Les invisibles

Les Jutra font mieux que les Oscar. Du point de vue de la diversité, s’entend. Mais que cachent les prix finalement ?

Alors que la polémique s’englue autour de la nouvelle blancheur immaculée de la course américaine, la diversité s’affiche dans la liste des finalistes aux récompenses d’interprétation du cinéma québécois dévoilée la semaine dernière. On y retrouve Irdens Exantus (Guibord s’en va-t-en-guerre), Schelby Jean-Baptiste (Scratch) et Salim Kechiouche (Noir).

En France aussi, les comptes sont bons dans cette perspective divertissante et diversifiante. La course aux César célébrera cette année « les talents de tous les horizons », dont les finalistes Loubna Abidar et Antonythasan Jesuthasan.

Très bien et merci. Il s’en trouve pourtant pour rouspéter, y compris contre l’idée même de faire de tels comptes dans une société égalitaire. L’actrice Charlotte Rampling, en lice pour un Oscar, a accusé les détracteurs de l’Académie qui les distribue de « racisme anti-blanc ». Elle s’est ensuite rétractée et excusée.

L’ambiguïté de l’expression choisie, ce « racisme inversé » popularisé par la droite extrême pour décrédibiliser le militantisme égalitaire, n’en demeure pas moins discutable. Au Parti républicain, le candidat Donald Trump parle plutôt de « racisme antichrétien ».

Reste le principe de fond actionné par Mme Rampling, cette idée de ne pas réduire les acteurs à leurs origines ethniques pour se concentrer sur leur performance, un point c’est tout. De savants commentateurs lient ce préjugé réducteur à l’idéologie communautariste et multiculturaliste opposée aux valeurs républicaines. Les vérifications paritaires visant les femmes ont régulièrement droit au même genre de reproches au nom de la stricte promotion par le mérite.

L’invisibilité

Ce qu’il y a d’embêtant dans l’identité, c’est l’identité des autres. En tout cas, il est toujours bien étrange de suivre les zélateurs de leurs propres revendications identitaires jugées légitimes (celle du nationalisme québécois, mettons) dévaloriser les réclamations de reconnaissance d’autres groupes minoritaires (homosexuel ou noir par exemple).

La blancheur des nominations aux Oscar comme la relative diversité des nominations aux César ou aux Jutra cache des malaises beaucoup plus profonds, des discriminations fossilisées. Et encore une fois ce qui vaut pour les minorités vaut pour la moitié féminine du monde.

 

L’ancien joueur émérite de basket Kareem Abdul-Jabbar, devenu un historien, essayiste et commentateur politique réputé, a écrit une chronique fort éclairante pour le Hollywood Reporter. Il y admet bien que, certaines années, on peut ne pas dénicher une performance de comédien noir à faire valoir parmi les finalistes aux Oscar. Il dit aussi que si aucun comédien d’origine polonaise ou juive ne se faufile jusqu’au sommet, les Américains d’origine polonaise ou juive ne s’en offusquent pas.

Seulement, ajoute-t-il, les Afro-Américains ne perçoivent pas la situation de cette manière détachée parce qu’ils connaissent très bien la discrimination systémique qui les rend imperceptibles. M. Abdul-Jabbar cite le narrateur du livre de Ralph Ellison L’homme invisible (1952) : « Je suis invisible, comprenez-vous, simplement parce que les gens refusent de me voir. »

Les membres de l’institution qui distribue les prix peuvent bien être ouverts, au total, ils refusent ou semblent incapables de voir certains films, certaines histoires, certains rôles. Le regard — c’est-à-dire selon la formule célèbre lacanienne, cette capacité intellectuelle d’un individu à appréhender une situation —, le regard donc, réduit les comédiens noirs à des clichés : des athlètes, des esclaves, des criminels et des victimes de racisme. Huit des dix derniers comédiens noirs en nomination ont joué des figures historiques liées à ces catégories.

Il est moins question d’un échec des représentations que des perceptions et des projections de l’imagination. Une discrimination inconsciente en découle et on peut en mesurer les effets partout, jusqu’ici.

Dans Les jeunes loups, série journalistique de Réjean Tremblay diffusée à TVA avec un appréciable succès, le nouveau personnage de Sandrine Kabré (jouée par la Québécoise Anaïs Damphousse Joly) vient de Ouagadougou pour un stage au quotidien Le Matin. Elle charrie les clichés à la pelle jusqu’à s’étonner de ne pas croiser de zébu sur les routes de la ville. Le journal lui fait mener une enquête sur l’excision dans la communauté africaine de Montréal.

Sophie Prégent, présidente de l’Union des artistes, a affirmé à la nouvelle émission Esprit critique (ICI ARTV) que le Québec a 10 ans de retard sur le Canada et 15 sur les États-Unis en matière d’intégration de la diversité dans les productions culturelles nationales. Un Jutra peut rendre invisibles bien des réalités.

Évidemment, les médias d’information devraient se garder une petite gêne avant de pourfendre les représentations des minorités dans les autres secteurs des communications et de la culture. Au Québec, sauf du côté anglophone, les salles de nouvelles sont plus blanches et « souchiennes » que les listes de finalistes aux Oscar. Et Le Devoir ne fait malheureusement pas exception.

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