À l’ombre du volcan

Ce qui frappe d’abord dans le destin de Pompéi, ville ressuscitée intacte comme la Belle au bois dormant, c’est cette impression d’y être. Non pas sur un site archéologique célébrissime en bordure de Naples ou par artefacts interposés dans un musée, mais 1900 ans derrière. Sur temps d’arrêt, constatant qu’au fond, rien n’a vraiment changé sous le soleil et que les habitants de cette petite ville de l’Empire romain, figés dans leurs cendres depuis l’an 79, étaient comme nous. Troublant phénomène !

On songe qu’avec ses avancées technologiques, l’être humain est surtout mieux outillé pour s’autodétruire et bien près d’y arriver. La destruction de Pompéi proclame en outre la suprématie de la nature quand l’envie lui vient de se tirer en l’air, et nous rappelle de ne jamais tenir ses largesses pour acquises. De fait, la lave a beau fertiliser les sols, ça implique un volcan pas loin derrière son champ. Belle expression, quand même : danser sur un volcan…

Il est rare que j’assiste à la première d’une expo, pour cause de marée humaine sur le mode de l’étouffement, mais il en fut ainsi pour celle de Pompeii au Musée des beaux-arts de Montréal, mardi soir. Le truc, en pareille cohue, c’est de lambiner dans les salles, pendant que le gros de la foule se disperse. Ensuite, oeuvres et objets sortent du brouillard et vous parlent. Cette expo démarre samedi : plus de 200 artefacts, certains d’Herculanum, voisine de Pompéi, des films, dont un documentaire sur la dernière éruption du Vésuve en 1944. Allons y voir.

Histoires d’hommes et de chiens

Un panneau devant un demi-pain noir calciné et sous la fresque d’une boulangerie rappelle effectivement que plus ça change… « Curieusement, les gens ont accès à différents types de pain selon leur classe sociale ou leur métier. Les hommes politiques profitent de cette situation et distribuent du pain de meilleure qualité. Pour acheter des votes. » Tiens ! Tiens !

Avant la première de l’expo en question, l’Institut italien de la culture nous avait invités à un vin d’honneur avec miniconférence du doctorant en histoire ancienne Raphaël Weyland. Celui-ci évoquait l’identification formelle du site en 1764, alors qu’un homme et son chien tombés dans un trou avaient mis au jour une villa romaine ensevelie sous les cendres. Pompéi, bientôt en partie exhumée, devint vite une attraction. D’autant que sa destruction était connue par le récit de Pline le Jeune. Son oncle, Pline l’Ancien, commandant de la flotte romaine à Misène, avait péri lors d’une opération de secours, déclarant avant de foncer vers son destin : « La fortune sourit aux audacieux ! » Triste fortune !

Raphaël Weyland rappelait l’importance du contact direct qu’offre Pompéi avec l’Antiquité romaine fossilisée ; des peintures non balafrées, des us et coutumes captés en plein vol, sans couches rajoutées, sans réinterprétations. Ressurgissent les graffitis au mur, les mots d’amour, les insultes aux malotrus qui laissent leurs ordures au long du mur, et les mauvais sorts jetés à ceux qui défèquent devant la maison. Non mais !

Ces citoyens avaient leurs bordels, leurs dieux parfois piqués aux autres, mais naturalisés, comme l’Égyptien Anubis, à tête canine maintenue, mais au corps revêtu d’une toge de sénateur romain.

« Pompéi a brisé le mythe de la Rome de marbre blanc », concluait l’historien. Cette civilisation, que certains croyaient idéale, outre ses férocités comme l’esclavage et les sanglants combats de gladiateurs, carburait à l’hommerie habituelle. Eh oui !

L’Apocalypse, d’hier à aujourd’hui

Comment je trouve l’expo ? Très bien pour les artefacts, moins pour les effets scénographiques, trop kitsch et décalés à mon sens dans leurs vidéos et fonds sonores, mais bon !

Je m’y suis amusée à constater une fois de plus que les Romains, plus pragmatiques que les Grecs, équarrissaient souvent grossièrement le marbre du dos des statues à formes humaines, songeant qu’une fois celles-ci appuyées aux murs, chacun n’y verrait que du feu. La postérité leur a joué des tours en les exhibant sous toutes facettes.

On admire les fresques, bijoux, mosaïques — celle célèbre du chien de garde attaché semble née d’hier, aussi cette superbe marine aux vivants fruits de mer, enseigne idéale pour un resto de poissons.

Clou de l’affaire : les moulages de corps calcinés. Les citoyens de Pompéi endormis n’ont rien vu venir, aux postures apaisées. D’autres, bras devant, furent happés en pleine conscience. Encore là, un chien attaché, après avoir grimpé sur les roches et débris, mourut au bout de sa chaîne. Le moulage restitue sa douleur.

C’est vrai que Pompéi nous parle. Tant d’artistes et d’écrivains ont imaginé son dernier jour. Tant de scénarios de films apocalyptiques s’y réfèrent. Sa destruction apprenait aux visiteurs du XVIIIe siècle que l’Antiquité romaine était leur contemporaine. Aujourd’hui, elle fait écho par-dessus le marché à nos pires craintes d’extinctions. Danser sur un volcan, ça nous dit quelque chose, allez…

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