La quête du Graal

Il y a des dossiers qui s’apparentent à la mythique quête du Graal. Tels de preux chevaliers de la Table ronde, des ministres comme Robert Burns, Jean-Pierre Charbonneau ou encore Benoit Pelletier ont consacré des milliers d’heures à la réforme du mode de scrutin sans jamais aboutir.

Par moments, il était permis de se demander si on n’avait pas fait de la frime en confiant à des gens qu’on savait convaincus des vertus de la proportionnelle le soin de piloter un projet de réforme qui était destiné dès le départ à se retrouver sur les tablettes, malgré le discours officiel.

De la même façon, le mandat que le premier ministre Couillard a donné à François Blais est-il simplement un prix de consolation pour la perte du ministère de l’Éducation ou le gouvernement envisage-t-il sérieusement la possibilité d’instaurer un salaire minimum garanti ? M. Blais, qui s’en était fait le promoteur dans une vie antérieure, y croit sans doute toujours, mais on ne peut pas dire qu’il se soit signalé par son flair politique au cours de la dernière année.

Après la défaite libérale de 1998, Jean Charest en était venu à la conclusion que se présenter en disciple du premier ministre ontarien Mike Harris, notoirement connu pour son peu d’empathie pour les plus défavorisés, n’était pas la meilleure stratégie. Au cours d’un brunch-bénéfice du PLQ en septembre 1999, il avait lancé devant 600 militants de l’est de Montréal : « La compassion, chers amis, ce sera le mot d’ordre, le cheval de bataille du Parti libéral du Québec. »

Curieusement, après la victoire d’avril 2003, les députés réputés les plus progressistes, comme Christos Sirros ou Nicole Loiselle, avaient été systématiquement écartés lors de la formation du Conseil des ministres. Sans doute ne cadraient-ils pas avec les projets de « réingénierie » de M. Charest.

 

Tout le monde a bien compris du remaniement ministériel de jeudi que la compassion effectue un retour en force dans le discours libéral. M. Charest avait réalisé un peu tardivement que l’austérité ne se vend pas très bien en période électorale. M. Couillard est manifestement déterminé à ne pas commettre la même erreur et il n’est pas trop tôt pour changer de cap.

Dans cette perspective, on peut difficilement trouver mieux que de faire miroiter un revenu minimum garanti, une idée qui refait périodiquement surface depuis les années 1960, défendue aujourd’hui par Québec solidaire, mais dont la mise en place n’a jamais été envisagée sérieusement par un parti susceptible de former le gouvernement.

Au début des années 2000, le programme officiel du PQ prévoyait bien de consulter des experts sur les diverses formules de salaire minimum garanti, d’établir les balises de son éventuelle mise en oeuvre au Québec et d’en évaluer les coûts. Cela n’a cependant pas eu de suite, et la proposition est disparue du programme depuis. L’idée a aussi ses partisans à droite. En son temps, l’ADQ avait suggéré un « revenu minimum du citoyen », sans toutefois en préciser les modalités.

Dans sa plateforme électorale de 2014, QS avait fixé le plancher à 12 600 $. Toute personne de 18 ans et plus pourrait en bénéficier, l’État s’engageant à combler la différence entre ses revenus, que celle-ci soit sans emploi ou que son salaire soit insuffisant, et le minimum prévu. En 2012, QS avait évalué le coût à 3,9 milliards, mais l’avait ramené à 1,7 milliard par la suite.

 

Dans son livre intitulé Un revenu garanti pour tous (2001), François Blais écrivait : « Aujourd’hui, face à la crise que traverse l’État-providence, nous avons l’occasion, comme société, d’élargir notre solidarité en remplaçant intelligemment les programmes qui composent notre filet de sécurité sociale par une formule plus équitable : le revenu minimum annuel, garanti et inconditionnel, pour chaque citoyen et chaque citoyenne. »

Ces propos, que Françoise David pourrait reprendre à son compte, demeurent tout à fait d’actualité. Un gouvernement soucieux de simplifier la machine administrative devrait d’ailleurs y voir un intérêt. En Europe, notamment en Finlande, on y réfléchit sérieusement. Au Canada, l’Institut Cooper a proposé au gouvernement de l’Île-du-Prince-Édouard de lancer un projet pilote. Bien entendu, l’instauration d’un revenu minimum garanti nécessiterait une étroite collaboration avec Ottawa, ce qui implique les complications habituelles, mais ne serait-ce pas un magnifique exemple des vertus du fédéralisme que M. Couillard ne cesse de chanter ?

Tout cela suppose évidemment que le premier ministre est sérieux dans ses intentions et que M. Blais ne sera pas simplement le nouveau dindon de la farce. Une marque de bonne volonté serait certainement de renoncer aux nouvelles coupes de 50 millions qui sont prévues à l’aide sociale. Si les mots ont un sens, un revenu minimum garanti devrait être à l’abri des compressions.

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46 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 30 janvier 2016 02 h 03

    Et dire que nous avons pensés être libre

    Effectivement peut-être en sommes-nous toujours la , peut-être le monde en est toujours la, le seul levier qui tout le long de l'histoire ca semble apres des années de grande misères une certaine paix les combattants étant tous a plat voila pourquoi les refugiés ou les esclaves sont une certaine richesse pour les pays qui les acceuillent, mais attention ce n'est pas pour toujours, une fois nourris et rassasiers ils seront comme les autres et reveront a un monde meilleure, n'est ce pas la grande difficulté de la Chine et notre propre difficulté les gens de l'ouest il y a quelques générations n'étaient-ils pas satisfaits mais maintenant c'est quoi la limite de leur ambitions s'ils pouvaient tous nous soumette il le ferait et peut etre le feront-ils , j'espère juste ne pas voir ca, ca serait pour moi encore un plus grand malheur que la conquête, apres avoir été trompé par un roi, trahit par un autre roi, etre soumis par des gens que nous avons acceuillis serait le comble de la déchéance

  • Normand Carrier - Inscrit 30 janvier 2016 06 h 40

    Faire diversion .....

    La priorité actuelle du gouvernement Couillard est de baisser l'aide sociale de 50% et il faut se demander quant parlera-t-il de salaire minimum qui servira de joyeuse diversion électoraliste .....

    La très faible croissance économique actuelle ne permettra pas de surplus et si surplus il y a , les libéraux ont promis de baisser l'impôt ..... Alors pour le salaire minimum il faudra repasser ... Il n'y a pas seulement Blais qui passera pour le dindon de la farce mais tous les électeurs .....

  • Pierre Desautels - Abonné 30 janvier 2016 06 h 46

    À tout seigneur...


    Si jamais ce projet voit le jour, il faudra aussi reconnaître le travail inlassable de Michel Chartrand dans ce dossier...

  • Germain Dallaire - Abonné 30 janvier 2016 07 h 34

    Un autre titre

    Votre éditorial aurait plutôt dû s'intituler:Dindon de la farce. Et j'ajouterais:"il le mérite bien".
    Germain Dallaire

  • Jacques Patenaude - Abonné 30 janvier 2016 08 h 47

    méfiant

    vous oubliez les premiers promoteurs de cette idée: Les crédististes. Ce parti populiste de droite qui a été au pouvoir dans deux provinces canadiennes durant plusieurs décénnies et fut sous Réal Caouette très populaire au Québec. C'est aussi une idée soutenue par les libertariens (néo-libéraux).
    Je ne sais pas pourquoi mais je suis un peu méfiant avec une idée qui rallie principalement les radicaux de droite et ceux de gauche.

    • Christian Montmarquette - Abonné 30 janvier 2016 11 h 11

      «je suis un peu méfiant avec une idée qui rallie principalement les radicaux de droite et ceux de gauche.» -Jacques Patenaude

      1) Lisez mon commentaire plus bas pour comprendre que la gauche et la droite ne propose pas la même chose.

      2) Je ne vois pas comment on peut être plus radical que de laisser crever de misère des prestaires de l'aide sociale à 623$ par mois, en en faisant des citoyens de seconde zone qui n'ont pas les mêmes droits que les autres. Une situation de pauvreté qui engendre plus de 17 miliards de frais de santé publique par année au Québec.

      .

    • Jacques Patenaude - Abonné 30 janvier 2016 14 h 29

      @montmarquette
      "Une version gauche, qui vise l'amélioration du niveau de vie et l’intégration des plus pauvres, en fixant les prestations au dessus du niveau de faible revenu et en maintenant l’accès aux programmes sociaux."
      Est-ce que vous trouvez que le niveau de revenu de minimum garantit de 12 600$ tel que proposé par QS correpond à une amélioration du niveau de revenu et d'intégration des plus pauvres ?

      J'ai peur que l'effet du revenu minimum garanti aurait surtout pour effet de faire des pressions sur les femmes pour qu'elles mettent entre parentèse leur carrières pour élever les enfants de la famille et que le patronat y trouve une bonne raison pour faire de la pression sur les travailleurs et travailleuses à bas revenus pour réduire d'autant leur salaires.

    • Christian Montmarquette - Abonné 30 janvier 2016 16 h 04

      « Est-ce que vous trouvez que le niveau de revenu de minimum garantit de 12 600$ tel que proposé par QS correspond à une amélioration du niveau de revenu et d'intégration des plus pauvres ?

      (...) J'ai peur que l'effet du revenu minimum garanti aurait surtout pour effet de faire des pressions sur les femmes pour qu'elles mettent entre parenthèse leur carrières » - Jacques Patenaude

      Tout d'abord, reconnaissons que les 12, 600$ indexés au coût de la vie proposés par Québec solidaire, sont toujours bien mieux que les 7,476$ par année d'aide sociale qui ne rencontre même pas 50% des besoins de premières nécessité.

      Alors que le revenu minimum garanti (RMG), quand il est suffisant et bien établi, non seulement est-il le filet social par excellence pour toutes et tous, mais permettrait-il aux femmes autant qu'aux hommes de faire des choix, et justement de refuser les emplois à bon marché en les obligeant les employeurs à créer des emplois intéressants, rentables et de qualité.

      Le revenu minimum garanti , tel que Michel Chartrand le préconisait, aurait donc exactement l'effet contraire de ce que vous affirmez, puisqu'il exercerait une pression à la hausse sur les salaires; ce qui entre vous et moi, serait plus qu'une bonne chose dans une société ou le salaire minimum permet à peine de sortir du seuil de faible revenu. Une situation abérante pour tous les travailleurs et toutes les travailleuses. Puisqu'il n'est pas normal de travailler à temps complet et de rester pauvre.

      Or donc, la véritable crainte que nous devrions avoir, n'est pas de nous doter d'un filet social digne de ce nom qui permet d'assurer les besoins de première nécessité. Mais d'abandonner les citoyens dans une pauvreté telle, qu'elle engendre plus de 17 milliards par année en coûts de santé au Québec.

      Christian Montmarquette

    • Jacques Patenaude - Abonné 30 janvier 2016 19 h 22

      Donc une chose avec laquelle nous sommes tous les deux d'accord c'est que le revenu minimum garantit ne sortirait personne de la pauvreté même selon ce que propose QS. Quant à savoir si ceci exercerait une pression à la hausse ou à la baisse sur les salaires je conviens que seul l'avenir nous le dira mais personnellement je crois que compte tenu que la syndicalisation est plus faible chez les bas-salariés mon hypothèse est la plus probable. Quant à la question féministe, je constate que vous n'y avez pas répondu.
      Quant à la question de l'abandon de citoyens à la pauvreté nous nous rejoignions parfaitement.

    • Christian Montmarquette - Abonné 31 janvier 2016 12 h 02

      JP - Une chose avec laquelle nous sommes d'accord c'est que le RMG ne sortirait personne de la pauvreté même selon ce que propose QS.

      - CM : Il y a une sacrée différence entre une norme statique et une situation réelle. Or 12,600$ c'est 5,124$ de plus que le 7,476 de l'aide sociale; en plus de redonner le droit de travailler aux prestataires pour améliorer leur sort sans se faire couper 100% de leurs revenus d'emplois. Et si vous vous teniez au courant plutôt que de porter des jugements à l'emporte-pièce sans savoir, vous sauriez que le 12,600$ en question est un montant «de départ» qui est appeler à être augmenter.

      JP - Quant à savoir si ceci exercerait une pression à la hausse ou à la baisse sur les salaires je conviens que seul l'avenir nous le dira..

      CM - Je ne vois pas comment le RMG pourrait exercer une pression à la baisse sur les salaires, puisqu'il permet aux bas salariés de refuser des emplois mal rémunérés; les employeurs seront donc contraints d'augmenter les salaires pour trouver du personnel.

      - JP : Quant à la question féministe, je constate que vous n'y avez pas répondu.

      CM - C'est faux.

      Je vous ai répondu que le RMG permettait aux femmes de faire les choix de vie qui leurs convient et respectent leur liberté. Je ne vois pas comment avoir une meilleure sécurité sociale et une plus grande liberté de choix est contraire aux valeurs du féminisme? D'autant plus qu'il protège les femmes de la pauvreté, un des segments les plus atteints de notre société.

      JP- Quant à la question de l'abandon de citoyens à la pauvreté nous nous rejoignions..

      CM- Mon constat à moi, c'est que nous ne nous rejoignons pas, et que vous auriez intérêt à vous informer avant de vous prononcer.

      Croire qu'un revenu minimum incitera les femmes à se confiner dans le rôle de ménagère, relève à mon avis du préjugé. Comme si le but des femmes d'aujourd'hui n'étaient que de rester entre quatre murs pour élever des enfants!

      - CM

    • Jacques Patenaude - Abonné 31 janvier 2016 14 h 46

      "Je ne vois pas comment le RMG pourrait exercer une pression à la baisse sur les salaires, puisqu'il permet aux bas salariés de refuser des emplois mal rémunérés; les employeurs seront donc contraints d'augmenter les salaires pour trouver du personnel."CM
      Comment? fort simplement . S'il est vrai que le RMG au départ créerait une pression à la hausse. Les employeurs seraient vite aux barricades pour recréer ce qui est arrivé avec la sécurité du revenu: créer deux classes de prestataires : aptes et inaptes.À l'origine la sécurité du revenu ne discriminait pas entre apte et inapte. Ce sont justement les pressions du patronat qui a forcé les gouvernements à créer ces deux catégories. Gageons qu'ils recommenceraient. Le récent projet de loi sur la sécurité du revenu en est l'illustration parfaite. Les patrons ne sont pas fous: Ce qu'ils souhaitent c'est une main d'oeuvre qu'ils peuvent forcer à travailler au plus bas coût possible. J'insiste sur un point: les taux de syndicalisation est plus faible chez les bas salariés et pris individuellement il me semble évident que les salariés sont dans un rapport de force inégal.
      Enfin admettons qu'à court terme le RMG soit plus haut que la SR. Je vous rappelle que la SR a été indexées pendant un certain nombre d'année mais que celà fut également perdu rapidement sous la pression du patronat. L'inflation minerait rapidement le gain.
      Sur la question des femmes, je m'excuse j'avais oublié votre propos. Cependant on conviendra qu'encore aujourd'hui le poids de la famille reviens encore très majoritairement aux femmes. Ça augmenterait leur choix? Il y a choix et choix, moi j'ai tendance à penser que ça augmenterait les pressions familiales pour qu'elles acceptent ce "choix". Je conviens cependant qu'une minorité d'hommes feraient peut-être le même choix.
      Non définitivement plus je creuse la question plus je crois que le RMG est une utopie de gauche qui provoquerait une réalité de droite.

    • Christian Montmarquette - Abonné 31 janvier 2016 16 h 45

      «Les employeurs seraient vite aux barricades pour recréer ce qui est arrivé avec la sécurité du revenu: créer deux classes de prestataires : aptes et inaptes.» - Jacques Patenaude

      Désolé de vous dire que vous dérapez complètement, puisque le RMG est justement fait pour éliminer les classes de prestataires entre les aptes et les inaptes, d'autant plus que cette règle est aberrante, puisque la capacité de travailler des citoyens n'est pas tranchée au couteau avec les aptes d'un côté et les inaptes de l'autres, mais se situe sur un axe progressif d'une complète aptitude à une complète inaptitude; et qu'il y a donc toute une zone ou se trouve des millier de personnes sous utilisées qui pourraient contribuer partiellement à la société et qui se le voient actuellement refusé. Quand au reste de votre théorie, ce n'est que pure spéculation qui ne nous permet en rien de conclure quoi que soit.

      - Cm

    • Jacques Patenaude - Abonné 31 janvier 2016 19 h 46

      Le RMG est théoriquement parfait tel que vous le définissez, Malheureusement vous n'êtes pas le seul à le définir, c'est ce que je tente de vous prévenir. La sécurité du revenu n'est telle qu'elle fut définie au départ était très différrente. Elle est devenue, comme vous dites, une loi célérate suite à un rapport politique défavorable. Je ne crois pas que présentement le rapport politique favorise vos idées.