À la mémoire de Laurin

Pourquoi je pense au sympathique docteur Laurin en ce moment ? Parce que je ne peux m’empêcher de me demander comment il réagirait à la nouvelle récente que 200 000 nouveaux Québécois choisissent de ne pas apprendre le français malgré notre accueil et les moyens mis à leur disposition pour y arriver. Lui qui avait la certitude que la loi 101 assurait la vie de la francophonie québécoise pour longtemps serait tellement déçu de voir que nous nous laissons tasser encore une fois.

La nouvelle a l’effet d’une douche froide parce qu’apparemment, personne ne l’a vue venir. Où sont donc passés les enfants de la loi 101, alors que c’est tellement évident à l’oeil nu et à l’oreille attentive ? Montréal est touchée, c’est sûr, mais elle n’est pas la seule. La ville de Québec en arrache aussi. L’anglais est revenu s’installer sournoisement un peu partout, sans faire trop de bruit. Vous n’aviez pas remarqué ? C’est que vous êtes sourd ou aveugle. Ou les deux à la fois.

Nous avons la réputation d’être un peuple accueillant et c’est probablement vrai. Mais nous sommes aussi un peu bonasses avec tous ceux qui choisissent de vivre parmi nous. Il serait logique et urgent de leur expliquer la différence entre trouver refuge à Toronto et à Montréal. Si personne ne leur explique la différence en leur donnant une petite leçon d’Histoire qui leur permettrait de savoir de quoi on parle, c’est sûr qu’ils vont rester dans l’ignorance.

N’avons-nous pas la responsabilité comme peuple de bien expliquer qui nous sommes, quelles sont les valeurs qu’on doit respecter pour arriver à vivre avec nous en toute égalité et harmonie ? Ils devraient savoir que le français est absolument requis pour arriver à une intégration respectueuse de nouveaux arrivants sur notre territoire. Peut-on leur expliquer que les batailles pour la langue française ont eu lieu, que nous avons majoritairement voulu sa survie et que c’est une richesse dans cette partie de l’Amérique où l’anglais, lui, ne risquera jamais de disparaître ?

Est-ce que les fonctionnaires du fédéral, qui les prennent en charge à l’étranger avant de recommander leur acceptation selon les règles de l’immigration canadienne, oublient de leur expliquer que le Québec diffère du Canada ou des États-Unis ? Cette première explication paraît tellement essentielle pour que l’accueil puisse être confiant et chaleureux. On raconte souvent que le désir des immigrants, c’est d’abord d’aller aux États-Unis, mais comme c’est très difficile, ils choisissent le Canada en espérant un jour réaliser leur rêve et filer vers le sud. Si le Québec n’est qu’une terre de passage pour eux en attendant mieux, ne devrions-nous pas le savoir ?

Ils doivent savoir que les francophones du Québec tentent toujours de survivre après 40 ans de loi 101. La stabilité de la langue n’est pas encore acquise malgré les efforts qui ont été faits. Nous avons trop souvent été forcés d’accepter que notre langue soit malmenée ou ridiculisée, même. Notre situation continue à se détériorer et nous hésitons à crier haut et fort que ça suffit parce que le français mérite mieux que le sort qu’on lui fait. Nous avons encore ce terrible complexe qui nous fait passer à l’anglais dès qu’il y a une personne parlant cette langue parmi nous alors que c’est l’inverse qu’il faudrait faire.

Les leçons les plus importantes au sujet de la langue d’un peuple, c’est en Chine, lors de mon premier voyage dans ce pays, qu’il m’a été donné de les entendre. Ce fut lors d’une rencontre très protocolaire avec le maire de Shanghai, à son bureau, où le maire en question s’exprimait exclusivement en chinois avec un traducteur qui parlait un français digne de la Sorbonne et moi, exclusivement en français avec une traductrice chinoise. La rencontre officielle terminée, le maire eut la gentillesse de m’inviter pour un lunch au restaurant avec nos traducteurs et quelques femmes chinoises venant d’organismes de condition féminine. Je me retrouvai à côté du maire et quelle ne fut pas ma surprise de l’entendre s’adresser à moi dans un français impeccable dès la première phrase. Étonnée, je ne pus m’empêcher de dire « mais vous parlez français ». Il me répondit : « Bien sûr, j’ai étudié à Paris, mais dans mes fonctions officielles, je ne parle que le chinois. C’est la règle. La Chine s’exprime en chinois. Nos traducteurs font le reste. C’est leur rôle. » La leçon m’est restée.

Imaginez que nous adoptions cette attitude en tout temps et en toutes circonstances. Il y aurait un regain de fierté chez les francophones du Québec. À moins que nous ayons décidé d’être un petit peuple qui ne tient à rien de ce qui fait sa richesse et que nous soyons prêts à disparaître pour laisser la place à ceux et celles qui viennent d’ailleurs. J’ai le sentiment que nous valons plus que ça… Camille Laurin vous dirait que votre sort est entre vos mains.

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27 commentaires
  • Normand Bélair-Plessis - Inscrit 5 février 2016 00 h 13

    Notre statut

    Pour avoir cette attraction, il faut être un peuple fort.
    Étant minoritaire dans le Canada, le peu d'attraction que nous avons va se poursuivre.
    Aux fédéralistes de nous faire la démonstration claire qu'il est toujours pertinent d'être une petite province au-lieu d'un pays. Aux nationalistes de la Caq de nous demo très que leur formule de quémander devant Ottawa peut fonctionner.
    A Québec solidaire de nous dire comment, eux vont faire la souveraineté.

    Pourquoi les immigrants Se donneraient la peine d'apprendre une langue que les gens d'ici ne défendent même pas?

    • François Séguin - Abonné 5 février 2016 11 h 13

      Et le PQ ? Silence radio.

    • Normand Bélair-Plessis - Inscrit 5 février 2016 11 h 45

      Justement mon point monsieur Seguin. On est toujours sur la touche pour demander au PQ ceci, cela, mais on ne demande jamais l'équivalent aux autres.
      Merci quand même pour une tentative d'une demie reponse...

    • François Séguin - Abonné 5 février 2016 17 h 09

      Monsieur Bélair-Plessis,

      Que les libéraux et la CAQ se soucient comme d'une guigne de la défense de notre langue, personne n'est surpris.

      Que le PQ agisse de la même façon depuis un certain temps ; Ouch!

      Soit dit en passant, espérer que le PQ, un parti indépendantiste, défende bec et ongles notre langue, ce n'est pas "demander au PQ ceci, cela".

      Vous semblez vous contenter de peu.

  • Denis Paquette - Abonné 5 février 2016 01 h 42

    de moins en moins une nation et de plus en plus un client

    Peut etre parce que nous sommes de moins en moins une nation et de plus en plus un client

    • Claire Lavigne - Inscrite 5 février 2016 12 h 51

      eet bientôt un TRAVAILLEUR AUX CHAMPS DES Pipelines et manger du pâté chinois!!!

  • Michel Blondin - Abonné 5 février 2016 02 h 06

    La loi de Camille Laurin est devenue incapable.

    La loi 1, celle qui n'est pas né mais a failli, avait de la couenne. La loi 101 que Camille Laurin a fait accoucher un an plus tard, s'est faite varlopé par un premier jugement de la Cour suprême. Il s'est fait enlever la déclaration de faire du français la seule langue officielle. L'essentiel quoi! Puis et puis et depuis, elle a été varlopé et encore varlopé par d'autres jugements de la Cour Suprême.

    Le jugement dernier de la Cour suprême sur la langue, en Alberta, la soustrait à l'obligation de produire ses lois et tutti quanti de gestion en français. Bref, la seule langue officielle est l'anglais.
    Mais au Québec, c'est impossible. Galt, député dans un comté protégé, un des fondateurs de la confédération de 1867, s'en est assuré à Londres pour que les protestants (anglophones) aient leurs privilèges en béton. En parfait contrôle de la loi suprême, née asymétrique.
    De plus, le Québec doit et est obligé de donner des droits aux anglophones du Québec que ces derniers considèrent, fédéralistes du ROC en appui financier, toujours insuffisants.
    Et, le jour où les fédéralistes auront des fonds pour renverser la vapeur de cette assimilation bien volontaire, les poules auront des dents.

    En attendant, les anglophones bénéficient de 40% des dépenses en recherche, accaparent les budgets de plus de deux fois leur poids démographique dans tous les services possibles. Ils contrôlent parmi les meilleurs services hospitaliers, les meilleurs chercheurs, les meilleurs équipements, le plus grand nombre de stations de radio, de télévision. Ils ont engagé le plus grand voleur public de l’histoire du Québec en ce docteur de Porter. Pendant ce temps,en réception massive de migrants humanitaires le gouvernement confie l'immigration à une ancienne directrice et partisane de l'abolition de la loi 101.

    Champion bilingue, gouvernement bonasse à souhait, 40 ans plus tard, on s'aperçoit du coup d'épée dans l'eau. La loi de Camille Laurin est devenue incapable.

    • Yvon Hachey - Inscrit 5 février 2016 13 h 10

      En tout respect, M. Blondin, le problème ici est une question de volonté d'affirmer le fait français, la Charte de la langue française est adéquate, en dépit des modifications apportées à celle-ci par les décisions de la CSC, pour faire respecter la langue française et en faire la promotion, incluant auprès des immigrants, des réfugiés et de tous les autres migrants qui en réclame le statut. Le respect, ça commence d'abord par soi-même, respectons-nous comme peuple, le reste suivra.

  • Claude Bariteau - Abonné 5 février 2016 04 h 06

    Langue officielle = fonctions officielles dans cette langue

    Merci du rappel de votre rencontre « très protocolaire avec le maire de Shanghai ». À vous lire, mon corps a frissonné tellement mes yeux et ma tête ont aimé lire ce que vous avez rappelé. Et je me suis dit, le frisson toujours présent, qu'à Montréal ou Québec, pour que ça se passe ainsi lors de rencontres protocolaires, il faut être un pays.

    Pas un petit peuple dont ceux et celles qui s'y identifient, s'agitent à qui mieux. Mais un peuple dont les citoyens et les citoyennes, d'origines diverses, le créent et l'assument. Et pour que ça se passe ainsi, ça implique que ces citoyens et ces citoyennes veulent que le français soit la langue officielle parce que leur choix est de vivre au Québec. Pas au Canada.

  • Hélène Gervais - Abonnée 5 février 2016 06 h 04

    Oui je vois bien le p.m.

    s'exprimer uniquement en français quand il accueille les immigrés au Québec. Depuis toujours, en fait depuis l'envahissement par les armées anglaises, les Québécois ont dû s'aplatir devant ces envahisseurs, et croyez-moi ça ne change pas. Les armées sont parties depuis longtemps bien sûr, mais se relever et se tenir droit en français demandent beaucoup de conviction et de foi dans sa langue.

    • Pierre Fortin - Abonné 5 février 2016 17 h 32

      « [...] se relever et se tenir droit en français demandent beaucoup de conviction et de foi dans sa langue ». Très juste et bien dit, madame Gervais.

      Je m'ennuie d'un temps où le goût du Québec était intense et porté par les artistes qui chantaient un pays qu'il suffisait de vouloir pour l'affirmer et l'établir. Les artistes servent aussi à ça lorsqu'il le faut; depuis très longtemps ils révèlent aux peuples leurs propres réalités.

      Où sont-ils aujourd'hui ceux qui osent se prononcer politiquement au risque de nuire à leur carrière?

    • Pierre Fortin - Abonné 5 février 2016 18 h 35

      Mais encore

      On fait porter au peuple toute la responsabilité de notre « fatigue indépendantiste », mais où loge notre élite, notre intelligentia politique, sociale, scientifique, économique, artistique et tous ceux qui éclosent au Québec pour se révéler au monde et y tourner?