Travailleurs du monde entier, (ré)unissez-vous!

Le creusement des inégalités découlerait entre autres de la révolution numérique, mais aussi de la difficulté de ceux qui en font les frais de s’unir politiquement pour le combattre.

Vous parlez d’une bande de rabat-joie ! Depuis au moins deux ans, OXFAM a pris l’habitude de publier un rapport faisant le point sur l’accroissement des inégalités au même moment où convergent à Davos le gratin du monde des affaires, de la politique, des grandes institutions internationales et autres membres du gotha de la planète à l’invitation du Forum économique mondial. Cette semaine, on en a profité pour annoncer que le patrimoine amassé par le 1 % des plus riches dépassait désormais celui des 99 % restants de l’humanité et que, à elles seules, les 62 personnes les plus riches avaient autant que la moitié la plus pauvre des habitants de la Terre.

Rappelant que plus de 90 % des entreprises partenaires du Forum brassent aussi des affaires dans les paradis fiscaux, OXFAM a souligné que pour l’Afrique seulement, les pertes fiscales équivalaient à ce qu’il en coûterait pour y soigner et probablement sauver la vie de 4 millions d’enfants de même que pour engager suffisamment d’enseignants pour que tous les petits Africains puissent aller à l’école.

Ce rappel à l’ordre était quelque peu gênant pour des organisateurs qui ont placé pendant un temps la montée des inégalités de revenus au sommet de leur classement des principaux risques mondiaux, mais qui sont passés depuis deux ans à autre chose.

Non. Cette année, on avait plutôt envie de parler de l’avènement des nouvelles technologies numériques et des immenses possibilités offertes par cette « quatrième révolution industrielle ».

Malheureusement pour le Forum de Davos, la Banque mondiale s’est avisée à son tour de jouer les trouble-fête en dévoilant la semaine dernière un volumineux et inquiétant rapport sur le sujet. Elle y concluait que les téléphones intelligents, robots, imprimantes 3D, Internet des objets et autres données numériques massives contribuent à élargir les inégalités de revenus, notamment en enrichissant une petite élite de travailleurs qualifiés capables de surfer sur la vague technologique, mais en remplaçant aussi par des machines un grand nombre d’emplois relativement bien payés et en forçant leurs anciens détenteurs à se rabattre sur de moins bons emplois.

À qui la faute ?

Le lien entre les nouvelles technologies et les inégalités avait déjà été évoqué auparavant. Le temps semble seulement toucher de plus en plus de travailleurs, y compris les mieux formés, qui voient leurs revenus stagner même si l’économie continue de croître.

Plusieurs experts ont déjà fait remarquer aussi que la déréglementation et l’explosion de l’industrie financière ont permis à des individus d’amasser des fortunes.

Un autre phénomène économique souvent avancé pour expliquer l’accroissement des inégalités est que la mondialisation, la montée de la concurrence des économies émergentes et le recul de secteur manufacturier au profit de celui des services ont affaibli le pouvoir de négociation des syndicats et même la volonté de revendication des travailleurs.

Parlant de la mondialisation, on a aussi dit qu’elle plaçait en concurrence fiscale les pays entre eux et les forçait à se montrer de moins en moins exigeants à l’égard de leurs contribuables les plus mobiles, c’est-à-dire les riches et les entreprises.

Une question de valeurs

Toutes ces explications de nature économique sont justes, mais demeurent incomplètes, écrit le célèbre politologue américain Ronald Inglehart dans le dernier numéro de la revue Foreign Affairs,consacré à la question. Il y a un siècle, tout dans le fonctionnement de l’économie laissait aussi croire que les inégalités de revenus étaient condamnées à continuer de se creuser, fait remarquer l’expert connu pour ses grandes enquêtes d’opinions menées dans des dizaines de pays et ses recherches sur l’évolution des valeurs d’une génération à l’autre. L’urbanisation, l’industrialisation, l’éducation des masses et leur syndicalisation ont toutefois permis à la classe ouvrière de s’unir et de constituer une force politique tellement grande qu’on n’a pas eu le choix de lui accorder les lois du travail, la fiscalité progressive et le filet social qu’elle réclamait.

Le succès de ces politiques et la poursuite de la transformation de la société ont amené les gens à s’éloigner de la logique de classes économiques pour s’intéresser à des « enjeux non économiques » tels que l’environnement, l’égalité hommes-femmes, l’avortement et l’immigration. Cela amène, par exemple, des gens relativement pauvres à voter non pas à gauche, mais à droite, parce qu’ils craignent les immigrants, et des riches à voter à gauche plutôt qu’à droite en appui à l’environnement, explique Inglehart.

Maintenant que les inégalités se creusent et que la colère populaire monte à cet égard, les électeurs doivent réapprendre à se voir et à agir en fonction de leur réalité socio-économique. Est-ce que cela se produira bientôt ? Probablement pas, dit l’expert. Les enjeux liés aux autres valeurs continuent de brouiller les cartes, mais ça viendra.

Pas sûr que les participants au Forum de Davos verront cela comme une bonne nouvelle.


 
5 commentaires
  • Guy Lafond - Inscrit 23 janvier 2016 05 h 23

    Le numérique, les mathématiques, la comptabilité et les nombres


    J'oubliais,

    Il y a aussi les statistiques pour nous aider à construire un monde meilleur.

    Dans cet article d'Éric Desrosiers, beaucoup d'enjeux sont soulevés et il semble qu'on ne sait plus où donner de la tête.

    Pourtant, il y a un point commun à toutes les cultures et à toutes les classes sociales: le confort!

    Le confort, c'est d'abord de respirer de l'air pur, d'avoir accès à de l'eau potable, de manger à sa faim, de s'habiller pour ne pas avoir froid, et enfin d'avoir un toit pour se mettre à l'abri de la pluie, du soleil et du vent.

    Ceux et celles qui poursuivent l'objectif ambitieux et incessant de devenir milliardaire ou multi-milliardaire pourraient bien sûr diminuer ce qu'ils appellent "leurs conforts" et s'ouvrir un peu plus aux réalités de ce monde.

    Pour y arriver, il y a le numérique, les mathématiques, les statistiques, la comptabilité professionnelle, les nombres...

    Je comprends avec vous que ce n'est pas du cinéma. ;-)

    Le monde des chiffres est malgré tout fascinant.

    Le numérique est tout nouveau et imprévisible. Et, à mon avis, il peut aussi sortir beaucoup de gens des excès qu'ils ont commis et qu'ils commettent encore.

    Les technologies numériques peuvent aider à informer rapidement et bien les gens qui se préoccupent de la santé de la planète et de celle de l'humanité.

    Oublions pour un "instant" - et si vous le voulez bien - des énergies sales comme le pétrole et le charbon quand il s'agit de résoudre cette nouvelle équation du XXIe siècle.

    Qu'en pensez-vous, Le Devoir et les lecteurs du Devoir?

    (Un Québécois à pied et à pied d'oeuvre à Ottawa)

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 23 janvier 2016 07 h 05

    une bonne nouvelle ???

    Tout ce qui servira à déstabiliser les faits actuels sera considéré comme une mauvaise nouvelle par ces participants du monde actuel. Ce qu'ils recherchent n'est pas le changement mais la plus-value de ce qui est déjà là.
    Ce n’est pas «autre chose» mais «plus».

    En passant…
    J’ai entendu que les nouvelles technologies de production d’énergie «propre» ne remplaceraient pas les énergies «sales», elles s’y «additionnera». Ne rêvez pas d’un monde où le pétrole et le charbon disparaitra des marchés, ce monde n’est pas d’ici.

    Obama se vante de bruler moins de charbon chez-lui. Effectivement, il en brûle moins, il le vend maintenant, c’est un autre qui le brûle. Mais… l’air fait toujours le tour de la Terre. Comme nous le démontre toutes les madame Météo, tous les matins de la semaine : Le vent n’a pas de frontières.

    PL

  • Jean-François Trottier - Abonné 23 janvier 2016 08 h 46

    Ce qui est très clair au quotidien

    On doit constater avec stupeur que le slogan utilisé par tous les politiciens de droite depuis des décennies est maintenant totalement désuet: des jobs, des jobs, des jobs mais pour quoi faire ?

    Beaucoup d'emplois ne permettent même pas de sortir de la misère crasse, la vue "idéale" du capitalisme sauvage du 19ème siècle est redevenue la norme partout et bientôt probabement des mères de famille retourneront faitre leur "cinquième quart" dans la rue pour nourrir tout le monde.
    (Note: c'est ainsi qu'on appelait ces femmes obligées de se prostituer en plus de leur travail à l'usine pour fournir la pitance.)

    D'accord, nous n'en sommes pas là immédiatement....pas immédiatement, ouais. En tout cas, pas hier puisque les statistiques sont toujours légèrement en retard.

    C'est en bonne partie ce à quoi a servi la dernière crise: creuser encore plus le fossé. Aussi il faut le dire, les crises ne sont pas un malheur pour les vrais riches. Si elles rendent les pauvres encore plus pauvres, forcément elles font que le différentiel augmente. Or, c'est le différentiel qui "fait" la richesse"!

    Aussi, quand on voit un riche se plaindre de la crise, on devrait savoir qu'en fait il est mort de rire.

  • François Beaulé - Inscrit 23 janvier 2016 12 h 45

    L'environnement est un enjeu économique

    Contrairement à ce que prétend Ronald Inglehart, l'environnement est un enjeu économique. La croissance économique, depuis la révolution industrielle, s'est faite au détriment de l'environnement. L'économie a besoin des ressources naturelles et la nature peine à absorber les kilotonnes de polluants que l'industrie et les transports rejettent en quantité croissante et dévastatrice. L'économie et l'environnement sont liés même si les économistes, les politologues et tout un chacun essaient de le nier.

    Les objectifs du développement ou de l'évolution de l'économie doivent intégrer la dimension environnementale. Le projet fondamental ne doit plus être la croissance sans fin des PIB. Il doit être celui du développement d'un mode de vie respectueux de l'environnement, partagé par tous les citoyens d'un pays et même du monde.

    Nous n'y arriverons pas par le jeu du libre marché. Le projet doit être d'abord politique. La simple expression du «partage de la richesse» n'a pas vraiment de sens. Qu'est-ce que la «richesse» si celle-ci est produite par une destruction de la nature ? Une croissance économique plus forte ne suffit pas et peut même nuire à terme à une agréable et équitable jouissance de la nature.

    Le véritable enjeu est le mode de vie et non pas la hausse perpétuelle du PIB. Le politique doit primer sur l'économique. Il s'agit de trouver comment y arriver.

    On représente fréquemment l'ampleur des inégalités en opposant le 1% le plus riche aux 99% restants. Il ne faudrait pas oublier de comparer la richesse économique des 10% les plus riches aux 90% restants. On mesurerait alors que presque toute la richesse est possédée par les 10%. Ce sont les 10% les plus riches qui ont développé un mode de vie toxique et qui en jouissent pour le moment. Et non pas seulement le 1%.

  • Jacques Lamarche - Inscrit 24 janvier 2016 18 h 03

    La révolution numérique sert davantage les plus grands!

    Internet, Twitter, Facebook, MSN, ... au-delà des services qu'elles peuvent rendre tant à l'individu qu'à l'entreprise, ces voies de communication permettent à une idéologie, celle qui met le confort et la consommation au sommet des priorités de nos sociétés, de vendre des valeurs et des idées comme personne ne l'a pu auparavant! Le pouvoir du numérique est affolant! Il peut faire et défaire des réputations en un rien de temps! Il peut bloquer tout changement social, faire dérailler tout mouvement écologique quand il heurte des organisations qui ne s'intéressent qu'à l'argent!

    Le numérique, loin d'être le contre-pouvoir qui allait donner plus d'humanité à nos sociétés, sert plutôt les forces du marché, et encourage un mode de vie qui, sur la misère et les inégalités, n'a guère le temps de se poser des questions!! M. Beaulé a bien raison!