Deux mondes irréconciliables

Que peut une femme occidentale devant un homme arabe aux prises avec le poids de traditions ancestrales? Deux façons opposées de considérer les relations s’affrontent dans ce roman.
Photo: Domaine public Que peut une femme occidentale devant un homme arabe aux prises avec le poids de traditions ancestrales? Deux façons opposées de considérer les relations s’affrontent dans ce roman.

Qui a dit que la littérature devait être rassurante ? Malaise. Malaise grandissant à la lecture du premier roman de Laura T. Ilea, Montréalaise d’origine roumaine, auteure d’un recueil de nouvelles et de plusieurs essais.

Incertitude devant le titre, d’abord. Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur. À prendre au pied de la lettre ? À entendre de façon ironique ? À lui seul, ce titre résonne comme une provocation. À l’image du roman lui-même ? Pas si vite.

Une femme, un homme, à Montréal, de nos jours. La trentaine. Ils vont tomber dans les bras l’un de l’autre. Relation amoureuse enivrante, sexe torride. Passion dévorante. Et impossible.

On est du côté de la femme, dans sa tête à elle : c’est elle qui raconte après coup. Le paradis, puis l’enfer quelle a vécu avec lui, disons, pour résumer grossièrement. Le manque, la douleur. Le sentiment d’abandon, d’impuissance.

Si ce n’était que ça. L’abnégation, le renoncement à soi-même, à ses valeurs. La victimisation volontaire. L’aveuglement devant le dénouement pourtant prévisible, catastrophique… Jusqu’où une femme peut-elle aller par amour ? Laura T. Ilea va très loin dans l’exploration de tout cela.

Là où elle fait un pas de plus, et c’est annoncé dès le début en fait, c’est que la femme en question est occidentale et l’homme kabyle. Ce que ça change ? C’est toute la question qui est posée.

À tous les scénarios d’amouravorté qu’on peut imaginer se superpose ici le mur d’incompréhension entre deux cultures. Deux façons opposées de considérer les relations entre hommes et femmes s’affrontent.

Que peut l’amour, que peut une femme occidentale devant un homme aux prises avec le poids de traditions ancestrales et la mainmise familiale ? Quel poids dans la balance à côté de la promise qui attend en Algérie, cette jeune vierge avec qui il est entendu que l’homme fondera une famille à Montréal…

« Il ne me demandait pas du temps pour qu’il puisse arranger les choses, note la narratrice. Non, ce qu’il voulait n’était rien d’autre que d’accepter la fatalité. Sa fatalité. Sa femme et lui étaient prédestinés. »

Pour lui, aucun doute, tout est possible. Une fois marié, bien établi avec sa femme dans leur logement montréalais tout équipé, rien ne l’empêchera de continuer de voir en douce sa maîtresse.

L’espoir, malgré tout

Pour elle, une obsession de tous les instants : comment l’amener à changer d’idée ? « Il était amoureux de moi, rien à dire. Maintenant, il ne manquait que sa décision. Me suivre. »

Difficile de ne pas perdre ses moyens cependant : « J’étais paralysée par l’incompréhension, par l’absurde, par l’impuissance. Ses décisions me dépassaient entièrement. » Malgré tout, elle n’a cessé secrètement d’espérer, jusqu’à la toute fin.

Après coup, elle se demande : « Me suis-je rendu compte du coût que serait pour moi cette histoire ? Est-ce que j’ai compris qu’il ne ferait jamais marche arrière, qu’il ne voulait pas mes secousses et mes sables mouvants, mais bien la certitude et la tempérance ? »

Dès le début du roman, on sait que cette relation est vouée à l’échec. Le récit n’est que l’analyse rétrospective de cet échec. Mais avec tout ce que cela comporte d’abord d’emportements, de griserie, de charge émotive, sexuelle.

De souvenirs heureux : « C’est ça que j’ai appris de lui. Le plaisir pur, sans culpabilité. Malgré son monde, malgré sa femme et leurs sentiments éternels, j’étais au comble de ma jeunesse. Et le plaisir que je ressentais en était le témoin. »

La chronologie, pas toujours facile à suivre, superpose l’avant et l’après-rupture dans un mouvement de va-et-vient. L’impression de tourner en rond après un certain temps : on aurait envie de secouer cette femme pour qu’elle cesse de ressasser tout cela.

Surtout qu’elle continue d’excuser son amant, en quelque sorte. Elle continue à ne pas vouloir l’accuser en tout cas. Pas question d’en faire un bourreau. « C’est trop facile de dire qu’il attendait sa femme et qu’il essayait d’endormir mes soupçons. Non, la vérité c’est qu’il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Il n’était pas capable d’anticiper. Il n’était pas capable de faire un lien entre ce qu’il ressentait et les décisions qu’il devait prendre. »

Tout dans cette histoire, dans ce roman, semble excessif. Poussé à la limite. Même du côté de la sensualité, de la sexualité qui penchent vers la perversité, qui flirtent avec la porno.

L’impression que ce sont nos propres limites qui sont testées. Nos propres valeurs qui sont mises à l’épreuve. D’où le malaise devant Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur. D’où l’intérêt de se confronter à ce livre.

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Ne pas exercer de cruauté, c’est déjà une bonne définition de l’amour

Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur

Laura T. Ilea, L’Harmattan, Paris, 2015, 212 pages

1 commentaire
  • Normand Renaud - Inscrit 23 janvier 2016 19 h 06

    L'impossible

    En résumé je cite dans le texte:
    "" Pour elle, une obsession de tous les instants : comment l’amener à changer d’idée ? "" Elle commence une relation, et se met à l'idée de vouloir le chanher.
    Certain que la relation es vouée à l'échec ou un divorce.
    Dans le cas ici, elle ( raconté par elle ) décide de s'amouracher avec un étranger, culture différente.
    Elle doit accepter l'autre selon qui il est, non le changer. Sinon, elle doit choisir une relation compatible. C'est mon humble opnion.