Indépendantistes patients

Dans deux régions du monde extrêmement différentes, deux leaders indépendantistes sont arrivés au pouvoir ces derniers jours. Faisant face à d’énormes embûches devant la réalisation de leur rêve, ils ont simultanément fait preuve, vendredi, de réalisme et de patience, dans des déclarations qui, chacune à sa manière, se rejoignaient.

 

À Taïwan, la nouvelle présidente élue, Tsaï Ing-wen, à la veille de son éclatante victoire à la présidentielle de samedi (avec 56 % des suffrages exprimés, plus une majorité parlementaire absolue et sans précédent pour sa formation), a tenu à rassurer la Chine voisine et le reste du monde : ce sera, pour le court et le moyen terme, le « statu quo » dans les relations entre Pékin et Taipei.

Le même jour à Barcelone, à peine installé à la présidence de la Catalogne, Carles Puigdemont, qui a remplacé son prédécesseur Artur Mas à la suite de querelles intestines entre nationalistes, a déclaré que la Catalogne ne procédera pas à une déclaration unilatérale d’indépendance. La raison, selon lui : « nous ne disposons pas encore » d’appuis suffisants.

Et Puigdemont de tendre la main à Madrid, où le nouveau gouvernement n’a pas encore été formé, après les élections nationales du 20 décembre qui ont abouti à un Parlement éclaté. Un Parlement où la droite intransigeante du Parti populaire de Mariano Rajoy, qui ne reconnaît aucun droit à l’autodétermination pour les Basques ou les Catalans, n’a plus, et de loin, la majorité absolue.

À Barcelone, lors des élections régionales de septembre, les partis indépendantistes, toutes tendances confondues, avaient obtenu une majorité de sièges, mais « seulement » 48 % des suffrages. Se basant sur cette majorité parlementaire, l’ex-président Artur Mas avait lancé sa « feuille de route » de 18 mois, censée mener à la proclamation d’un État catalan indépendant, quelque part en 2017.

Mais Puigdemont, le nouveau leader, tourne le dos à l’unilatéralisme. Il veut trouver des appuis ailleurs en Espagne et même hors d’Espagne, avec l’espoir d’« internationaliser » la question catalane.

Il compte notamment profiter du fait que le parti de gauche Podemos (un cinquième des députés à la nouvelle assemblée de Madrid) reconnaît, lui, le droit à l’autodétermination des Catalans. Tout en étant opposé à la séparation, il fait même de cette reconnaissance — basée sur les précédents référendaires du Québec et de l’Écosse — une condition de son appui au futur gouvernement, qu’on essaie (laborieusement) de former en ce moment à Madrid.

 

À Taïwan, Mme Tsaï, patriote taïwanaise et nouvelle présidente élue indépendantiste, n’entretient pas de tels espoirs. Il n’y a pas, à Pékin, de jeu parlementaire et démocratique qui serait à même d’infléchir la ligne intransigeante en vigueur. Pour la Chine, Taïwan n’est qu’une « province rebelle » provisoirement égarée, avec une souveraineté de facto éventuellement révocable.

Au cours des huit dernières années, la dictature chinoise a multiplié accords et traités avec le gouvernement de Taipei, contrôlé par le parti Kuomintang (ancien ennemi juré de Pékin, devenu au fil des ans son meilleur allié, par un ironique retournement), dans l’espoir d’approfondir une relation « fraternelle » qui deviendrait, à force d’échanges économiques, fusionnelle.

Mais les électeurs de Taïwan, qui se sentent de plus en plus taïwanais et de moins en moins chinois, ont bien vu le truc. Même si la campagne achevée vendredi n’avait pas pour thème principal ou explicite l’identité taïwanaise (chinoise ou non-chinoise ?) et le statut constitutionnel de l’île (« indéterminé » ou officiellement indépendant ?), la question — en filigrane et dans le non-dit — restait omniprésente.

C’est sur l’économie que Tsaï Ing-wen, rarissime femme présidente élue en Asie, a joué et gagné sa campagne. Avec une idée très simple : à savoir que l’étau économique de Pékin autour de la petite île, c’est aussi le pouvoir de quelques grosses compagnies complices de la Chine continentale. Des mouvements sociaux, comme l’occupation en 2014 du parlement par des jeunes qui refusaient une trop forte intégration avec Pékin, ont fait la jonction entre le social, l’économique et le politique. Avec un résultat que l’on voit aujourd’hui.

« Statu quo » à Taipei, sous forme de frein à l’intégration forcée. À Barcelone, habileté manoeuvrière et recherche d’alliés. La marche de ces indépendantistes est longue et multiforme. Elle connaît des détours, mais ne semble pas s’arrêter.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

4 commentaires
  • Michel Blondin - Abonné 18 janvier 2016 08 h 38

    Un pas à la fois.

    Lorsque l'identité, par la force du jeu et de la bande (comme au hockey), se renforcie, la marche en avant de la nation a naître ne peut que progresser et confronter les opposants.

  • Jean-Pierre Roy - Abonné 18 janvier 2016 10 h 18

    Principe de la double majorité

    Je pense que les Catalans ne peuvent pas échapper au principe de la double majorité, soit celle des électeurs et celle de l'assemblée législative.

    • Sylvain Auclair - Abonné 18 janvier 2016 11 h 08

      En fait, une plus faible proportion de Catalans ont voté pour l'indépendance que de Québécois en 1995!

      Et on voiti cii que même un système électoral porportionel a toujours un léger biais.

  • Sylvain Auclair - Abonné 19 janvier 2016 08 h 15

    Patience...

    Le mouvement indépendantiste québécois existe pourtant depuis 50 ans. Ça fait long à attendre et à lutter pour pour une femme ou un homme.