Un Oscar pour les César

Pauvre Charlotte Rampling. Au faîte d’une carrière tout en délicatesse, avait-elle vraiment besoin de cela ? L’actrice franco-britannique en compétition aux Oscar pour le film 45 ans s’est retrouvée la semaine dernière au coeur d’une polémique délétère.

Interviewée sur Europe 1, elle a osé s’opposer au boycottage lancé par des cinéastes américains qui s’insurgent contre l’absence de Noirs dans la sélection de l’Académie. Le réalisateur Spike Lee est même allé jusqu’à réclamer la mise en place de quotas raciaux dans l’attribution des Oscar. Oubliant que ses propos franchiraient aussitôt l’Atlantique, Charlotte Rampling a répliqué que cet appel exprimait une forme de « racisme anti-blanc ». Et la comédienne de conclure que « peut-être que les acteurs noirs ne méritaient pas d’être dans la dernière ligne droite » cette année.

Le scénario est éculé. On ose affirmer que, dans des domaines artistiques comme le cinéma et la littérature, l’unique critère devrait être la qualité intrinsèque des oeuvres, et l’on vous traite aussitôt de raciste. Car aujourd’hui, rien n’échappe au slogan totalitaire qui proclame que « tout est politique ». Voilà donc que l’on fait jouer, malgré elle, l’égérie des Visconti, Oshima, Allen, Lumet et Ozon dans un navet sur la dernière guerre. Comme notre chère Denise Filiatrault, ostracisée pour avoir maquillé en noir un acteur blanc, la grande dame du cinéma français a répliqué par la seule réponse qui vaille : ce silence qui « a le poids des larmes », disait Aragon.

C’est ce même silence gêné qu’avait opposé le Festival d’Angoulême à ceux qui l’accusaient de n’avoir inclus aucune femme dans la liste des candidats de son Grand Prix de la bande dessinée. Les organisateurs supprimèrent tout simplement la liste. Comprenons-nous bien, il se pourrait, et c’est même probable, qu’en ne sélectionnant aucune femme sur une liste de 30 noms, le jury d’Angoulême se soit fourvoyé. Mais s’il a péché, c’est en méprisant un talent (celui de Claire Bretecher par exemple), peu importe son sexe, et non pas faute de respecter une illusoire parité.

Il faudrait donc dorénavant saupoudrer les prix cinématographiques et littéraires de la même manière que Justin Trudeau compose ses gouvernements. Deux prix pour les Noirs, un pour les sikhs, trois pour les homosexuels et quatre pour les obèses. Où s’arrêtera-t-on ? Même la France n’est plus à l’abri de cette monstrueuse dictature de la diversité qui a depuis longtemps submergé l’Amérique. Je dis dictature parce que, dans certains milieux, on frise aujourd’hui le délire. Pour ne pas offenser les minorités, dans certaines universités, on suggère aux étudiants de ne pas se déguiser en Indiens les soirs d’Halloween. À l’université d’Ottawa, on a suspendu un cours de yoga de peur qu’il ne représente une forme d’« appropriation culturelle » (« cultural appropriation ») de la culture hindoue. À partir de quand la lutte pour l’égalité des droits sombre-t-elle dans la revanche identitaire… et le ridicule ?

 

Bizarrement, une cérémonie comme celle des César fait beaucoup mieux que celle des Oscar. Et cela, sans jamais invoquer aucune forme de discrimination positive ou de communautarisme, deux expressions honnies en France. Qu’on en juge.

L’excellent premier long métrage de la Franco-Turque Deniz Gamze Ergüven, Mustang, obtient huit nominations. Incidemment, c’est ce film sur la condition des femmes, entièrement tourné en Turquie, qui représentera la France aux Oscar. Fatima (sur la condition d’une femme de ménage immigrée) et Dheepan (sur des réfugiés sri-lankais) obtiennent plusieurs nominations. Parmi les meilleurs acteurs, on trouve Soria Zeroual (Fatima), Antonythasan Jesuthasan (Dheepan) et Loubna Abida (Much Loved). Trois réalisatrices et quatre réalisateurs sont en lice pour le meilleur film et la meilleure réalisation. L’an dernier, c’est Timbuktu, du Franco-Mauritanien Abderrahmane Sissako, qui avait remporté le prix du meilleur film.

Nous voici donc devant les deux paradoxes suivants. D’abord, celui d’une industrie cinématographique américaine néolibérale et mondialisée à souhait qui, comme nous l’avait annoncé Tocqueville, ne cesse de produire toujours un peu plus de « même », de « pareil » et d’uniformité culturelle. D’autre part, celui d’une industrie cinématographique nationale franco-française, largement subventionnée par l’État, dont le « protectionnisme » est régulièrement dénoncé par l’Europe libérale, mais qui produit, surprise, des films d’une étonnante diversité culturelle.

Cet écart entre les Oscar et les César illustre un choc de civilisations entre une société fondée sur le communautarisme et une autre fondée sur un idéal méritocratique républicain, même s’il est souvent écorché. C’est ce parti pris d’universalisme républicain, à l’origine de la Déclaration des droits de l’homme, qu’exprimait Charlotte Rampling. Et si l’égalité républicaine, avec son ignorance des races, des origines et des sexes, était la meilleure voie d’une diversité qui ne fut pas factice ? À Spike Lee, Omar Sy répondait fièrement cette semaine en couverture de Télérama : « À Hollywood, je suis un Français, pas un Noir. »

8 commentaires
  • Pascal Barrette - Abonné 29 janvier 2016 08 h 55

    Room aux Oscar, sous le radar

    Parlant discrimination, comment se fait-il que le film Room, auréolé depuis le 14 janvier de quatre nominations aux Oscar n’ait, corrigez-moi si je me trompe, fait l’objet d’aucune nouvelle dans les médias françophones du Québec, voire du pays? C’était pourtant dans le Globe and Mail du 14 janvier 2016 (http://www.theglobeandmail.com/arts/books-and-medi ) Un film canado-irlandais en nomination aux Oscar pour meilleur film, meilleure réalisation (Lenny Abrahamson), meilleure actrice (Brie Larson) et meilleure adaptation d’un roman à l’écran (Emma Donoghue de London, Ontario, qui a écrit et le roman, et le scénario), ça mérite une nouvelle, une photo, un clip, un article, une chronique, non? D’autant que la romancière-scénariste passe un an à Nice avec sa famille pour notamment apprendre le français. Ça vous ferait un bon sujet d’article, Monsieur Rioux. Comment expliquer cet étonnant silence radio?

    Pascal Barrette, Ottawa

    • Gilles Roy - Inscrit 29 janvier 2016 17 h 11

      @ Barette : Informatif et élégant, votre commentaire. Qui mène à poser la question suivante : pourquoi M. Rioux ficelle-t-il (très bien, du reste) sa conclusion à partir de deux exemples choisis, plutôt qu'à partir d'une recension moins orientée des films et situations à recenser? Y a là enjeu de rigueur et d'objectivité, c'est certain.

  • Gilles Théberge - Abonné 29 janvier 2016 10 h 58

    Les oscars dépassés?

    On peut se demander si les oscars ne commencent pas à être dépasses.

    Charlotte Rampling est partie prenante d'une culture Européenne qui a déjà dépassé le niveau de questionnement américain.

    La réaction de Omar Sye est parlante.

  • P. Raymond - Inscrit 29 janvier 2016 12 h 29

    Libre et indépendante

    À l'heure où les ex pays d'Europe ont abandonné leurs droits d'autodétermination financières sociales et culturelles à une caste de non élus chargés de promouvoir l'hégémonie mondialiste il est hautement rafraîchissant de voir une de leurs artistes afficher son indépendance et sa souveraineté face au rouleau compresseur de l'austérité intellectuelle ambiante. Bravo madame.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 29 janvier 2016 14 h 48

    Une autre excellente chronique

    Bravo !

  • Michel Fontaine - Abonné 29 janvier 2016 15 h 46

    De la méritocratie selon Christian Rioux

    Donc si je vous ai bien compris, Monsieur Rioux, Justin Trudeau aurait dû ignorer des Noirs, des sikhs, des homosexuels des obèses, qualifiés pour le poste, parce qu'ils étaient Noirs, sikhs, homosexuels ou obèses. Outre le mépris et les jugements de valeur que votre texte distille, c''est une drôle de conception des droits de la personne et de l'égalité des chances que la vôtre...

    • Hélène Paulette - Abonnée 29 janvier 2016 17 h 11

      Vous avez mal compris, monsieur Fontaine...

    • Nicolas Bouchard - Inscrit 29 janvier 2016 20 h 50

      Relisez la dernière phrase de la chornique et vous allez voir que votre propos ne tient pas la route.

      En clair, Justin Trudeau aurait dû dire: "Je vous ai sélectionné non car vous êtes femmes, sikhs, noir, aborigènes, et etc. mais bien pour votre talent et vos capacités."

      C'est ça traiter tout le monde également.

      Nic B.