Les patrons de presse

On change de boss ce lundi au Devoir. Le journaliste Brian Myles prend officiellement le relais de Bernard Descôteaux. Il devient le neuvième directeur du journal fondé en 1910. En rajoutant Lise Bissonnette présente à mon embauche il y a plus de vingt ans, j’en ai donc connu trois et seulement trois grands boss, même si une jeune collègue me demande parfois à la blague « comment c’était ici sous Henri Bourassa ».

La très atypique structure de propriété du Devoir fait qu’ici, pour toute la durée de son mandat, le directeur contrôle plus de la majorité des actions de l’entreprise. In fine, il tient la barre tout seul.

Depuis le début des années 1990, il doit cependant composer avec un conseil d’administration plus fort. Bernard Descôteaux m’expliquait vendredi en entrevue qu’en 17 ans de règne il n’a jamais subi la moindre intervention des membres du CA dans sa gestion et ses embauches. Le rôle de certains a par contre été déterminant pour le choix de son successeur. Bref, ici, le directeur est le patron de presse avec certaines limites.

Il existe tout plein d’autres cas de figure. Les vedettes productrices de la télévision Véronique Cloutier et son mari, Louis Morissette, contrôlent le magazine Véro. Ricardo Larrivée, roi de la cuisine médiatisée, dirige un mini-empire multimédia avec sa publication, ses sites Internet, ses émissions de télévision, tout comme Philippe Lamarre, à la tête du petit groupe Urbania.

Les magnats

Ce sont des cas d’exception face au très grand et très puissant patron de presse, figure quasi légendaire de la société moderne. Une perspective généreuse (ou naïve) en fait une version anormale du capitaliste. Cet investisseur serait en affaires pour ramasser les gros sous, certes, mais en travaillant au service d’un contre-pouvoir capable de surveiller les autres puissants.

Une image plus machiavélique voit plutôt dans le magnat des médias un rouage du système d’asservissement volontaire. Ce grand allié du pouvoir contrôlerait l’information sinon pour maintenir l’ordre établi au moins pour éloigner toute velléité de critique radicale.

Toutes les sociétés démocratiques ont leur Citizen Kane. C’est Alex Springer en Allemagne, Rupert Murdoch en Australie, Silvio Berlusconi en Italie, Robert Hersant en France, Israel Asper et Kenneth Thomson au Canada. L’Américain Sumner Redstone vient tout juste d’annoncer son retrait de la direction des deux groupes qu’il contrôle CBS et Viacom. Il vaut environ 10 milliards de dollars.

Souvent, leurs empires nés dans le papier ont fini par se diversifier jusqu’à englober tous les types de médias, y compris les nouveaux mécanismes de transmission de l’information numérisée. Et parfois, le richissime magnat passe d’un pouvoir à l’autre.

Max Aitken (1879-1964), ça vous dit quelque chose ? Né en Ontario, il fonde son premier journal à 13 ans, fait fortune avant 30, s’établit en Angleterre où il est fait baron de Beaverbrook. Il achète Rolls-Royce et plusieurs journaux, dont The Daily Express, journal le plus vendu dans le monde après la Deuxième Guerre mondiale. Le baron est aussi ministre de l’Information en 1918 et ministre du Ravitaillement dans le cabinet de guerre de Churchill, son grand ami. Le romancier H. G. Wells prédisait qu’après sa mort, ce « mogul » allait tenter une fusion de l’enfer et du paradis après avoir pris une participation majoritaire dans chacun des deux mondes.

Ici au Québec, Pierre Karl Péladeau semble actualiser cette tradition du passage d’un pouvoir à l’autre. Il a en fait profité de la notoriété que lui ont fournie son ancien couple et ses médias pour s’imposer en politique. Réseau, influences, copinages, il n’y a que ça.

En plus, un groupe de presse peut s’avérer très utile pour aider un patron à tirer contre un autre empire ou un autre grand patron de presse. On l’a bien vu quand Pierre Karl Péladeau et Québecor bataillaient ferme contre Radio-Canada, Gesca et la famille Desmarais.

On changera de rédacteur en chef aussi au Devoir dans les prochains jours. Josée Boileau a quitté le poste il y a quelques jours.

Le rédac’ chef aussi est une figure quasi légendaire de nos sociétés, comme le montrent bien les innombrables déclinaisons du personnage en fiction. La formidable banque de données de l’université de USC Annenberg sur « l’image du journaliste dans la culture populaire » recense pas moins de 13 000 occurrences du personnage de rédacteur en chef dans les romans, sur la scène ou les écrans depuis la fin du XVIIIe siècle.

Le cliché le plus tenace en fait une sorte de tyran au service d’un outil réputé démocratique. Perry White, le chef de Clark Kent (Superman) au Daily Planet, concentre le modèle au pur sucre tout comme Miranda Priestly, rédactrice en chef du magazine de mode Runway dans Le diable s’habille en Prada.

Il ne faut pas fouiller tellement loin en ville pour dénicher ailleurs des exemples présents ou passés de colériques compulsifs surveillant leurs reporters comme un troupeau. Seulement, comme les cuisines des restaurants étoilés ne sont plus des casernes, les salles de rédaction semblent de moins en moins dirigées par des personnages inflexibles et cruels. Les temps changent, les mentalités se transforment, les boss se succèdent et la vie du journal continue…

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9 commentaires
  • Pierre Grandchamp - Abonné 8 février 2016 08 h 01

    Bizarre

    Bizarre que vous ne parliez pas des pages éditoriales de Gesca? De l'entêtement de Gesca à perdre des dizaines de millions de dollars avec La Presse? Des journaux régionaux déficitaires de Gesca passés aux mains de Martin Cauchon?

  • Serge Morin - Inscrit 8 février 2016 08 h 59

    Tout ça pour frapper sur le même clou qu'en page un .
    Merci ça fait du bien!

  • Raynald Richer - Abonné 8 février 2016 09 h 41

    Obsession journalistique lassante

    Vous auriez pu aussi souligner la succession Desmarais et le transfert des journaux régionaux à l'ex-ministre libéral fédéral Martin Cauchon. Ou encore, glisser un mot sur l’implication importante de cette famille dans la politique québécoise ou sur l’implication du rédacteur en chef André Pratt dans le groupe de pression fédéraliste “L’idée fédérale”.

    Vous auriez pu ainsi déplacer votre commentaire:”Réseau, influences, copinages, il n’y a que ça.” à la fin des deux textes.

    En passant, il faudrait aussi éviter de présenter Radio-Canada, Gesca ou la famille Desmarais comme des victimes. Ce sont des empires qui ont amplement les moyens de se “défendre”.

    Je ne suis pas un fan de PKP, mais cette obsession du monde journalistique pour Péladeau commence à devenir lassante et elle ne contribue pas à rehausser le niveau de crédibilité des médias.

    On peut comprendre l’historique des conflits qui existent entre les journalistes et PKP. On peut aussi comprendre qu’il n’y a vraisemblablement que deux employeurs au Québec pour les journalistes et tout ce que ça implique. Mais on aimerait bien passer à autre chose ou du moins qu’on nous présente l’ensemble du tableau lorsqu’on parle de médias et de politique.

    • Serge Morin - Inscrit 8 février 2016 16 h 05

      Commentaires pertinents.
      Le Devoir est bien timide envers les autres médias (hors Québecor).

  • Serge Morin - Inscrit 8 février 2016 11 h 05

    On attend avec impatience le premier éditorial du patron.
    Allons! De la conviction

  • Pierre Grandchamp - Abonné 8 février 2016 12 h 22

    Les Desmarais et Power Corp

    On se souvient que Desmarais père,en 1967, était allé à Hawai avec 2 autres "businessmen" rencontrer le p.m. Daniel Johnson (en convalescence) pour lui faire signer une lettre,déjà préparée, disantque Johnson renonçait à l'indépendance. On lui avait fait croire que la peur s'était emparée des milieux d'affaires....Or,vérification faite par la suite, c'était complètement faux! On avait patenté de toute piècel'affaire....Le lendemain, la lettre de Johnson fait la une de la grosse Presse de Power......

    .Voici ce que est dit de La Presse dans "Bourassa 1990-1991 Le Tricheur par J.F.Lisée", page 243:

    "Paul Desmarais, le propriétaire, est un tenant du fédéralisme à tout prix et avait jadis envoyé à tous ses éditorialistes une missive interdisant l'expression d'un sentiment prosouverainiste dans ses pages.....Un jour que Bernard Landry se plaignait devant RogerD.Landry(L'éditeur) de l'absence de voix souverainiste dans ce quotidien francophone, dont au moins 50% deslecteurs (francophones scolarisés) favorisent la souveraineté, Roger D.lui a rétorqué tout à trac:"On possède le journal, on dit ce qu'on veut"....En prenant ses fonctions à la tête de l'équipe éditoriale,Alain Dubuc a montré patte blanche et, dans son premier éditorial, aannoncé qu'il ne s'approcherait jamais de 2 bornes interdites: la souveraineté et le socialisme".

    Chronique de Cybérie du 2 février 1999:
    "Il y a quelques semaines, la journaliste Nathalie Collard écrivait,dans le journal Voir relativement la question d'interventions de la direction du journal La Presse, plus précisément d'André Desmarais, président du conseil d'administration, dans le travail de ses journalistes. D'après Collard, «André Desmarais, n'a pas hérité du même tact que son père. Il semblerait que le gendre du premier ministre Chrétien ne se gêne paspour prendre le téléphone et se plaindre en haut lieu quand le contenu de SON journal ne fait pas SON affaire. Ainsi, M. Desmarais aurait réagi fortement aux critiques