La Francophonie économique

Il est très rare que je trouve une table ronde intéressante. C’est pourtant ce qu’a réussi le Bureau de valorisation de la langue française de l’Université de Montréal, avec sa table ronde sur la Francophonie économique tenue le 29 janvier dernier.

Il faut dire que les trois participants s’appelaient Jean Charest, Jean-Louis Roy et Ousmane Paye, ambassadeur du Sénégal. L’animateur était nul autre que Clément Duhaime, l’ancien administrateur de l’Organisation internationale de la Francophonie.

Le quatuor a résisté à la tentation de s’éparpiller dans toutes les directions — un grand classique francophone. À mon grand étonnement, ils se sont même entendus sur trois priorités pour la Francophonie économique : organisation, mobilité, électricité.

Les nécessaires structures

Il existe une francophonie économique — f minuscule. C’est celle de l’entreprise privée et de l’économie sociale, qui représente 20 % des échanges mondiaux. Quant à la Francophonie économique — F majuscule, au sens institutionnel —, c’est une autre histoire.

Cas d’espèce : en novembre 2014, le Sommet de Dakar a produit un grand programme économique signé par 70 pays. Mais rien n’a suivi : ni budget, ni rencontre des ministres de l’Économie, ni création d’un grand opérateur économique sur le modèle de l’AUF ou de l’OIF. Il y a bien eu deux Forums économiques de la Francophonie, mais ceux-ci étaient officieux et exploratoires.

« Les ministres de l’Économie des pays francophones ne se sont réunis qu’une seule fois, en 1999, alors que leurs collègues de l’Éducation, de la Culture et des Affaires étrangères se voient chaque année depuis longtemps », témoigne Ousmane Paye, conseiller du président sénégalais pour 14 des 15 Sommets de la francophonie et qui était l’organisateur principal du Sommet de Dakar. « Ça ne va pas assez vite. »

Selon Jean-Louis Roy, la Francophonie économique a quelques beaux trophées à son actif, comme l’Institut de la Francophonie pour le développement durable, qui rend des services énormes à une trentaine de pays. Clément Duhaime y ajoute le Réseau des villes francophones et francophiles d’Amérique et le Réseau francophone de normalisation. Mais le tout est disparate et manque de visibilité.

Mobilité et électricité

Jean-Louis Roy y est allé d’un appel en faveur de la mobilité. Une foule d’obstacles bureaucratiques nuisent au mouvement des administrateurs, des investisseurs, des gens d’affaires, des chercheurs et des étudiants. Et c’est encore pire pour la main-d’oeuvre moins qualifiée.

Le comble du ridicule : lors des deux Forums mondiaux de la langue française à Québec et à Liège, les pays hôtes ont suscité la participation des francophones de partout avant de refuser les demandes de visas de quelques centaines d’inscrits ! Et ce n’est que la partie la plus visible du problème. « Il n’y aura pas de Francophonie économique si les francophones ne peuvent pas circuler aussi facilement que dans le Commonwealth », prévient Jean-Louis Roy.

Jean Charest a surpris un peu tout le monde en formulant le souhait que l’énergie devienne l’autre grande priorité francophone. Car sans énergie, pas de développement économique. Or, la moitié du continent africain est privée d’énergie, et l’autre moitié n’en profite qu’à certaines heures. « L’astronaute Julie Payette disait que lorsqu’elle passait au-dessus de l’Afrique la nuit, on n’y voyait aucune lumière, évoque-t-il. C’est un domaine où le Québec a beaucoup à offrir. »

Ce point a soulevé l’intérêt de l’auditoire. La première question est venue d’un étudiant guinéen. Il racontait que si la Guinée, qui est le château d’eau de l’Afrique de l’Ouest, s’est tournée vers la Chine pour construire deux grands barrages, c’est parce que les francophones ont boudé le projet. Ousmane Paye lui a donné raison : « Si rien n’est fait, ce sera la même histoire en République démocratique du Congo. »

À l’ambassadeur de Madagascar, pays hôte du prochain sommet de la Francophonie, qui demandait quel devrait être le grand chantier économique à lancer, Jean Charest y est même allé d’une suggestion : « Créons un grand fonds d’investissement économique pour l’électrification en Afrique. Ça pourrait réunir la Caisse de dépôt et d’autres grandes institutions de pays francophones, comme la France, la Belgique ou le Maroc, et ajoutons-y même des grands investisseurs privés. »

Jean Charest croit d’ailleurs que tout le monde commet une grave erreur en invoquant la faiblesse des institutions politiques et du droit, la corruption pour justifier l’inaction. « On disait la même chose de l’Amérique latine il y a 30 ans. Or, l’Amérique latine a fait des pas de géant et on observe des évolutions réelles en Afrique. »

Ce dont convient Jean-Louis Roy : « Le niveau d’action doit changer. La concurrence technique, industrielle, commerciale et culturelle s’organise sur le continent. » Si rien n’est fait, les francophones auront encore loupé le coche.

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2 commentaires
  • Michel Blondin - Abonné 8 février 2016 17 h 35

    l'électrique et la voie ferrée

    L'électricité devrait être un secteur d'investissement du Québec en Afrique, tout comme le train est de toujours un projet d'investissement Français. Les
    investisseurs francais investiront plus de 2 milliards d'euros pour créer plusieurs milliers de kilomètres de voie ferrée en Afrique.

    Pourquoi les Québécois n'investiraient pas dans les centrale hydro-électrique, le transport et l'électrification des villages francophones de l'Afrique. Le financement par la banque du Québec, la Caisse de dépôt et de placement du Québec pourrait bien faire l'affaire.

    • Daniel Grant - Abonné 9 février 2016 16 h 53

      D'accord avec vous M. Blondin, merci.
      Le Québec est la seule place en Amérique du Nord où un citoyen peut décider qu'il peut vivre toute sa vie en Français et en faire commerce aussi, il faut conserver cette possibilité en vie.
      La même chose sur le plan international, un Francophone peut décider de faire commerce dans la sphère francophone seulement, s'il le veut.
      Il faut cesser de penser que la langue anglaise est la seule langue de commerce.

      Un journaliste du Devoir (peut-être vous M. Nadeau) a déjà dit avec justesse que la meilleur langue pour faire les affaires c'est d'abord notre langue, ensuite c'est la langue du client.
      Avec le nombre de millions de francophones autour de la planète on peut sûrement bien en vivre. Rien contre le Commonwealth, mais nous avons une langue de plus pour faire commerce.