Ce charme discret de l’Italie

À la rencontre d’une grande dame : Elisabetta Foradori.
Photo: Jean Aubry À la rencontre d’une grande dame : Elisabetta Foradori.

Cela se passait en Toscane, chez Frescobaldi, puis une autre fois en Sicile, à la table des Tasca d’Almerita. Purs moments de grâce gastronomique qu’avaient su élever plus encore des femmes qui se transmettaient depuis plusieurs générations déjà des secrets de cuisine inviolables. De « simples » pasta al pomodoro au menu, certes, mais qui avaient toutes deux mis de la brume dans mes lunettes tant elles étaient proprement insupportables de vérité. J’en avais, du coup, oublié les vins !

Que je le confesse tout de go : j’aime la gastronomie italienne plus que tout autre cuisine. Voilà, c’est dit. Simplicité d’exécution, acuité de saveurs, emportements gustatifs, mais surtout ce charme immédiat qui opère, séduit et ensorcelle, donnant chaque fois l’impression de croquer dans la pomme juteuse du péché. Une cuisine de charme, tactile, épidermique, à l’image de nos amis italiens.

Je ne pouvais donc éviter cette thématique dite « Italiens sexy » pour compléter le tableau lors de la dernière rencontre des Amis du vin du Devoir. Une dégustation à l’aveugle qui a bien sûr fait appel à la raison, mais où le charme couplé à cette espèce de « délinquance » naturelle des sens a tôt fait de toucher le coeur au coeur.

Bortolomiol Bandarossa 2014, Prosecco Valdobiadene, Vénétie (21,25 $ – 10654956) : loin, nous sommes bien loin de ces proseccos à gogo servis par des casanovas de banlieue à des belles trop futées pour ne pas leur tomber dans les bras. Celui-ci leur chuchote plutôt ce qu’elles veulent bien entendre, avec cette suavité saline qui fait saliver pour mieux embrasser le fruit d’une passion naissante… (5)★★★ Moyenne du groupe : ★★★

Anthilia 2014, Donnafugata, Sicile (18,45 $ – 10542137) : encore et toujours le blanc sec préféré de ma coiffeuse ! Sans doute l’effet du catarratto dont la coupe précise, le soyeux et l’effet de volume gonflent au palais sous des arômes exotiques que seule la Sicile peut offrir. Un vin léger, net et original, de jolie densité, à vous ouvrir l’appétit pour les moules au curry. (5)★★★ Moyenne du groupe : ★★★

La Frosca 2012, Soave Classico, Gini, Vénétie (26,80 $ – 12132107) : vous pensiez encore le soave à l’image d’un blanc sec de carnaval pour majorettes au sourire de carte postale ? Ce cru Frosca vous fera plutôt manger de la craie tant l’impact terroir est habile à dramatiser ici le superbe fruité. Un grand blanc de caractère, à la fois dense et salin, précis et élégant, dont la race mais aussi le sérieux ne laissent pas pour autant le charme de côté. Dépêchez-vous, il en reste trop peu ! (5+)★★★1/2 Moyenne du groupe : ★★★1/2

Il Bianco Maggiore 2014, Grillo, Rallo, Sicile (22,40 $ – 12476989) : le cépage grillo a « du culot tout autour de la tête », aurait dit ce politicien célèbre, qui disait aussi « se mettre la tête dans l’autruche » ! Enfin, bref, oui, de la verve, de la conviction mais aussi une énergie lumineuse et tonique qui donne l’impression de rebondir sur un tapis d’agrumes. Un bio bien sec qui trace et explose en bouche comme la rencontre d’une météorite au coeur de l’Etna sicilien. (5)★★★ Moyenne du groupe : ★★1/2

Palistorti di Valgiano 2012, Colline Lucchesi, Toscane (28,70 $ – 12767840) : ce sangiovese complété de merlot et de syrah vous monte au nez comme on va au front, avec hardiesse et assurance, dans un élan lucide et bien senti. Le fruité y est en force, musclé par des tanins fins, mais structurant le palais avec fraîcheur, tout en longueur. Un bio bien né, d’une grande franchise, qui gagnera sur les cinq prochaines années. (5+)★★★ © Moyenne du groupe : ★★1/2

Granato 2011, Foradori, Vigneti delle Dolomiti (66,50 $ – 12455758) : trois vignobles totalisant quatre hectares où les meilleurs teroldegos issus de sélections massales livrent, depuis 1986, sous la houlette d’Elisabetta Foradori, sans doute les plus étonnants rouges du Trentin italien. Millésime particulièrement lumineux où une maturation lente a permis de bien serrer les tanins mûrs sans toutefois surcharger l’ensemble. Un rouge profond, complexe et très frais qui donne l’impression d’entamer une traversée du désert aujourd’hui, mais promis tout de même à un avenir radieux. L’attendre (si vous pouvez) ou le servir sur des venaisons et autres ragoûts. (10+)★★★★ © Moyenne du groupe : ★★★1/2

Valpolicella 2007, Quintarelli Giuseppe, Vénétie (90,25 $ – 12332782) : le maître, disparu en 2012, aura imprimé une signature singulière aux vins de la région. Une griffe rapidement reconnaissable où le travail des fûts, des fruits et des terroirs accouche de rouges parfumés, jamais trop denses, captivants par leur fine vinosité et leur longueur d’anthologie. Un rouge de méditation qui fait presque oublier ce temps pas si lointain où le sens artisan l’emportait sur la production de masse. Cher, oui, mais un pan d’histoire à lui seul. (10+)★★★★ © Moyenne du groupe : ★★★★

Oz 2002, Zymé (46 $ – n.d.) : un ajout de dernière minute en provenance de la cave d’un membre du groupe, mais un ajout tout ce qu’il y a d’approprié puisque cette cuvée, à base d’oseleta à 100 %, est vinifiée par nul autre que le… gendre de Giuseppe Quintarelli.

Avec, vous vous en doutez bien, cette patine familière à la clé. L’oseleta, tout comme le petit verdot à Bordeaux, se suffisent-ils à eux-mêmes pour autant ? J’en doute, bien que cet Oz ait, après plus d’une décennie de bouteille, conserve une robe opaque et des parfums fort nuancés. Solide pointe d’amertume sur une finale longue et racée qui invite les viandes en sauce à se manifester. (5) ★★★★ Moyenne du groupe : ★★★★

Alpiane 2008, Passito, Colli Euganei Fior d’Arancio, Vignalta (29,45 $ les 375 ml – 11719301) : cette variété de muscat (fior d’arancio) a fait bien sûr grimper tout le monde dans les rideaux et a même fait dire à quelqu’un que ça sentait divinement le « fond de burette » ! Un élixir pas tout à fait taillé pour un enfant de choeur, mais pour un adulte qui a un coeur d’enfant surpris à mettre son doigt dans un pot de marmelade au miel et à l’abricot. Sexy ? C’est un euphémisme ici !

Un moelleux qui a du gras, à siroter béatement en regardant passer février par la fenêtre. (5+)★★★★ Moyenne du groupe : ★★★★

Foradori

Le très sympathique Emilio, fils d’Elisabetta Foradori, était de passage au Québec cette semaine avec quelques crus maison. Le jeune homme, qui vinifie maintenant depuis 2012, hérite bien sûr de beaux terroirs mais aussi de cette philosophie qui prône la biodynamie au vignoble. Que ce soit dans le Trentin et, depuis peu, plus au sud du côté de Grosseto en Maremma toscane, avec le vignoble Ampelia.

L’entreprise familiale que je connais et dont je déguste les vins depuis plus de 15 ans maintenant m’impressionne encore plus aujourd’hui. Le cépage fétiche teroldego y a gagné en éloquence avec cette connexion véritable au terroir, mais on y retrouve surtout une meilleure compréhension de l’élevage, avec cette impression de ne plus « oppresser » les vins comme avant. Les vins y ont gagné en précision, en digestibilité et, dans le cas du teroldego, en cette capacité du cépage à offrir plus de complexité en s’éloignant du profil linéaire dans lequel l’avait longtemps maintenu le vignoble de plaine. En rafale, quelques vins, hélas trop rares, mais qui permettent toutefois de rencontrer cette grande dame qu’est Elisabetta Foradori.

Unlitro 2014 (23,40 $ – 12767532) : alicante, carignan et bouchet sur une base croquante de fruit tout simple, mais un régal assuré entre amis. (5)★★1/2

Kepos di Ampelia 2012 (25,10 $ – 11546949) : l’impression de vivre le Languedoc avec ce grain de folie italien. Fraîcheur, fluidité, franchise et plaisir combinés. (5)★★★

Teroldego Rotaliano 2011 (31,50 $ – 712695) : dans l’esprit d’une mondeuse, d’un pinot noir ou d’un lagrein par sa texture et son registre parfumé. Tout de même sève, corps et beaux tanins biens serrés. (5+) ★★★1/2 ©

Scarzon Teroldego 2013 (54,25 $ – 12834854 – à venir) et Morei Teroldego 2013 (54,25 $ – 12834846 – à venir) : deux crus qui prouvent que le teroldego se détaille finement dans des terroirs distincts. Élégants avec ça ! Tous deux notés. (5+)★★★1/2 ©

Fontanasanta Manzoni 2013 (33,75 $ – 11580004 – à venir) : croisement riesling x pinot blanc, ce manzoni bianco évoque les grands cépages blancs du Rhône septentrional avec, ici, un concentré de « naturel » proprement désarmant. Un blanc sec de textures et d’intrigues. (5+)★★★★ ©

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.