10 sur 11

Voilà le genre de truc qu’on n’oublie jamais au grand jamais si d’aventure on a eu l’inestimable privilège d’y assister. Cela s’est déroulé il y a 40 ans et pourtant, et pourtant, on s’en souvient comme si c’était hier encore, j’avais 20 ans, je caressais le temps et jouais de la vie — je n’avais pas encore commencé à critiquer le monde avec désinvolture, mais cela ne saurait tarder, tout comme faire des projets qui sont restés en l’air et perdre mon temps à faire des folies —, et notons au passage que le fait de se rappeler ce qui est arrivé il y a 40 ans présente à la fois un avantage et un inconvénient. L’inconvénient, c’est que cela signifie que vous n’êtes plus précisément un agneau du printemps et que vous ferez de l’angoisse quand vous regarderez le repêchage de la Ligue nationale de hockey cet été et que vous constaterez que les joueurs sélectionnés sont nés en 1998 et que vous êtes donc non seulement plus vieux qu’eux, mais aussi que leurs parents. L’avantage, c’est que si vous avez souvenance d’un épisode survenu il y a quatre décennies, vous n’êtes pas, ou du moins pas encore, un gâteux fini.

Donc, le 7 février 1976 est un samedi, et Canadien ne joue pas ce jour-là. La veille, il a accueilli les succulents Golden Seals de la Californie et, le lendemain, il rendra visite aux Rangers de New York au Madison Square Garden, les Blueshirts ayant coutume de se produire à domicile le dimanche à l’époque. (Quand Canadien jouait le dimanche, le match était présenté à la radio de Radio-Canada et décrit par Lionel Duval, que j’écoutais par le truchement d’un transistor à piles. Les joutes du dimanche et de semaine — sauf le vendredi, une occurrence cependant trop rare pour que c’en vaille la peine — n’étaient pas l’idée du siècle parce qu’il y avait de l’école le lendemain et qu’il fallait aller se pieuter encore plus tôt que le samedi.) Or que diffusait-on à La soirée du hockey télévisée quand Canadien faisait relâche le samedi ou alors jouait à l’étranger contre une équipe américaine ou les Canucks de Vancouver ? En plein cela : la rencontre disputée par les Maple Leafs à Toronto.

Or ce 7 février 1976, les Leafs reçoivent les Bruins de Boston (48-15-17), une puissance de la LNH, quoique pas autant que Canadien (58-11-11), qui remportera cette saison-là la première de quatre Stanleys consécutives. (À l’intention des jeunes, notons que la Coupe Stanley, c’est ce qu’on vous donne quand vous remportez le championnat. À défaut de la voir à l’occasion d’un défilé sur Sainte-Catherine de votre vivant, vous pouvez en admirer une au Temple de la renommée à Toronto.) En ce samedi apparemment semblable à tous les autres dans la grisaille de l’hiver boréal, personne ne se doute de ce qu’après avoir visionné Lise lib de 19 à 20 h, le téléspectateur s’apprête à voir l’Histoire s’écrire sous ses yeux écarquillés.

Mais c’est bien ce qui arrive. Ce soir-là, l’attaquant des Leafs Darryl Sittler inscrit 6 buts et 4 mentions d’aide dans une victoire de 11-4. (Pourquoi les pools de hockey n’existaient-ils pas, ou si peu, à l’époque ? Voilà le type de prestation susceptible d’induire chez le sujet comptant Sittler dans sa formation la félicité éternelle même si son couple bat de l’aile, même s’il est criblé de dettes, même s’il ne sait pas quoi manger pour dîner.) Dix points, un record de la LNH qui tient toujours et, bien qu’on ne sache jamais comment une joute peut tourner, il est légitime de croire que les arrière-arrière-grands-parents de celui qui le battra ne sont pas encore nés.

En fait, le caoutchouc roulait tellement pour Sittler à cette occasion que son 6e but fut marqué depuis l’arrière du filet. Il cherchait à faire une passe à un coéquipier dans la zone privilégiée, mais le disque a dévié sur le défenseur des Bruins Brad Park — qui n’était pas particulièrement un pied de céleri — puis sur le patin du gardien Dave Reece pour pénétrer dans la cage. Reece a dit de ce but que la rondelle circulait tellement lentement qu’il pouvait voir le logo de la LNH sur celle-ci. Mais elle est entrée quand même.

Reece a joué un total de 14 matchs en carrière dans la LNH, et celui-là fut son dernier (l’entraîneur-chef des Bruins à l’époque, un certain Don Cherry, a déjà expliqué que s’il avait laissé Reece devant le filet malgré la débandade, c’était parce qu’il voulait garder Gerry Cheevers, fraîchement revenu de l’Association mondiale, pour la joute du lendemain). Il était présent jeudi quand les Maple Leafs ont tenu une petite cérémonie d’avant-match au Centre Air Canada visant à célébrer le 40e anniversaire. Et dans un bel euphémisme, il a dit que, le 7 février 1976, non seulement Sittler était porté la grâce, mais que lui-même avait connu une sortie plutôt ordinaire. Tu parles.

2 commentaires
  • Jean-Pierre Audet - Abonné 9 février 2016 12 h 33

    «Sittler était porté la grâce»

    Faut le faire !

  • Gilles Roy - Inscrit 9 février 2016 14 h 15

    Certes, mais...

    Il était bien, Sittler. N'empêche qu'au printemps 1976, c'est de Jim Roberts et d'Yvan Cournoyer qu'on a parlé (gagner la coupe en 13 matchs, fallait le faire quand même). Et qu'en 1978 et 1979, Doug Jarvis a éteint Sittler en séries.