La grâce et la gloire

Vous souvenez-vous de Grace et Gloria, la pièce de l’Américain Tom Ziegler, traduite ici par Michel Tremblay, succès monstre au Rideau Vert avec Linda Sorgini et Viola Léger avant d’être montée ensuite à Hull et à Québec ? La comédie dramatique aux deux femmes dépareillées qui finissent par s’apprivoiser, vous vous souvenez ? Cette chronique ne parlera pas de cette oeuvre, ou si peu.

Il se trouve seulement que la semaine dernière dans la Vieille Capitale, Grace et Gloria ont été à l’affiche en même temps sans que Ziegler n’y soit pour quoi que ce soit, le temps des deux soirées correspondant à mon séjour. Cette Grace-ci est elle aussi une pièce américaine, écrite par le scénariste-dramaturge Craig Wright et présentée au Périscope en traduction québécoise. Gloria, pour sa part, est le titre de cet « opéra immersif » que Mykalle Bielinski vient de reprendre au Mois Multi après l’avoir créé en juin dernier au OFFTA.

Tout sépare Grace et Gloria, la pièce réaliste Broadway pur jus et le montage multidisciplinaire lyrico-numérique. Canevas classique de comédie que ce type de rencontre complètement fortuite, à moins bien sûr de choisir d’y voir le résultat d’une intervention divine. Pas le choix ici d’en arriver à cette conclusion, car entre les murs d’un condominium floridien ordinaire comme entre les écrans enveloppants érigés dans la salle Multi du complexe Méduse, il est question du sacré.

Le capitalisme comme acte de foi

Le collègue Simon Lambert avait tout à fait raison d’écrire, dans sa critique parue en nos pages le 28 janvier dernier, que Grace « renvoie à une présence du religieux bien états-unienne ». Non pas qu’il n’y ait plus de croyants chez nous, mais disons que dans notre contrée où les églises sont recyclées en immeubles en copropriété, on s’imagine mal voir poindre ici le projet de chaîne d’hôtels à thématique chrétienne que propose le personnage principal, une capitalisation très Vegas qui existe sûrement déjà chez nos voisins du Sud.

Si chacun des quatre personnages de la pièce — un jeune couple, leur voisin récemment frappé par la tragédie et un vieil immigré allemand — entretiennent des rapports divers et changeants avec la spiritualité, le discours le plus enflammé et dérangeant demeure celui de Steve, le jeune entrepreneur interprété par Nicolas Létourneau. Dans un monologue serré, ce dernier présente le jeu de la finance comme un abandon total, un saut dans le vide motivé par l’instinct et une sorte de confiance dans l’idée que le meilleur est toujours à venir.

C’est l’entrepreneuriat vécu comme un acte de foi sincère, où l’on chante les louanges de l’audace et de la vision nécessaires au capitalisme, mais où percent aussi ses envers détestables que sont l’aveuglement, l’insatiabilité, la soumission. Le tout dans la bouche d’un personnage dont la dévotion religieuse nous apparaît par ailleurs comme un investissement qui ne saurait que lui rapporter des dividendes à moyen ou long terme.

Le plus pathétique demeure que Steve est foncièrement mauvais à ce jeu dans lequel pourtant il (se) croit, avec son boniment cousu avec du câble à bateau et sa naïveté qui nous rappelle qu’en affaires, on est toujours le poisson de quelqu’un d’autre. Comme on le devine assez tôt, le pauvre type se fera « fourrer big time, big fucking time », comme l’exprimait éloquemment l’impassible Bernard Derome dans un épisode récent de Série noire. Dieu en a-t-il vraiment voulu ainsi ?

Une liturgie pour notre temps

Le concert solo de Mykalle Bielinski est quant à lui une liturgie pour notre temps, qui puise à tous les siècles matière à des codes cérémonials inédits. Dans ce pur objet de beauté sur la beauté, la performeuse se livre notamment à une forme de déhiérarchisation culturelle en stipulant qu’une composition contemporaine d’Arvo Pärt ou une chanson de PJ Harvey ne sont pas moins sacrées qu’un Kyrie, lesquels cohabitent tous ici.

Les images projetées à 360° s’inscrivent aussi dans cette logique un peu transgressive qui célèbre la grandeur sans se soucier du dogme. Défilent sur les écrans d’impressionnants paysages naturels ou humains, ruines antiques de toutes les civilisations rejouées ici sans commentaires ni contextualisation, valant plus pour leur majesté que pour leur poids historique.

Réunis dans ce cocon tissé de toiles, assis par terre sur des coussins, bercés ou saisis par la voix de la célébrante, les spectateurs de Gloria expérimentent de plain-pied cette possibilité de l’art comme nouvelle religion, c’est-à-dire comme possible territoire de socialité et de communion, avec ses rituels et ses pèlerinages, ses éventualités de contact avec l’indicible.

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