Gurik fait son théâtre

Robert Gurik
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Robert Gurik

Robert Gurik, ça vous dit quelque chose ? L’homme, pourtant, est fascinant. Dramaturge québécois de premier plan dans les années 1960 et 1970, Gurik est l’auteur de plus d’une vingtaine de pièces, traduites en plusieurs langues (anglais, italien, grec, hollandais, tchèque, arménien, portugais et arabe), jouées dans de nombreux pays et souvent couronnées.

Son nom figure même dans le grand Dictionnaire des littératures française et étrangères (Larousse, 1992), dans lequel on présente toutefois erronément l’auteur comme étant d’origine russe, alors qu’il est d’origine hongroise, et comme ayant « immigré à Montréal en 1963 », alors qu’il est ici depuis 1951. Gurik, en résumé, est une importante figure du théâtre québécois moderne, mais qui le sait encore ?

Cette ingratitude à son égard explique le fait que son autobiographie, Gyurik en trois actes, soit autoéditée. Cette situation m’a fait hésiter à me plonger dans la lecture de ce livre. Les ouvrages à compte d’auteur, de nos jours, sont la plupart du temps mal foutus et décevants. Or, ce n’est pas le cas de celui-ci, édité grâce aux soins amicaux du maître Pierre Filion (qui oeuvre chez Leméac). À l’image de son auteur, cette autobiographie est pleine de vie, d’esprit, et captive du début à la fin.

Sous l’Occupation

Le parcours de Gurik ne manque pas de piquant. Né en 1932 en France de parents juifs hongrois, le petit Robert vit ses trois premières années chez sa tante, à Budapest, avant d’être rapatrié à Paris par ses parents. Quand la Deuxième Guerre mondiale éclate, il a sept ans. Sous l’Occupation allemande, sa famille, traquée par les autorités antisémites, survit de refuge en refuge. Plusieurs des tantes, oncles et cousins du petit Robert périront dans les camps de la mort.

Gurik pourtant, dans son oeuvre, ne reviendra pas vraiment sur ces événements. « Avec ma chance insolente d’avoir échappé à cette horreur, écrit-il, je me suis toujours senti malvenu d’écrire sur le sujet et “d’en faire commerce”. » Plus encore, il affirme avoir développé, durant ces années sombres, une idée de l’homme non pas comme « ange déchu », mais comme « animal promu ». Par conséquent, « en banalisant l’atrocité comme relevant de la nature même de l’homme dans sa quête de pouvoir et de privilèges particuliers, explique-t-il, je craignais de déculpabiliser les négationnistes et ceux qui répondent présents auxappels des loups et surtout, surtout, de blesser les familles en deuil dont je fais partie ».

L’enfant, « paresseux, distrait, rêveur », vit néanmoins son après-guerre dans une certaine insouciance, grâce à l’amour des siens. Toute la famille débarque à Montréal à 1951, en pleine Grande Noirceur. Gurik s’inscrit à l’École polytechnique et devient ingénieur mécanique. Employé du Canadien Pacifique, il traverse le pays et découvre que « le Québec et le reste du Canada n’ont en commun que la monnaie, la bière et la méconnaissance de l’autre ». Il devient citoyen canadien, indépendantiste et ingénieur en ventilation à Montréal.

C’est son amoureuse, la décoratrice de théâtre Renée Noiseux, avec qui il se mariera deux fois, en deux jours, à l’église d’abord et à la synagogue le lendemain, pour bluffer leur famille respective, qui l’entraîne vers l’écriture dramatique. Toujours ingénieur commercial, Gurik écrit de plus en plus. Une de ses pièces est jouée pour la première fois, officiellement, en 1965. À cette occasion, on demande au dramaturge de simplifier son nom, Gyurik, en « Gurik ». Le public de ces années-là, se rappelle-t-il avec plaisir, « a une attitude frondeuse et bon enfant » qui n’a plus cours maintenant. Un jour, Gurik assiste à une pièce dans laquelle un comédien s’exclame « j’en ai assez ! » Déçue par l’oeuvre, une partie du public se lève aussitôt en criant « nous aussi ! »

Théâtre politique

 

Le théâtre québécois est alors en pleine ébullition, mais ses créateurs trouvent peu de débouchés pour leurs oeuvres. Avec d’autres, Gurik fonde donc le Centre d’essai des auteurs dramatiques (CEAD) afin de diffuser les nouvelles créations d’ici. Sa vie durant, Gurik sera d’ailleurs toujours à l’avant-garde en matière de diffusion des oeuvres et de protection du droit d’auteur, lui qui a fondé une foule d’associations vouées à ces missions, se faisant ainsi quelques ennemis parmi les décideurs du milieu.

Inspirée par le théâtre de Bertolt Brecht, son oeuvre veut poser des questions aux spectateurs dans le but « d’éclairer les événements de l’actualité, symptômes apparents des problématiques qui nous interpellent ». Dans La littérature québécoise (Typo, 1997), Laurent Mailhot présente l’oeuvre de Gurik comme une critique du capitalisme, tout en soulignant ses audaces formelles. Le pendu (Leméac, 1970), sorte de variation prolétarienne du récit christique, illustre bien cette approche, qui rejette le théâtre psychologique et flirte avec l’anarchisme philosophique. Gurik a cru « à l’efficacité sociale et politique d’une sorte de théâtre », avant de déchanter. En 1976, il devient même écrivain à temps plein et, peu de temps après, chargé de cours en scénarisation à l’UQAM.

Aujourd’hui, à 83 ans, en deuil de son fils handicapé mort dans son sommeil le 1er janvier dernier, Gurik continue d’enseigner et d’écrire des pièces, même si son théâtre ne trouve plus preneur au Québec. Il pourrait en être frustré, mais ce n’est pas dans sa nature. « En vérité, écrit-il pour résumer son sentiment devant l’oubli qu’on lui réserve, ce n’est ni de la colère ni de la déception, mais une sorte de stupeur, d’incompréhension. »

Son autobiographie, disponible seulement à www.robertgurik.ca, aux librairies Olivieiri et Raffin pour le moment, nous force à partager cette incompréhension. Gurik a encore du nerf et du style.

Je crois avoir introduit dans ce haut lieu mondain qu’est le Théâtre du Nouveau Monde une autre forme de théâtre qui rejoint le théâtre grec, non pas dans sa forme, mais dans son utilité: l’Agora où se discutent les affaires de la Cité et du monde.

Gyurik en trois actes

Robert Gurik, Robert Gurik éditions, Montréal, 2015, 224 pages



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