Des fantômes à l’hôtel

Le Scribe est célèbre pour avoir abrité au sous-sol la toute première séance publique de cinéma des frères Louis et Auguste Lumière.
Photo: Agence France-Presse Le Scribe est célèbre pour avoir abrité au sous-sol la toute première séance publique de cinéma des frères Louis et Auguste Lumière.

Une fois n’est pas coutume. Je vais vous parler d’hôtels comme lieux de mémoire. Faut dire qu’à Paris, certains d’entre eux sont peuplés de fantômes d’artistes, qui vous sautent dessus à l’arrivée sans vouloir lâcher prise. Au moment de plier bagage subsistent, diffuses, quelques impressions de connivences…

C’est le merveilleux documentaire Hôtel La Louisiane du Montréalais Michel La Veaux, toujours à l’affiche au Cinéma Beaubien, sur ce lieu de séjour mythique à Saint-Germain-des-Prés, qui m’a donné envie de devenir à sa suite chasseuse de fantômes. À La Louisiane, les spectres dansent sur un air de jazz, enlaçant au passage Boris Vian, Juliette Greco et Miles Davis. Dans son film témoignent plusieurs créateurs venus un jour s’y poser dans l’espoir de capter l’odeur de ces années libres, d’Albert Cossery à Robert Lepage.

Moi aussi, je me suis déjà perdue dans ses dédales. Cette fois, c’est d’un hôtel plus chic et moins swing dont j’arrive : Le Scribe, où nous logent Les Rendez-vous d’Unifrance durant nos tournées d’entrevues avec les cinéastes français. Plus âgés qu’à La Louisiane, plus collets montés et encore… ses anciens pensionnaires n’en sont pas moins bruyants que ceux des existentialistes. Et nul n’y songe davantage à les faire taire.

Après tout, songe-t-on, la modernité n’avance jamais seule, mais juchée sur les épaules des anciennes avant-gardes pétrifiées dans leur mythe. D’où l’envie parfois de leur redonner vie. C’était comment, au juste, dans ce temps-là ?

Offrant quelques réponses à nos questions, près de l’opéra Garnier si baroque, Le Scribe, témoin de la Belle Époque comme le Grand Hôtel en face, déroule pour d’anciens visionnaires jadis reçus chez lui ses tapis rouges.

De fait, chaque étage, avec photos à pleins couloirs et coussins éponymes sur canapé, est consacré à une gloire qui l’a fréquenté : de Joséphine Baker de la Revue nègre, à Serge Diaghilev des Ballets russes, en passant par des écrivains aux antipodes l’un de l’autre : Marcel Proust et Jules Verne. On les salue avec les égards dus à leur rang, avant de courir vaquer à ses affaires. Ces élégants voisins savent aussi se montrer discrets.

Les premiers pas du cinéma

Le Scribe est surtout célèbre pour avoir abrité au sous-sol la toute première séancepublique de cinéma, en l’an de grâce 1895. C’était au salon Indien du Grand Café il y a 110 ans et des poussières : le samedi 28 décembre plus précisément. Le lieu abrite aujourd’hui une salle de conférence collée au restaurant du petit-déjeuner, où on jette un coup d’oeil dans le vain espoir d’apercevoir l’ombre de Louis et Auguste Lumière penchée sur leur cinématographe.

Au rez-de-chaussée voué à ces inventeurs du septième art — ainsi qu’à la mémoire du Jockey Club qui y avait ses quartiers pour les aristos à lorgnons — des films passent en boucle, cette fois par extraits du Voyage dans la Lune de Georges Méliès, qui nous arrachent un sourire entre deux rendez-vous.

L’an dernier, poussant le bouchon, on allait même visiter au Grand Palais l’expo consacrée au cinéma des premiers temps, avec reconstitution de ce salon Indien et le même programme des dix courts métrages de la célèbre soirée (à laquelle assista Méliès, le futur inventeur des films à effets spéciaux qu’Antoine Lumière, père des deux autres, tenta de dissuader d’acheter un cinématographe, invention sans avenir). Ouais !

On essaie de se remettre dans l’ambiance, pas trop glorieuse pour la profession. Les journalistes, peu imaginatifs, ou simplement paresseux, avaient snobé l’événement. Trente-cinq amis ou badauds formaient le public. L’arrivée du train en gare de La Ciotat fit entre autres un malheur, donnant l’impression aux spectateurs que la locomotive fonçait droit sur eux. Les frères Lumière étaient loin d’imaginer l’avenir glorieux qui attendait leurs images mobiles sur grand écran. La postérité se chargea de leur donner tort sur ce point.

Face à l’entrée du Grand Café d’autrefois, au 44 boulevard des Capucines, une plaque évoque le jour J et la mémoire des pionniers. Mais les gens passent vite devant, frileux, pressés. Pas grave ! On entre à l’hôtel. Ils sont là. D’autres fantômes aussi.

Le coussin Marcel Proust

Admiratrice de Marcel Proust et de sa Recherche, j’avais lorgné à chacun de mes séjours précédents au Scribe le coussin à son nom, sur le divan de son étage ; avec fantasme de le faucher, ni vu ni connu, pas vu, pas pris. Crime d’intention, que j’ai fini par avouer aux réceptionnistes de l’hôtel, après l’avoir dûment acheté. Le Scribe en conservait des exemplaires en stock, pour rechange en cas d’accidents ou de vols, si j’ai bien compris.

On me l’apporta fièrement. J’étais la seule cliente à avoir fait pareille demande, de mémoire d’employés venus commenter l’étonnante transaction.

« Ça prend des étrangers pour aimer à ce point la littérature française », m’assura l’un deux, curieux de savoir si Proust avait écrit un roman.

« Oui et un long, génial, situé en grande partie à Paris. »

Il se promettait de s’y plonger un jour. « N’est-ce pas un autre Français qui a gagné un prix Nobel, Patrick Modiano ? »

« Vrai, mais avec un style totalement opposé à celui de Proust. En tout cas, votre pays peut être fier d’avoir enfanté des auteurs pareils. »

« Ici, on connaît mal la littérature française, vous savez. » Ça le chicotait de l’avouer.

On a parlé de notre langue commune aussi, trop souvent inclinée devant l’anglais, dans les hôtels comme ailleurs.

« Au rythme où vous courez, dans vingt ans, l’anglais aura tout balayé à Paris. Ah ! »

Nous voilà mis d’accord là dessus. Il semblait quand même loin, cet avenir-là, mais les spectres du Scribe ne parlaient pas assez fort, je présume, pour bloquer tous les courants d’air des grandes amnésies.

Au retour, le coussin Marcel Proust s’est installé sur ma chaise de bureau. À l’heure où j’écris ces mots, il me garde les reins au chaud, m’offrant surtout l’impression béate d’avoir capturé au vol un des fuyants fantômes de Paris.