La vie en action, version Chapoutier

Il ne faudrait cependant pas oublier que le pays de Charlemagne et de Pasteur se targue tout de même d’hériter de plus de 20 siècles d’histoire derrière les sécateurs avec une brochette fabuleuse de terroirs.
Photo: Fred Dufour Agence France-Presse Il ne faudrait cependant pas oublier que le pays de Charlemagne et de Pasteur se targue tout de même d’hériter de plus de 20 siècles d’histoire derrière les sécateurs avec une brochette fabuleuse de terroirs.

Michel Chapoutier est un drôle de pistolet. Vous démarrez la cassette et voilà le verbe lancé à la figure de vérités toutes faites, de propos tièdes et de conventions frileuses. L’homme ne parle pas à travers son chapeau mais à travers des propos aux allures de chapeaux de roues à vous donner des vertiges dans la région des convictions. Un drôle de pistolet, oui, qui dégaine avant même que le statu quo ne vienne cristalliser le doute.

L’inscription ornant le blason de la maison Chapoutier, qui voyait le jour au tout début du XIXe siècle dans le Rhône septentrional, est sans équivoque : « Fac et spera ». On saisit rapidement que, derrière ce « Fais et espère », il n’y a pas place pour le surplace. Depuis son entrée en fonction à la tête de la maison en 1990, l’homme essaimera hors de sa communauté rhodanienne (Saint-Joseph, Côte-Rôtie, Hermitage, Cornas) pour investir le Rhône méridional (Châteauneuf-du-Pape, Côtes-du-Rhône), le Lubéron, puis l’Alsace, le Roussillon (Rivesaltes, Banyuls) avant de gagner le Portugal et l’Australie.

La bougeotte le monsieur ? Pas nécessairement celle que vous pensez. À ce « Fac et spera » originel pourrait se substituer aujourd’hui ce « Vita in actione », plus près celle-là d’une (bio)dynamique des sols, une « vie en action » qui se veut le credo moteur du vinificateur. Car, selon notre homme, un sol bactérien qui vit a plus de chance de « liquéfier » le minéral du sous-sol pour nourrir, par effet de capillarité, la vigne tout en en démultipliant l’originalité organoleptique. « Le vin devient alors une symphonie aromatique », dira le vigneron qui peste contre « cette recette de fabrication du vin adaptée à la vision du winemaker et non sur celle axée sur le terroir ». Un égoportrait viticole qui n’a pas sa place.

Terroirs en devenir

Il est vrai qu’une liberté technique plus large, comme la pratique par exemple du goutte à goutte appliquée pour l’irrigation en Californie, tout comme en Australie, en Argentine ou au Chili, est à même non seulement de standardiser une production, mais aussi de définir pour mieux satisfaire le goût du consommateur. Une approche qui n’est, pour Michel Chapoutier, autre qu’une « utopie déraisonnable ». Il ajoutera : « Nous ne sommes pas chez nous dans le marketing de la demande avec des vins parfumés aux levures ou édulcorés pour en chasser l’amertume. » Cela dit, de plus en plus de perles émergent et brillent sur le plan du terroir parmi ces pays « neufs », avec une solide histoire à raconter. Des terroirs en devenir.

À ces libertés techniques omniprésentes dans le Nouveau Monde, la France oppose des règles plus strictes. D’une part, corsetée par l’Institut national de l’origine et de la qualité (INAO) et sa démarche qualitative certifiée par l’Institut des appellations d’origine contrôlée (AOC) qui assurent une valorisation du terroir et, d’autre part (hélas cette fois), étouffée par une loi Evin qui, depuis 1991, plombe les ardeurs légitimes des vignerons à vendre décemment le fruit de leur labeur.

Il ne faudrait cependant pas oublier que le pays de Charlemagne et de Pasteur se targue tout de même d’hériter de plus de 20 siècles d’histoire derrière les sécateurs avec une brochette fabuleuse de terroirs, des entités aussi uniques que singulières, mais aussi complexes et non reproductibles. C’est cet enjeu de taille, cette longueur d’avance, que Chapoutier ne veut pas gâcher mais au contraire exalter, en s’éloignant du « goût maison » (lire, la signature du vinificateur) pour laisser librement discourir ces fameuses bactéries opérant dans les sols.

À l’argumentaire qu’il n’est point besoin d’être connaisseur pour aimer le bon vin, Michel Chapoutier répondra, l’air malicieusement amusé, que « l’on n’a pas besoin non plus d’être gynécologue pour faire l’amour ». Pas faux. Le domaine du jouir ne relève-t-il pas du consentement que l’on s’offre sans trop réfléchir ? À ce chapitre, connaisseur ou pas, tous sont égaux. Une saine démocratie qui a tout de même le mérite de partager la même chair de poule ! Façon de parler.

Cet argument invite naturellement à la question suivante : pourquoi diable le néophyte ne pourrait-il pas accéder au bon, voire au grand vin à un prix qui soit des plus raisonnables ? Soutenir des sols vivants, avec une vie active pourvue d’une diversité bactériologique nuancée et exprimée sous une climatologie idéale devrait, à ce compte-là, livrer des vins susceptibles de parvenir, dans le meilleur des cas, au sublime.

Et ce, quel que soit le climat, l’appellation, la région ou le pays. Qu’est-ce qui achoppe alors ? Pourquoi n’y a-t-il pas plus de vignerons qui vont en ce sens ? En attendant une réponse du vigneron par courriel à cette question que je n’ai pu lui poser cette semaine, je vous invite à le découvrir parmi les quelque 46 références maison (!) offertes actuellement dans le réseau de succursales de la SAQ. De jolies griffes de terroir.

 

Il reste quelques places pour la prochaine rencontre des amis du vin du Devoir qui aura lieu le 1er février prochain sur la thématique : italiens sexy ! Huit vins dégustés. Coût : 65 $. Lieu : restaurant La Colombe (554 Duluth Est, Montréal, 2e étage). Heure : 18 h 30 précise (durée : deux heures trente). Adresse postale pour chèque : Jean Aubry. 2050, rue de Bleury, 9e étage Montréal, Québec, H3A 3M9. IMPORTANT : Assurez-vous d’inscrire votre numéro de téléphone au dos du chèque pour confirmation.

 

Amoureux, pas encore amoureux ou, de façon plus zen, amoureux des beaux vins ? Deux soirées qui ne tournent pas autour du pot celles-là sont proposées au restaurant le St-Urbain à Montréal dimanche 14 et mardi 16 février prochain autour de menus dégustation pas piqués des hannetons. Champagne, beaux domaines, crus extras, appellations coquines (St-Romain, Morgon 2000, Ladoix 1er cru Aux Clous, Amarone, etc.) pour cette Saint-Valentin du 14, et épatante soirée avec le vigneron bourguignon Didier Delagrange, du domaine éponyme (Meursault, Volnay 1er cru, Pommard, etc.) pour celle du 16. Coût : 160 $/personne (taxes et service en sus).

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