Le prochain Rona

Le vol en rase-mottes du huard semble faire des entreprises québécoises et canadiennes des proies faciles pour les investisseurs étrangers. Les fleurons du Québec inc. disposent toutefois de quelques atouts contre les acheteurs intempestifs.
 

Il n’a pas fallu longtemps cette semaine avant que quelqu’un se demande si l’annonce de la vente du quincaillier québécois Rona au géant américain Lowe’s ne serait pas la première d’une longue série d’achat de compagnies canadiennes par des étrangers.

À en croire les dirigeants de l’entreprise québécoise, ils n’avaient jamais eu l’intention de vendre jusqu’à ce qu’on leur offre deux fois la valeur de leur action en Bourse. Pour l’acheteur américain qui avait déjà été éconduit une première fois en 2012, la dégringolade d’un dollar canadien alors à parité avec la devise américaine à seulement 71 ¢US aujourd’hui a rendu l’effort financier supplémentaire requis beaucoup moins grand qu’il n’y parait (28 % de plus qu’en 2012 plutôt que 65 %). Comme les taux d’intérêt sont aussi à des planchers historiques, on n’a pas à être paranoïaque pour craindre que plusieurs autres compagnies canadiennes passent pour des aubaines à l’étranger.

Historiquement, les dévaluations du dollar canadien ont souvent été suivies par l’augmentation des fusions et acquisitions, ont rappelé cette semaine des experts. La tentation risque d’être d’autant plus forte cette fois-ci que les difficultés de l’économie mondiale et la débandade du secteur des ressources naturelles ont entraîné la chute prononcée du prix des entreprises canadiennes en Bourse.

On remarquerait d’ailleurs, depuis quelque temps, de plus en plus d’investisseurs américains tourner autour de compagnies canadiennes et y donner de petits coups de pied dans les pneus, rapportait le Financial Post jeudi.

Les Américains ne seront pas les seuls acheteurs intéressés, rapportait vendredi le Globe and Mail. Les entreprises chinoises semblent vouloir s’embarquer dans une nouvelle vague d’acquisitions qui pourrait faire passer d’ici 2020 leurs investissements à l’étranger d’un total de 6400 milliards $US à 20 000 milliards.

Les entreprises canadiennes ne se montreraient pas toutes farouches devant cet intérêt, 56 % des entreprises canadiennes sondées par Ernst and Young disant vouloir se dessaisir de certains de leurs actifs au cours des deux prochaines années alors que la moyenne dans le monde n’est que de 49 %. Et puis, le contexte peut aussi être favorable à des acquisitions de compagnies canadiennes par d’autres compagnies canadiennes.

Dans la ligne de mire

Jusqu’à présent, on ne peut pas vraiment dire que le Canada ait tourné au Boxing Day pour les investisseurs étrangers, s’il faut en croire la banque d’affaires torontoise Crosbie. Au troisième trimestre de 2015, ils y avaient fait un total de 172 acquisitions pour un montant de 42 milliards $CAN depuis le début de l’année contre 186 acquisitions d’une valeur de 60 milliards pour les compagnies canadiennes à l’étranger.

Mais ce n’est peut-être qu’une question de temps et on se demande tout naturellement quelle sera la prochaine compagnie québécoise à recevoir une offre trop belle pour être refusée. Parmi celles qui risquent de faire de belles cibles, on a évoqué les épiceries Metro, Bombardier Transport, SNC-Lavalin, la Banque Nationale, Industrielle Alliance, Dollarama, Air Transat et la papeterie Kruger.

Le Québec inc. a un avantage contre les offres d’achat hostiles de compagnie étrangère, soulignait cette semaine l’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques (IGOPP). Sur ses 50 plus grandes entreprises, seulement la moitié peuvent être achetées par des étrangers envers et contre leurs directions parce que les autres sont soit des sociétés d’État, soit des coopératives, soit non inscrites en Bourse, soit sous le contrôle d’un seul actionnaire, soit protégée par les règles canadiennes fixant des limites à la propriété étrangère ou d’un seul actionnaire dans le transport aérien, les télécommunications ou les grandes banques.

Cela n’empêcherait les Beaudoin de vendre Bombardier, la famille Desmarais Power Corporation ou Serge Godin CGI quand et à qui ils veulent. Cela n’empêcherait pas non plus Air Canada d’acheter Air Transat pour le sortir du marché. Cela laisse aussi tous les autres, comme Metro, SNC-Lavalin, Domtar, CAE, Héroux-Devtek, Résolu, Dollarama ou TransForce sans aucune forme de protection.

C’est normal, a fait valoir cette semaine le premier ministre du Québec, Philippe Couillard. « On est maintenant dans une économie ouverte. [Ce qu’il faut, c’est] que les Québécois aillent aussi à la conquête des marchés » extérieurs.

Il a raison de rappeler que « pour un Rona, il y a un Couche-Tard, un CGI, un Saputo », qui sont des acquéreurs. Mais les États-Unis et l’Europe sont aussi des économies ouvertes, disait il y a deux ans le Groupe de travail sur la protection des entreprises québécoises mandaté par le gouvernement Marois. Cela ne les empêche pas de s’être au moins donné des règles permettant à leurs entreprises de se défendre contre des acquéreurs hostiles et obligeant les conseils d’administration qui seraient trop pressés de vendre de ne pas seulement prendre en compte l’intérêt étroit de leurs actionnaires.

Le gouvernement du Québec est lui-même intervenu par le passé lorsqu’il estimait que l’intérêt commun était en jeu. On verra s’il en aura l’occasion (et la volonté) bientôt.

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