la sexualité des jeunes femmes!

  • Michel Coron - Inscrit 12 février 2016 03 h 09

    Femme de coeur...

    Merci, madame, pour cette analyse claire, nette et précise. Il aura fallu que vous interveniez pour qu'enfin, on puisse aller au delà des discours oiseux de trop de responsables (ou plutôt d'orresponsables) d'une jeunesse initiée si précocement aux bassesses et aux villenies du monde adulte.
    Merci, Lise. femme de coeur. Au lieu de songer à embarrer la jeunesse, votre texte offre une clé pour libérer l'espoir.

  • Guy Lafond - Inscrit 12 février 2016 04 h 31

    Rien d'autre à ajouter.


    J'adore la clairvoyance et la plume de Mme Payette.

    À tous "les boys" au Canada (et au Québec): "À bon entendeur, salut!"

    (Un Québécois à pied et à pied d'oeuvre à Ottawa)

  • Lise Bélanger - Abonnée 12 février 2016 04 h 40

    Excellent texte.

    Notre société, la plus évoluée en ce qui concerne les droits humains et donc aussi ceux de la femme, a beaucoup à faire pour devenir ce à quoi elle aspire: le respect de la femme, son égalité, l'intégrité de son corps.

    Présentement, nous recevons des gens chez nous par humanisme pricipalement et ces gens n'ont surtout pas l'intention de respecter la femme en tant qu'égale de l'homme c'est le moins que l'on puisse dire.

    En fait, la situation pour la femme ne s'améliorera pas à court terme ni de mon vivant ni de celui de mes filles.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 12 février 2016 06 h 10

    Entre-temps ?!?

    « On pourrait aussi envisager d’avoir chaque semaine une heure de formation garçons-filles réunis à l’école, en présence d’une personne compétente » (Lise Payette, Le Devoir)

    Oui, en effet et pour prévenir des débordements « inutiles » déplaisants, convient-il d’assurer un vivre-ensemble d’intérêts mutuels entre des personnes de sexes différents, notamment en milieu scolaire et, aussi-surtout, en situation familiale !

    Une fois ce « vivre-ensemble » identifié et soutenu au sein de la communauté ambiante, le défis de l’assumer socialement risque de se réaliser plutôt que d’en rêver !

    Entre-temps ?!? - 12 fév 2016 -