Major et Vadeboncoeur intimes

Pierre Vadeboncœur
Photo: Gaétan Dostie Pierre Vadeboncœur

André Major et Pierre Vadeboncoeur sont deux figures importantes du monde littéraire québécois des 50 dernières années. Le premier a fait partie de l’équipe fondatrice de la revue Parti pris, en 1963, avant de devenir un romancier salué par la critique. Son engagement politique pour l’indépendance, la laïcité et le socialisme s’est fait plus discret avec le temps. Le second a collaboré à Cité libre, mais a bien accueilli le renouveau incarné par la génération de Parti pris. Avocat à la CSN et essayiste de haut vol, Vadeboncoeur, jusqu’à sa mort en 2010, n’a cessé de plaider pour l’indépendance et la justice sociale.

De 1972 à 2005, les deux écrivains ont entretenu une correspondance amicale intermittente, nourrie par leurs idées et sentiments sur leur vie, leurs lectures et leur travail d’écrivain. Ces lettres sont regroupées dans Nous retrouver à mi-chemin. Major, au début des échanges, a 30 ans, et Vadeboncoeur 52 ans. Le jeune auteur admire le plus vieux qui l’accueille avec un grand respect. L’un comme l’autre n’hésite d’ailleurs pas à manier l’encensoir envers le destinataire.

On découvre, dans ces pages, un Vadeboncoeur qui écrit plus simplement que dans son oeuvre essayistique, qui admet préférer les romans d’aventures à ceux de Proust, qui confie, en 1975, n’avoir lu ni VLB ni Ducharme et être peu sensible à l’oeuvre de Ferron, et qui insiste pour décrire son travail comme une « quête heureuse de l’être aussi bien que du mot qui, par bonheur, par rencontre heureuse, l’exprime, le fait sentir, me permet de le toucher ». En 1977, il sermonne Major, qui vient de recevoir le Prix du Gouverneur général de 1976 pour son roman Les rescapés (Quinze). « On ne doit absolument pas toucher à l’argent d’un symbole honni », écrit-il.

Retrait et réalité

Major, qui confie s’être éloigné de Parti pris afin d’éviter l’enfermement dans un système idéologique, se défend en invoquant l’audience qu’un tel prix peut donner à son oeuvre, mais Vadeboncoeur lui réplique que ses arguments sont faibles et illustrent le « manque de trempe » des Québécois, obstacle à l’indépendance.

Cette trempe, Major admet, en toute modestie, ne plus la revendiquer. Celui qui a déjà justifié l’action violente du FLQ dans les années 1960 témoigne, à quelques reprises, de « la trouble indécision de l’adolescence » qui le taraude et confie que « l’esprit sûr de lui » lui demeure un mystère. Il voit dans sa jeunesse militante des années d’agitation, vécues en l’absence d’assises intérieures, ce qui explique son désir subséquent « d’un retrait, d’une distance ». Ses lettres, comme son oeuvre d’ailleurs, sont habitées par un tremblement existentiel qu’il ne cache pas et qui leur donne leur qualité.

Vadeboncoeur, gêné par la violence du début à la fin, a vécu un parcours inverse. Au douloureux retrait du monde de sa jeunesse, il veut opposer une plongée dans la réalité. Paradoxalement, cette réalité, chez Vadeboncoeur, passe, comme le note Major, par « une approche proprement poétique de l’existence », par la quête « d’un espace fortement spiritualisé », alors que la tentation du retrait, chez Major, s’exprime, « en ruminant au niveau du sol », dans la volonté « de saisir les choses dans l’immédiateté de [sa] relation avec elles ». D’où l’invitation de Major à Vadeboncoeur, formulée en 2001, de se « retrouver à mi-chemin ou dans la tension qui demeure entre le monde et un moi qui n’est que l’ombre de lui-même quand le langage du monde lui manque ».

Interrogation religieuse

L’échange est authentique et relevé. Major raconte s’être investi dans le socialisme, à l’époque de Parti pris, pour compenser la perte de sa foi religieuse, mais sa déception fut vive. « Quand le socialisme se fut perverti en pouvoir, écrit-il en 1978, l’espérance se trouva sans fondement. »

Même devenu incroyant, il trouve refuge chez des auteurs catholiques comme Péguy et Bernanos. « Ce sont eux qui m’ont d’ailleurs préservé des voies étroites », explique-t-il. Tourmenté par cette expérience de « déspiritualisation », le romancier, dans un déchirant essai paru en 1972 et reproduit dans ce livre en annexe, résume ainsi sa nouvelle quête : « Partir en toute innocence à la recherche de ma vérité, de mon identité personnelle, sans le support d’une idéologie. »

Ce parcours émeut Vadeboncoeur, l’homme de l’interrogation religieuse permanente, qui y trouve l’angle mort de la Révolution tranquille. « Bien des gens, écrit-il, inconsolés au fond d’eux-mêmes d’avoir perdu l’objet de toute spiritualité, promènent une vie assez terriblement vide, mais ne s’avouent pas ce qui les ravage et continuent le mouvement d’exil qui s’empara d’eux dès leur jeunesse. » Le constat au sujet de ce « modernisme de la négation » s’abîmant dans la facilité, voire la bêtise, n’a malheureusement pas vieilli.

On sourira un peu en lisant, sous la plume de Vadeboncoeur en 1974, que Mao « aimait immensément les masses » et brillait par son « bon sens ». On s’étonnera, aussi, de constater que les épistoliers, en 1980 et en 1995, n’aient rien trouvé à se dire au sujet des référendums. On retiendra surtout, en fin de parcours, la qualité des échanges intimes entre deux esprits profonds et sensibles, convaincus, selon une formule de Major, « que les mots sonnent creux quand on a tout à fait perdu l’espoir de rejoindre ses semblables ».

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Nous retrouver à mi-chemin. Correspondance

André Major et Pierre Vadeboncoeur, Boréal, Montréal, 2016, 208 pages

1 commentaire
  • Michel Virard - Inscrit 6 février 2016 11 h 29

    Le poids du conditionnement religieux

    Peut-être l'aspect le plus terrible du conditionnement religieux dès l'enfance est cette difficulté, voir l'incapacité, à définir le sens de sa vie depuis "l'intérieur". Le catholicisme, comme le judaïsme et l'islam dix fois plus encore, construisent des «moi» qui sont toujours construits de «l'extérieur», c'est à dire par l'imposition sans explication rationnelle de normes externes à l'individu. Quand finalement les fables religieuses finissent par s'écrouler sous le poids de leurs incohérences, la raison a un mal fou à reconstruire un sens: les outils et les entraînements nécessaires à la construction de cette valeur centrale de l'autonomie lui font défaut, oubliés, lors des années formatives, dans le fatras des prières, des génuflexions, des contritions, des confessions, des retraites fermées, de cette implacable centralité du divin à chaque instant.

    Remplacer sa foi religieuse par un investissement politique, comme Major le fait, est changer un dogme pour un autre et cela n'est jamais une solution: là encore, on retrouve le refus de l'autonomie. On dirait que la lumière des Lumières est toujours trop aveuglante. Pierre Vadeboncoeur, de son coté, ne se débarrassera jamais de sa conviction qu'il y a quelque chose «la-haut» et que l'incroyance n'est pas bonne pour la santé.

    Pourtant, des intellectuels qui ont trouvé le sens de leur vie sans l'aide du surnaturel et qui s'en portent très bien, merci, ça existe, même au Québec. Allez voir du coté de «Heureux sans Dieu», une compilation de déclarations d'athée absolument sans complexe (réalisée par Daniel Baril).

    Michel Virard