De la crèche au cimetière

Récemment, un jeune Québécois de culture juive de passage à Paris me faisait part de son étonnement lors d’une visite au Père-Lachaise. Ce cimetière est non seulement le plus grand de la capitale, mais aussi une sorte de bottin des célébrités à ciel ouvert où l’on croise pêle-mêle Chopin, Musset, Balzac, Piaf et Modigliani. Mon interlocuteur n’était allé se recueillir ni sur la tombe de Jim Morrison ni devant le mur des Fédérés. Ce qui l’avait frappé dans cette nécropole, c’était que, disait-il, « la France est probablement le seul pays au monde où un juif peut être enterré à côté d’un musulman ».

Pourtant, si le cimetière est laïc (et justement parce qu’il est laïc), chaque monument peut arborer fièrement sa croix, son étoile, son croissant ou même l’équerre et le compas. Tout au plus, certains cimetières français tolèrent-ils des « carrés » juifs ou musulmans. Mais jamais de murs. Pas question d’« imposer un régime d’apartheid au paisible peuple des morts », écrivent Régis Debray et Didier Leschi dans un livre à la fois précis, instructif et délicieux intitulé La laïcité au quotidien (Folio).

À une époque où, au Québec, la laïcité dite « à la française » est clouée au pilori au nom de la « tolérance », les auteurs de ce guide pratique ont pris le parti du petit bout de la lorgnette, du vade-mecum et de la modestie. L’écrivain et l’ancien préfet soumettent une quarantaine de cas précis à l’examen d’une laïcité qui ne serait ni ouverte ni fermée, mais simplement laïque. Au menu, les cimetières, les cantines scolaires, les crèches de Noël, le blasphème, la mixité ou le foulard.

Rien de tel que cet exercice concret pour démystifier le prétendu dogmatisme de la laïcité française et sa supposée propension à vouloir expulser les religions de l’espace public. On y constate que la laïcité bien comprise — ni laïcité de complaisance ni laïcité de combat — ne saurait s’appliquer qu’à l’État et rien qu’à l’État. Mais aussi que la stricte laïcité de l’État est justement ce qui garantit, dans ce même espace public, la liberté de conscience (et même de blasphémer).

Ainsi Debray et Leschi nous apprennent-ils que l’interdiction du voile intégral sur la voie publique en France ne concerne aucunement la laïcité, mais les seules règles de sécurité et de civilité. Ainsi soulignent-ils que si les dirigeants français sont tout à fait justifiés d’« assister » à des cérémonies religieuses, il pourrait paraître déplacé que, dans leurs fonctions officielles, ils y « participent » en communiant, par exemple. Si les cantines scolaires peuvent s’accommoder de menus végétariens, il n’est pas question qu’on y trouve des repas cachère, halal ou qu’on y interdise le porc. Les auteurs rappellent aussi que s’il ne faut pas abuser de symboles de ce genre, dans les mairies, aujourd’hui, la crèche de Noël relève plus d’une tradition que d’une conviction.

 

Il y a dans ce petit guide une profusion de « bon sens » et d’esprit qui, à chaque page, réjouit l’intelligence et le coeur. On constate que, loin de favoriser l’exclusion, la plupart des règles de conduite élaborées en tâtonnant depuis deux siècles favorisent la liberté y compris le respect des athées et des agnostiques. Partisans de l’interdiction du port de signes religieux chez les élèves (primaire, secondaire, lycée), les auteurs s’opposent à cette interdiction à l’université au nom de l’autonomie de cette dernière et parce que ses étudiantes sont majeures. Même attitude nuancée en ce qui concerne le port du voile par les parents accompagnant des sorties scolaires. Debray et Leschi distinguent les sorties pédagogiques pendant le temps scolaire, où le parent se voit déléguer l’autorité de l’enseignant, de la simple sortie parascolaire.

Les auteurs ne sont pas pour autant naïfs à l’égard de l’islam. Par nombre de ses aspects, comme l’inculture de ses imans, son financement par des puissances étrangères et le développement d’un fort courant intégriste, la plus récente religion de France représente un véritable défi pour la laïcité.

Même si notre tradition est radicalement différente, la lecture de ce guide permet de découvrir combien, par certaines de ses pratiques, le Québec s’éloigne d’une laïcité dont on ne s’étonne plus qu’elle ne soit inscrite dans aucun texte. Cette lecture pourrait redonner un peu de courage à nos laïcs honteux qui n’osent même plus rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, ils ont défendu avec une majorité de Québécois une charte de la laïcité qui, pour l’essentiel, représentait un progrès. Surtout dans un environnement anglo-américain qui ignore jusqu’au mot et confond « laïcité » et « sécularisation ».

À une époque où l’on cherche à remplacer la laïcité par la « tolérance », ce qu’écrivent Debray et Leschi de cette dernière mérite d’être souligné en caractère gras : « La laïcité n’est pas la tolérance, cette indulgence d’Ancien Régime, cette royale condescendance par laquelle un supérieur, qui pourrait ne pas le faire, lève un interdit ou octroie telle ou telle impunité à un sujet. […] Un droit n’est pas concédé, il est reconnu et la tolérance est à la laïcité ce que la charité est à la justice. »

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30 commentaires
  • Diane Gélinas - Abonnée 5 février 2016 02 h 10

    Paix aux hommes... et aux femmes de bonne volonté

    «...la tolérance est à la laïcité ce que la charité est à la justice.

    Quelle intéressant point de départ pour reprendre la réflexion québécoise sur la question de la laïcité chez nous.

    Toutes les motions contre l'islamophobie - fussent-elle imposées sournoisement à l'Assemblée Nationale par QS - ne changeront rien à la ligne ténue entre l'irrespect qui se dégage de quelques néo-Québécoises et néo-Québécois et l'intolérance subséquente qui se dégage de quelques descendantes et descendants de la Nouvelle-France.

    Que l'on ne s'illusionne pas sur la relative paix actuelle. Il faudrait, en ce mois de l'amour et de l'amitié, nous inspirer de ce livre pour entamer une discussion sereine sur une intégration réussie et positive de notre nouvelle population, à la condition que les règles du jeu soient claires dès le départ :

    Au Québec, on parle et on travaille en français, les aliments sont variés et au choix, les femmes et les hommes ont les mêmes droits et les enfants vont à l'école française, sauf exceptions stipulées dans la Loi 101.

    Celles et ceux qui prétendent que le sujet de la laïcité est une source de division, prenez le temps de relire cet article de Monsieur Rioux et procurez-vous le livre qu'il recommande comme je le ferai moi-même. Cet instrument pacificateur aidera à adoucir les angles et à assouplir les certitudes.

    Diane Gélinas

    P. S. Monsieur Montmarquette, je considerai toute réplique de votre part comme de l'intimidation pure et simple après avoir étudié votre plume systématique contre celles et ceux qui ne partagent pas votre opinion ou celle de QS ces jours derniers.

    Je considère que votre dernière invective à mon égard - à l'effet de joindre les rangs libéraux - comme une insulte qui n'était ni digne, ni convenable, ni méritée.

    Je vous saurais gré de vous abstenir de m'étaler vos états d'âme et de remiser votre ton moralisateur aux oubliettes de votre vertu.

    • Serge Morin - Inscrit 5 février 2016 12 h 19

      Mais quelle belle finale monsieur
      Restons sereins face a ces portes paroles auto proclamés
      Que le modérateur modère !

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 5 février 2016 12 h 50

      Vous avez raison. Le sectarisme le chauvinisme le fanatisme le parti pris l’intransigeance voire la fureur, ça ne fait pas des enfants forts coté bonne volonté.

    • Jacques Lamarche - Inscrit 5 février 2016 16 h 18

      Remarquable! Félicitations, madame! Monsieur Rioux n'est pas en reste! Même courageux de sa part, tant le terrain est miné!

      Si après ces lumineuses démonstrations, quelqu'un ne comprend pas, alors rien n'y fera!!

      Bref, la chartre des valeurs voulait égaliser et rassembler en renvoyant la piété dans l'espace privé! Pour diviser, quelle idée!

  • Hélène Gervais - Abonnée 5 février 2016 05 h 58

    Vous oubliez un point important ...

    le Québec est soumis à l'intransigeance kanadienne en ce qui concerne ses décisions. Même si la Charte des Valeurs, qui aurait pu être intéressante avec quelques petits changements, aurait été clouée au pilori par le reste des provinces qui se faisaient un plaisir immense de le faire, d'autant plus que ladite Charte venait du Parti Québécois. Comme nous ne sommes pas encore un Pays, nous ne pouvons donc choisir ce qui nous convient comme Charte pour faire valoir nos valeurs.

  • Eric Lessard - Abonné 5 février 2016 06 h 29

    La gestion des cimetières

    Dans les régions rurales du Québec, et même dans les villes de moins de 50 000 habitants, l'église catholique a un quasi monopole sur la gestion des cimetières. C'est peut-être le seul endroit ou le pouvoir de l'église est encore lourd, pour ne pas dire plus.

    Or, il me semble que dans une société laïque, il serait plus normal que les cimetières soint gérés par les municipalités que par une religion en particulier.

    Le problème se pose car il y a un véritable divorce entre les valeurs de l'église et celle de la majorité de la population québécoise. Et bien des gens restent officiellement catholiques juste pour avoir leur place dans le cimetière de leur ancètres, de leurs parents, souvent le seul dans leur municipalité.

    Ce qui n'a pas aidé Bernard Drainville, c'est qu'au moment où il faisait sa campagne de laïcité à la française, la France vivait les pires manifestations homophobes d'Occident.

    Pour en revenir aux cimetières, il me semble pas logique que la majorité des cimetières au Québec, soient gérés par un genre de ségrégation religieuse.

    On pourrait voir dans le futur, un prêtre d'origine africaine par exemple, gérer une dizaine de cimetières dans le fond du Québec, et qui refuse d'enterrer les défunts athées ou homosexuels par exemple.

  • Germain Dallaire - Abonné 5 février 2016 07 h 19

    Vous dites?

    "Laicité à la francaise clouée au pilori". Il faudrait peut-être tenir compte du fait qu'avant la dernière élection, la charte des valeurs obtenait l'approbation d'une majorité de québécois(e)s, les sondages étaient clairs. Depuis ce temps, il est devenu convenu d'attribuer la défaite du parti québécois à la charte. À mon avis, il n'en n'est rien. C'est plutôt le cafouillage du PQ sur la souveraineté qui a causé cette défaite. La démonisation de la charte est plutôt le fait de ceux et celles qui s'expriment officiellement: les commentateurs de tout poil, les journalistes... et même les journalistes favorables à la laïcité qui préfèrent cette version parqu'elle leur permêt de se mettre dans une posture de grand pourfendeur...
    Germain Dallaire

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 5 février 2016 07 h 24

    Pas besoin d'aller si loin....

    Pas besoin de mettre en scène un prêtre d'origine africaine parce que nous avons ici une foule de gens de biens, autrement dit ayant des biens, qui ne penseront pas autrement que leurs parents...