Les «pissous»?

« On pique des colères, on gueule à grands coups. Mais par en arrière […] on est pissou », chantait quelque part dans les années 1990 l’irremplaçable Jean-Pierre Ferland. Difficile, pour un observateur québécois, de ne pas entendre en sourdine l’écho de ce petit air lancinant alors que se concluait mercredi à Paris la rencontre des sept pays les plus impliqués dans la coalition anti-groupe armé État islamique (EI). Une rencontre à laquelle le Canada brillait par son absence.

Cette absence allait de soi. Qui peut feindre de s’en étonner ? Comme la Russie et la Turquie, aussi exclues des discussions, le Canada ne reçoit que la monnaie de sa pièce. Un mois plus tôt, le nouveau premier ministre Justin Trudeau n’était-il pas arrivé à Paris en clamant « Le Canada est de retour » ? Ces mots ne firent pas longtemps illusion. Quel « retour », en effet, puisque la toute première décision du jeune premier ministre à peine élu consista à annoncer que le Canada retirerait bientôt ses chasseurs CF-18 des frappes de la coalition en Syrie et en Irak.

On peut difficilement imaginer décision plus à contretemps de ce qui se passe aujourd’hui dans le monde. Le groupe EI frappe la France au coeur et fait 140 victimes, un mouvement de solidarité sans précédent agite les pays occidentaux, la France se déclare « en guerre » et François Hollande fait un blitz diplomatique afin de relancer la coalition contre le groupe EI, les États-Unis et la Russie se déclarent prêts à accentuer leurs bombardements. Or, tout ce que le Canada trouve à faire dans ce contexte, c’est de prendre la poudre d’escampette. Devant une journaliste de RTL qui lui demandait « alors, vous en êtes ou pas ? » (sur l’air de « vous avez du courage ou pas ? »), le mois dernier, Justin Trudeau se contenta de bredouiller que le Canada allait reprendre ses billes.

Difficile d’imaginer une prestation plus pitoyable. Mais celle-ci n’est malheureusement pas une erreur de parcours. Elle illustre une forme bien connue d’exceptionnalisme canadien. Bref, la capacité du Canada de vivre hors du monde. Les terroristes frappent partout, mais lorsque les mêmes attentats se produisent à Saint-Jean-sur-Richelieu et à Ottawa, il faut des jours avant que les médias osent même parler d’actes « terroristes ». Dans tous les pays européens sans exception, à l’heure de l’islamisme, l’intégration des populations arabo-musulmanes pose problème. Pourtant, au Canada, il se trouve nombre de beaux esprits pour prétendre que « chez nous, ce n’est pas pareil ». Hier à Davos, avec son discours jovialiste faisant l’éloge d’une mythique « diversité », Justin Trudeau avait l’air d’un premier ministre venu d’une autre planète.

 

Si en campagne électorale on pouvait encore s’interroger sur la nécessité des frappes contre le groupe EI, ce n’est plus le cas depuis les attentats de Paris, Beyrouth, Tunis, Bamako, Ouagadougou, Istanbul et Jakarta. Selon les sondages, une majorité de Canadiens le reconnaît aujourd’hui. Au mieux, la décision canadienne apparaît donc comme une erreur à corriger. Au pire, elle risque de passer à l’histoire comme une forme de couardise.

Certes, la lutte contre le terrorisme ne saurait se résumer à des bombardements. Elle est d’abord l’affaire des services de renseignement, sans oublier les efforts diplomatiques et le nécessaire combat idéologique contre l’islamisme. Mais dans le contexte où le groupe EI a pris pied sur un immense territoire qui menace aujourd’hui la Libye, le retrait canadien apparaît comme une démission.

Sans être une panacée, ces bombardements produisent des résultats, certes insuffisants, mais utiles. « Nos efforts commencent à porter leurs fruits », a déclaré le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, aux côtés de son homologue américain, Ashton Carter. Selon ce dernier, le groupe EI a perdu 40 % de son territoire en Irak et 10 % en Syrie. Les djihadistes ont été défaits à Kobané, Sinjar et Ramadi. Après le bombardement de ses ressources pétrolières, le groupe EI a dû réduire de moitié le salaire de ses combattants. Pour le ministre britannique Michael Fallon, l’engagement entre dans une nouvelle phase. Il s’agit maintenant de couper « la tête du serpent », dit-il. En ligne de mire, on trouve les bastions de Raqqa et de Mossoul.

Ces combats sur le terrain ont aussi un effet symbolique en décourageant les milliers de volontaires qui, de partout dans le monde, rêvent de rejoindre le califat. Il s’agit de « déraciner Daech [acronyme arabe du groupe EI] sur le terrain et dans les esprits », disait le ministre Le Drian.

Nous ne sommes plus à l’époque de Lester B. Pearson et de Pierre Trudeau. En se retirant des frappes, non seulement le Canada s’exclut-il de lieux de décisions importants, non seulement ébranle-t-il la confiance de ses alliés, mais il se met aussi dans une position de vulnérabilité. Afin d’éviter de passer pour un mou, Justin Trudeau n’a cessé de répéter qu’à l’exception des frappes, il était prêt à faire « tout » ce que la coalition lui demanderait. En politique étrangère, il n’est jamais bon d’amorcer son mandat en se créant ainsi une dette… qu’il faudra bien payer un jour.

43 commentaires
  • Maude Boyer - Abonnée 22 janvier 2016 01 h 25

    Lucidité

    Bravo, Christian Rioux. Votre lucidité (entendre aussi votre courage) réussira, j'espère, à éclairer une certaine mentalité (encore) jovialo-multiculturaliste. Vous expliquez clairement la situation et les conséquences qui en découlent. Continuez d'aller à contrecourant de la bien-pensance culpabilisante et de nommer les choses telles qu'elles sont.

    • Jean Richard - Abonné 22 janvier 2016 09 h 28

      Vous n'aimez pas le multiculturalisme ? Soit ! Alors prêchons son opposé, le monoculturalisme.

      La monoculture au Canada, elle est toute tracée : elle se rallie à la majorité. La monoculture au Canada, elle est celle du 51e état, blanche et anglophone. Exit les francophones, exit les autochtones, et les immigrants doivent se conformer sans délai à cette majorité écrasante. D'accord, ils ne peuvent pas changer la couleur de leur peau mais ils peuvent changer leur langue et surtout, leur façon de vivre et leur idéologie politique.

      La crainte des autres cultures, c'est une réaction suicidaire chez les francophones. Ayant refusé à deux reprises d'exercer notre autonomie politique, nous faisons toujours partie de ce Canada, un pays où nombre de gens voient comme un accommodement raisonnable la tolérance du français dans certaines régions.

    • Jean Richard - Abonné 22 janvier 2016 09 h 29

      Vous n'aimez pas le multiculturalisme ? Soit ! Alors prêchons son opposé, le monoculturalisme.

      La monoculture au Canada, elle est toute tracée : elle se rallie à la majorité. La monoculture au Canada, elle est celle du 51e état, blanche et anglophone. Exit les francophones, exit les autochtones, et les immigrants doivent se conformer sans délai à cette majorité écrasante. D'accord, ils ne peuvent pas changer la couleur de leur peau mais ils peuvent changer leur langue et surtout, leur façon de vivre et leur idéologie politique.

      La crainte des autres cultures, c'est une réaction suicidaire chez les francophones. Ayant refusé à deux reprises d'exercer notre autonomie politique, nous faisons toujours partie de ce Canada, un pays où nombre de gens voient comme un accommodement raisonnable la tolérance du français dans certaines régions.

    • Raymond Labelle - Abonné 22 janvier 2016 10 h 04

      D'un point de vue du ROC, pourrait-on faire les mêmes reproches au nationalisme québécois ou, en tout cas, au mouvement indépendantiste, que ceux que M. Rioux et d'autres font au multiculturalisme?

      Refus de s'intégrer à la nation canadienne malgré le fait qu'un demi-État soit concédé et que l'État fédéral soit officiellement bilingue (même si la langue de travail y est beaucoup l'anglais, les citoyens ont quand même des services en français) Refus de s'intégrer à la nation canadienne sur la base de critères ethniques?

      Après tout, par exemple, c'est au nom du caractère indivisible de la nation française que les cultures bretonne ou basque, par exemple, ont été ratiboisées en France.

    • Colette Pagé - Abonnée 22 janvier 2016 10 h 56

      Le philosophe Alain Finkierlkraut, théoricien de l'identité malheureuse émet l'opinion suivante : "Je ne crois pas que ce soit par le multiculturalisme que nous pourrons répondre à ce défi.

      Là, il s'agit d'aider les musulmans à s'intégrer dans une culture très différente de celle d'ou ils viennent. Il y va de leur avenir et du nôtre. (Référence le Point, 14 janvier 2016, p. 27)

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 22 janvier 2016 11 h 03

      @ Jean Richard

      Toujours le même discours un peu naïf des inclusifs à œillères. Pour eux, tous les Québécois qui ne sont pas jovialistes et qui ne portent pas de lunettes roses sont des pissous.

      Allez donc voir à Vancouver ce que ça donne d’accueillir à bras ouverts des étrangers millionnaires qui achètent par centaines des maisons qu’ils n’occuperont jamais parce qu’ils ne cherchent qu’à blanchir leur argent.

      Vous verrez qu’il n’y a pas qu’au Québec que bien des gens en ont ras le bol du multiculturalisme à n’importe quel prix.

      Il ne faut pas avoir beaucoup sorti de sa cour pour continuer à nous servir un tel discours.

    • Sylvain Rivest - Inscrit 22 janvier 2016 11 h 42

      Tant qu'à faire... Si les bombes c'est la solution.

      Pourquoi ne pas lâcher quelques bombes atomiques sur l'Afrique?
      Et puis, en passant, sur tout ceux qui sont mal gouverné!!!

      Tout le monde serait heureux! Non?

    • Guy Lafond - Inscrit 22 janvier 2016 15 h 11

      Revisiter la chanson de Jean-Pierre Ferland:

      "..Maudit qu’on critique, maudit qu’on rouspète
      La buée dans les barniques, la boue dans l’toupet
      Mais par en arrière on prend son trou.."

      Les pissous ne sont-ils pas tous ceux et celles qui massacrent notre planète avec des fusils et du pétrole?

      Nous entrons dans une nouvelle aire, ne croyez-vous pas:

      Il y a de plus en plus des guerriers pacifiques qui se battent avec la plume, avec des mots et...avec le poing sur la table. Les meilleurs orateurs, les meilleurs écrivains, remporteront la bataille et la guerre en ralliant une majorité de gens qui en ont marre de la course aux armements pendant que de plus en plus de glaciers n'arrivent plus à s'entretenir.

      À Charlie Hebdo et à tous les autres medias occidentaux: mettons-nous au travail. Ça presse! Nous avons besoin d'ouvrir les yeux à plusieurs pays encore.

      Et merci la France pour nous avoir aider tous à la conclusion d' un accord historique lors du COP21 de décembre 2015. :-)

      "Veux-tu danser?" (Jean-Pierre Ferland)

    • Guy Lafond - Inscrit 22 janvier 2016 16 h 49

      Revisiter la chanson de Jean-Pierre Ferland:

      "..Maudit qu’on critique, maudit qu’on rouspète
      La buée dans les barniques, la boue dans l’toupet
      Mais par en arrière on prend son trou.."

      Les pissous ne sont-ils pas tous ceux et celles qui massacrent notre planète avec des fusils et du pétrole?

      Nous entrons dans une nouvelle ère, ne croyez-vous pas?

      Il y a de plus en plus des guerriers pacifiques qui se battent avec la plume, avec des mots et...avec le poing sur la table. Les meilleurs orateurs, les meilleurs écrivains, remporteront la bataille et la guerre en ralliant une majorité de gens qui en ont marre de la course aux armements pendant que de plus en plus de glaciers n'arrivent plus à s'entretenir.

      À Charlie Hebdo et à tous les autres médias occidentaux: mettons-nous au travail. Ça presse! Nous avons besoin d'ouvrir les yeux à plusieurs pays encore.

      Et merci la France pour nous avoir aider tous à la conclusion d' un accord historique lors du COP21 de décembre 2015. :-)

      "Veux-tu danser?" (Jean-Pierre Ferland)

    • Jean-Serge Baribeau - Abonné 22 janvier 2016 18 h 47

      S'opposer au multiculturalisme, ce n'est pas prôner le monoculturalisme. L'idée, c'est de vivre dans une société "pluriculturelle" dans laquelle on s'entend sur certaines règles communes.

      L'idée, c'est de vivre ensemble autant que faire se peut.

      L'idée, c'est de ne pas vivre les uns à côté des autres, en s'ignorant quasiment.

      L'idée, c'est d'éviter le communautarisme qui amène les personnes à vivre surtout, sinon exclusivement, avec des personnes partageant les mêmes origines et la même culture.

      Une société, c'est une société. Ce n'est pas un agglomérat.

      JSB, sociologue

  • Jacques Lamarche - Abonné 22 janvier 2016 04 h 12

    Un rôle de gardien de la paix qui plaît, ...

    mais le monde est en guerre!

    Tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, le Canada de Justin Trudeau, pour rester fidèle à une image imaginée pour gagner la faveur populaire, est entré dans un conte de fée! Il tend à nier les réalités - peu importe la gravité des dangers que le terrorisme puisse faire peser sur toute l'humanité - et à nous faire plonger dans une atmosphère où par le sourire et la bonne volonté, tout va se régler! Et sans faire équipe avec ses alliés!

    Le premier ministre ne paraît pas à la hauteur; il fait penser à un enfant de choeur! Sauf quelqu'uns et vous, monsieur, personne n'ose en parler! Pendant combien de temps pourront durer la lune de miel et la protection que lui assure la masse des médias.

    • Jacques Patenaude - Abonné 22 janvier 2016 09 h 03

      Les grandes puissances ont essayées de régler militairement les problèmes en intervenant en Irak, par la suite en Libye, au Mali etc. Dans tous ces pays le djiadisme c'est trouvé renforcé. Le moins que l'on puisse dire c'est que le résultat n'est pas probants même si à chaque fois on disait que la victoire était proche.
      Bien d'accord qu'il est important de lutter contre les djiadistes mais pour le moment il me semble évident que la stratégie militaire des grandes puissances ne fonctionne pas. Plutôt que de se précipiter pour aller toujours plus loin au fond du cul-de-sac je suis d'accord avec Trudeau. Commençons par trouver une stratégie efficace plutôt que de poursuivre ce qui empire la situation.

    • Jacques Lamarche - Abonné 22 janvier 2016 17 h 11

      Tout à fait d'accord avec votre point de vue! La guerre ne fera qu'enflammer et prolonger les hostilités! Mon opposition tient au fait que Trudeau n'a pas de plan! Du vrai cinéma alors que les autres en ont plein les bras! Il faudrait d'abord qu'il reconnaisse la gravité des événements, puis qu'il propose un programme d'action.

      Justion doit se donner une stature de chef d'état. Il gagnerait des galons s'il se montrait plus réaliste dans l'examen de la situation et qu'il osait avancer quelques pistes de solution, dans un clmat de collaboration avec les partenaires de la coalition. Pour l'instant, il fait un cavalier seul et offre un spectacle navrant, en dépit de la pertinence et de la justesse de sa position!

  • Hélène Gervais - Abonnée 22 janvier 2016 06 h 44

    Qui viendra aider le kanada

    si l'ei frappe ici? est-ce que le p.m. s'est posé la question?

    • Jean-François Trottier - Abonné 22 janvier 2016 09 h 16

      Voilà un bon exemple de réaction épidermique qui mène directement aux pires violences. Ce n'est pas pour nous protéger, ni pour nous venger, ni "parce qu'on est les bons et eux les méchants" que nous devons agir.

      Oui, j'appuie un effort armé du Canada contre l'E.I., mais encore faut-il nous garder de nous prendre pour... l'image que les américains essaient de passer d'eux-mêmes.
      Gardons la mesure, nous le faisons parce que ce qui se passe la-bas est révoltant. Mais n'oublions pas que le Canada a ses propres atrocités sur la conscience, dont les traitements envers les Métis et Autochtones.

  • Pierre Desautels - Abonné 22 janvier 2016 07 h 39

    Tous des pissous...


    Notre jeune PM a été maladroit dans sa manière de gérer ce dossier, mais sur le fond, il a raison. Quel impact auraient les frappes de nos F-18 dans cette guerre, autre que de nous donner bonne conscience? Dans l'ensemble du dossier, ces frappes du Canada font figure de tire-pois pour l'ennemi. La France et les U.S.A. entre autres ont foutu le bordel dans cette région par diverses attaques et ils ne s'attendaient pas à une réplique? Ils n'ont fait que nourrir la bête et facilité le recrutement pour les extrémistes. Et suite aux "retentissants" succès des invasions en Afghanistan et en Irak, tous ces faucons occidentaux sont perçus par l'ennemi comme trop "pissous" pour aller combattre au sol. Et Christian Rioux qui croit vraiment à la propagande des Jean-Yves Le Drian et Ashton Carter? Pathétique...

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 22 janvier 2016 09 h 40

      Même les "répliques" font partie du chaos que l'oligarchie veut étendre jusqu'en Europe. Vous croyez vraiment que les États-Unis et la France, entre autres, "combattent" l'État islamique?

    • Andres Ponce De Leon - Inscrit 22 janvier 2016 20 h 30

      Quand Christian Rioux commence à déraper c'est que ça va mal...

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 22 janvier 2016 07 h 40

    Colonisés

    Le Canada est sous la tutelle et les ordres des États-Unis, à son grand détriment, tout comme la France, l'Allemagne et bien d'autres pays occidentaux. Tous jouent un rôle dans le grand stratège de mondialisation et de "meltingpotisation". Si le cabinet Trudeau a fait l'annonce d'entrée de jeu que le Canada ne participerait pas aux frappes aériennes, c'est qu'il avait déjà reçu les ordres de son grand patron.

    Le Canada joue le rôle du "bon gars" qui se dit neutre et souhaite que tout le monde fasses la paix, tout en jouant le rôle de sauveur des plus faibles et des victimes. Un peu comme le second du bourreau qui prétend être du côté du prisonnier. Merkel et Hollande sont ces prétendus "sauveurs", au détrimens de leurs peuples.

    Nous nageons en plein délire et dans la soupe du meltingpot qui, par le truchement d'un métissage forcé, tente de créer l'Homme nouveau, déraciné, décérébré, acculturé, paupérisé, illettré.