Séraphin, Donalda, Alexis, nos contemporains…

De réincarnation en réincarnation, Un homme et son péché devient comme une sorte de palimpseste, dont chaque adaptation successive reflète les mentalités des Québécois au moment de sa remise en boîte.
Photo: Ici Radio-Canada Télé De réincarnation en réincarnation, Un homme et son péché devient comme une sorte de palimpseste, dont chaque adaptation successive reflète les mentalités des Québécois au moment de sa remise en boîte.

Comme bien du monde, j’ai regardé le premier épisode des Pays d’en haut à la télévision. Faute d’originalité de source, elle apparaît trépidante et bien faite, cette série de Sylvain Archambault, écrite par l’historien Gilles Desjardins. Bon, la reprise témoigne d’une paresse — on a tant d’aventures inédites à raconter sur notre histoire, de romans oubliés à adapter. Pourquoi Un homme et son péché de Claude-Henri Grignon à jamais ? —, mais aussi des regards successifs posés sur un thème, via le roman écrit en 1933, usé jusqu’à la corde. Alors voyons voir…

Bien sûr, les reprises et les suites ont la cote… Voyez Star Wars. Pas plus fous ici que chez les gros voisins du dessous… Quand la planète éclate en mille morceaux, les plats réchauffés réconfortent. Retour sur la genèse du film Séraphin de Charles Binamé sorti en 2002. En amont, ce projet avait essuyé deux refus des institutions, qui n’y croyaient guère. Ça ricanait dans les officines. Pas l’avare et la sacrifiée, quand même…

Volte-face après son malheur au box-office. Succès garanti à toutes les histoires des pays d’en haut ! Mais matière à dépoussiérer tout de même. Alors voici !

Signe des temps, la nouvelle série présente Séraphin sans son or à caresser, c’est dépassé, et Donalda sans son ciel à gagner. Ni « viande à chien ! » ni « bouleau noir ! » en vers d’oreille pour nostalgiques. Mais le décor y est. Une énergie vitale en plus. Le triangle amoureux Séraphin-Donalda-Alexis s’y fera, si j’ai bien compris, encore plus central que dans le film de Binamé.

Le disque saute. De réincarnation en réincarnation, Un homme et son péché devient comme une sorte de palimpseste, dont chaque adaptation successive reflète les mentalités des Québécois au moment de sa remise en boîte.

Et si recréer le passé, même sous une forme romanesque, par-delà une quête minutieuse de détails historiques, impliquait toujours une projection, veut, veut pas, des moeurs et des enjeux de sa propre époque… Sans tous ces transferts pour se coller aux goûts du jour, le public irait jouer ailleurs. Dont acte !

Une oeuvre interactive

Même s’il en pondit d’autres, Claude-Henri Grignon aura été l’auteur d’un seul livre, protéiforme, interactif avant la lettre, longtemps adapté par sa propre main. Cette tragédie de la misère, du bas profit, de l’agnelle offerte au loup, sur fond de colonisation de terres pas trop fertiles à la fin du XIXe siècle, doit bien toucher une corde sensible.

En relisant le roman d’origine, on le trouve réduit à sa substantifique moelle, mais vivant, sans la vision idéale du terroir. L’avarice de Séraphin, les courailleries d’Alexis et la soumission de Donalda gelée et affamée en brossant son plancher appartiennent au passé religieux du Québec, qui glorifiait le pain noir du sacrifice.

Subsiste-t-il des traces du radio-roman de 1939-1962 ? Les deux films de Paul Gury, en 1949 et 1950, n’ont guère fait date. La bande dessinée s’est laissée oublier. Suffit pourtant de pitonner sur sa télécommande pour tomber tôt où tard sur la série Les belles histoires des pays d’en haut (1956-1970) si souvent reprise, dont le titre s’était déjà affranchi — lueurs dans la Grande Noirceur — du mot « péché ». Parfois, un épisode nous cloue au poste. Le Séraphin de Jean-Pierre Masson paraît monolithique et la Donalda d’Andrée Champagne si asservie… N’empêche : la série conserve un charme, avec sa galerie de personnages colorés, ses vignettes de vie de campagne. Mais un charme éculé.

Dans le roman initial, Alexis, ivrogne et coureur, brave et généreux, était marié ailleurs. Entre lui et Donalda, seuls les yeux s’avouaient un chaste amour. Au fil des adaptations, pour toucher les coeurs, Alexis devint son promis éconduit afin d’éponger les dettes du père de la belle. Une vraie romance s’est greffée, en majesté en 2002 dans le Séraphin Charles Binamé. Voici la nouvelle série enfantée au XXIe siècle. Qu’à cela ne tienne !

Du pic et du bec

Aujourd’hui, le public réclame des clés pour se faire une tête sur un personnage. Et le féminisme est passé par là. Donalda, sainte femme s’il en fut, prend du pic et du bec comme une héroïne moderne. Séraphin, jadis livré d’une pièce, avarice y compris, devient un être complexe, plus jeune que ses prédécesseurs à l’écran, aigri par manque d’amour, dont les spectateurs pourront suivre l’évolution psychologique, voire trouver des excuses à sa conduite.

L’Amérindien Bill Wabo — pour la première fois joué par un acteur d’origine innue : Marco Collin — peste contre les Blancs qui lui ont volé son territoire. Il a beau se faire traiter de « maudit sauvage ! », ses protestations politiques semblent collées aux revendications de nos sociétés désormais sensibles au sort des Premières Nations.

Des étreintes se font sexuellement explicites. À l’époque, certains de nos ancêtres s’émancipaient sans doute dans le creux de l’alcôve, mais l’ombre du « péché de luxure » empêchait bien des rapports physiques, même au sein du mariage, de viser le plaisir par-delà la simple reproduction. Allez servir ça à des spectateurs d’une ère de libération des moeurs sans les endormir… Les considérations religieuses s’estompent.

Petit exercice : réadapté dans 20 ans, à quoi ressemblera Un homme et son péché ? Des scénarios catastrophes futurs miseront-ils davantage sur les techniques de survie des colons de Sainte-Adèle, à l’heure où nos propres ressources viendront à sévèrement manquer ? L’avarice de Séraphin trouverait alors sa justification dans la peur de manquer de tout. Alexis et Donalda ne s’aimeraient plus, trop occupés à chasser et à trapper les derniers animaux des bois rabougris. Le crucifix serait réhabilité, avec des prières à tous les dieux pour conjurer l’apocalypse. Suffit d’anticiper, en somme. À vos ordis !

6 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 16 janvier 2016 05 h 20

    Histoire

    Une histoire qui vaut la peine vaut la peine d'être réinventée et réétudiée.
    Le drame humain est la plus grande histoire jamais écrite.
    Même la Bible a été réécrite et en combien de versions, 5, 6 ou plus ?
    Des fois, j'ai l'impression qu'on aime, mais qu'on aime «à reculons». Faut pas trop le dire ni le montrer. C'est pas la mode.

    PL

  • Yvon Bureau - Abonné 16 janvier 2016 07 h 55

    Excellent texte.

    Fort intéressant. Merci.

  • Ghislaine Gendron - Abonné 17 janvier 2016 11 h 25

    Anachronisme

    Je me suis souvent demandé à quoi ça servait de se donner tant de mal pour faire une reconstruction historique si les personnages adoptaient des comportements hyper- contemporains ?

    Je m'explique: Jamais, aucune jeune fille de cette époque ne serait exprimé comme la nouvelle Donalda, (aujourd'hui on dit avec une telle "attitude"). C'était inconcevable et impensable. Si le réalisateur prend la peine d'être collé à la réalité d'époque au point de les faire jouer avec les ongles et les dents malpropres, comment peut-il trahir à ce point les comportements et les moeurs ?

    Et si il tenait tant que ça à moderniser une "oeuvre québecoise, pourquoi ne pas avoir fait le choix decamper l'histoire à notre époque, tout simplement ? C'est regrettable qu'on serve une version de "l'Histoire" aussi improbable aux nouvelles générations.

    Comment ces générations pourront elles concevoir l'abrutissement dans lequel la religion tenait un peuple, si on évacue le permanent et total ascendant qu'elle avait sur les comportemens sociaux ? Sur ces inhibitions ?

    Ne pas savoir d'où on vient, c'est important pour savoir où on va.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 18 janvier 2016 06 h 45

      «Comportements hyper-contemporains ?»
      Avez-vous jasé dernièrement avec nos grands-mères ? Ces femmes qui étaient capable de faire 12 enfants et s'occuper de la terre pendant que son homme était allé gagner plus loin ?
      Et vous croyez vraiment qu'elles ont tout fait ça en n'élevant jamais la voix et le ton ?
      Eh bien... Vous avez tout gobé de ce que le cardinal Léger voulait vous faire croire.
      Le méchant caractère des femmes d'aujourd'hui est «génétique». Elles l'ont hérité de leurs grands-mères; tout autant que leur attitude à aimer le plaisir. Mais l'une comme l'autre n'aimait pas du tout se laisser marcher sur les orteils. Aucune femme ne peut-être si forte sans avoir un minimum de force intérieure et le faire «sentir» de temps en temps.

      Ce qui est «improbable» est que des femmes «mièvres» aient survécus à un milieu si dur.

      PL

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 18 janvier 2016 07 h 35

      J'ai bien hâte d'entendre Donalda devant le curé. Si les auteurs sont consistants avec les mœurs du temps, elle sera polie et lui démontrera toute la déférence dû à son titre et sa position. Mais un Alexie qui ne veut même pas faire l'effort d'ouvrir son patelin afin de devenir un bon «pourvoyeur», y a pas de «politesse» à y avoir. Attendons avant de la juger, y est encore un peu trop tôt, Parenteau.

      PL

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 18 janvier 2016 08 h 20

      Revenons au personnage de Donalda elle-même : Vous croyez vraiment qu'une femme qui apprend dans l'almanach comment faire de la potasse pour sortir son père de la misère, lui qui dors au petit matin pendant qu'elle brasse encore la marmite, va se «gêner» de dire à son prétendant de «lever sa hache de temps en temps» afin qu'ils soient bien installé ensemble ? La «survie» est «contemporaine» de «tout temps». Et les femmes sont «complexes», la mégère et l'amoureuse sont souvent «la même».

      Bonne journée.

      PL