Les aiguilles

Sitôt soulevé par le tronc, mon beau sapin a laissé ses aiguilles tomber dru sur ma dernière journée de congé. Tout ce vert était soudain devenu bien plus fragile que le verre. Et me voilà à consacrer cette journée à nettoyer les planchers pour avoir voulu m’offrir la mort d’un arbre comme symbole de vie.

Ce doit être pareil dans nombre de maisons. Au Québec, plus de 1,2 million de sapins de Noël ont été coupés et vendus cette année. Ces rois déchus de nos forêts se retrouvent ces jours-ci à la rue.

Tandis que l’humanité a soif de vert, il pleut chez nous des épines. Il en tombe tellement qu’on en trouvera partout encore l’été revenu.

Début janvier, je me trouve en pleine campagne, les deux pieds plantés au beau milieu d’un rang de sapins. Au temps de mon enfance, ce champ comme tant d’autres était voué à la culture maraîchère. On y cultivait des patates et du fourrage, selon un principe de rotation.

Ces vastes espaces sont désormais couverts de sapins baumiers au vert sédentaire. Ils offrent un paysage insolemment triste. On peut compter à mes pieds des centaines d’arbres coupés, ensachés d’un filet de plastique blanc. Ils ont été abandonnés aux neiges, faute d’avoir pu être vendus à temps pour les Fêtes.

Symbole de la persistance de la lumière au jour du solstice d’hiver, le vert des conifères est devenu un produit de très grande consommation qui a conduit la sylviculture plus loin encore dans l’entonnoir de la monoculture intensive. En matière de forêt, je ne connais pas en tout cas d’autres efforts privés qui soient consacrés avec une telle intensité au développement d’autres essences d’arbres, celles dont les qualités exigeraient un rapport au temps et à l’argent différent de celui qui prévaut à l’ère mortifère du sapin prêt à jeter.

Qu’adviendrait-il si les champs oubliés de nos campagnes étaient voués à la plantation puis à la culture des essences plus riches et diversifiées, des chênes rouges et blancs, des noyers cendrés, des tilleuls jaunes, des érables à sucre au bois parfois si merveilleusement piqué ?

Les plantes sont gourmandes et fragiles en monoculture. Il faut sans cesse fertiliser et arroser contre les maladies. Moins la diversité est grande, plus les parasites et les microbes pullulent.

La société tout entière est de plus en plus envisagée comme s’il s’agissait d’une simple plantation.

Chaque année, à l’heure de jeter nos sapins à la rue, les médias rappellent de façon quasi rituelle que les milliardaires qui gouvernent nos vies de plus en plus semblables ont déjà engrangé, dans ces tout premiers moments du Nouvel An, plus d’argent qu’un travailleur n’en gagnera durant les douze mois suivants.

En moyenne, les cent patrons les mieux payés au Canada gagnent près de 50 000 $ dès la mi-journée du 2 janvier. En 1998, ils gagnaient en une année 105 fois le salaire moyen des employés canadiens. En 2014, comme le rappelait mon collègue Éric Desrosiers (« L’écart continue de se creuser avec les 100 patrons les mieux payés », Le Devoir du 5 janvier), ce rapport avait désormais grimpé à 184 fois. Les écarts entre riches et pauvres vont croissant.

Un peuple habitué à consommer des sapins en hiver et à avaler des couleuvres en été sait manifestement comment se comporter pour assurer le bonheur de ces milliardaires à jamais dans la douceur du vert. Il suffit de se laisser cuisiner toute l’année. Et quand la table est mise, ne pensez pas vous y installer : on vous dirait que vous risqueriez de salir la nappe.

Les puissants célèbrent et trinquent, tout en laissant entendre que même lorsqu’on est pauvre comme du gros sel, on peut un jour devenir milliardaire comme eux, à condition bien sûr de faire quelques centaines d’heures supplémentaires chaque jour. Chez les riches, le sens de la justice apparaît de plus en plus à sens unique.

Autant d’argent si rapidement gagné représente-t-il un danger ? Notre système aime répéter que non, les yeux bien dilatés à force d’admirer la cohorte de ventrus qui le contrôle.

Quand ce système s’avise à l’occasion de la sédition que ses excès risquent de provoquer, ce n’est pas pour se réformer, mais pour dénoncer ceux de ses représentants qui, à force d’être trop grossièrement voyants, risquent de faire repérer les diamants de tous les autres.

Je lisais il y a quelques jours qu’un ancien motard est devenu un étudiant brillant à HEC Montréal. Normand Robitaille a dû faire d’abord des classes préparatoires en prison parce qu’il avait été condamné pour complicité avec Maurice « Mom » Boucher. Toujours est-il qu’il montre beaucoup d’« habileté en affaires », observe la Commission des libérations conditionnelles, qui s’en inquiète néanmoins dans un rapport récent. Elle rappelle que ce sont les perspectives de gains financiers intéressants et rapides qui ont conduit cet homme à s’exclure de la société. Afin qu’il puisse la réintégrer, on lui recommande donc de modérer ses appétits financiers. Mais pourquoi cette recommandation, pour sensée qu’elle soit, s’adresse-t-elle seulement à ce mauvais garçon ? Est-il seul à agir de la sorte ?

Les voeux de la nouvelle année lancés, nous courons plus légers et sans souci vers les mêmes précipices que la veille, sans nous alerter du fait que nous risquons de plus en plus de glisser sur toutes les aiguilles qui s’accumulent à nos pieds.

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4 commentaires
  • Mario Laprise - Abonné 11 janvier 2016 08 h 04

    Diversité des essences arboricoles

    Je suis toujours frappé par le gaspillage d'espaces laissés en friche alors que l'on pourrait y planter des millions d'arbres.
    La région des Bois-Francs était couvertes de chênes, de frènes, d'érables. Que je sache, il ne s'y fait aucun reboisement. C'est scandaleux.
    Le privé tant que notre ministère des fôrets devraient reboisser chaque espace dsponible. Évidemment c'est un investissement à moyen terme, 30 ans, mais il faudra bien commencer à un moment ou à un autre. Le plus vite serait le mieux, les changements climatiques sont là et le reboisement contribuerait à en freiner les méfaits. De plus l'industrie du meuble cesserait de s'aprovisionnet aux USA!

    • Serge Morin - Inscrit 11 janvier 2016 10 h 26

      Bonjour
      Ayant travaillé 35 ans dans le forestier ,je peux vous dire qu 'il n'est pas facile de reboiser ces feuillus nobles.
      Pourquoi?
      85% des tentatives de reboisement avec ces espèces se sont soldées par des échecs principalement à cause du broutage des rongeurs et des cervidés.
      Les mulots rongent l'ecorce à la base l'hiver et les lievres broutent les jeunes pousses été comme hiver. Ça part mal!
      Ensuite, si le plant reussit à passer au travers, les nombreux chevreuils de l'Estrie finissent le travail en le broutant à son tour à ll'année longue.
      Et si c'etait tout......non
      Planter un jeune feuillu en plein champ, nécessite un entretien intense (hersage, fauchage ou -horreur-arrosage chimique )
      Et puis obtenir un revenu des ces arbres plantés peut prendre facilement 50 ans et plus.
      Pour le sapin de Noel, 10-12ans
      Donc, pour avoir des beaux feuillus nobles,l'Etat peut bien fournir le plant, il faut des gens passionnés qui sont prêts à mettre temps et argent .
      L'argent, c'etait bien ça l'objectif de la chronique hein!

  • Gaston Bourdages - Abonné 11 janvier 2016 09 h 09

    Le dollar est-il propre...

    ...propre au sens de sa moralité et propre aux sens de «propre à certaines gens»?
    L'argent est, en soi, propre. Ce que nous, êtres humains, pouvons en faire? Là est une question.
    Justice dite sociale, argent et ses possibles et disponibles usages: un mélange qui dit ?
    Quand ce nouveau (?) dieu devient une finalité,il se passe...
    L'indécence a-t-elle un seul visage ?
    Gaston Bourdages,
    Auteur,
    Saint-Mathieu-deRioux, Qc.

  • Pascal Barrette - Abonné 11 janvier 2016 15 h 35

    Épines en or et épine dans le pied

    Éclairant constat Monsieur Nadeau. Parlant aiguilles et monoculture, j’aimerais piquer votre curiosité sur une plante honnie qui pourrait, contrairement au sapin, avoir un brillant avenir éco-économique, le ci-nommé pépic, le chardon de Sardaigne. Sans besoin d'entretien ou d’engrais chimiques, il pousse sur des terres incultes. Une entreprise d’Italie l’a transformé en or vert. Elle transforme l’huile de ses graines noires en un sac d’épicerie entièrement végétal, sans produits toxiques et, beau pied-de-nez, dans une ancienne raffinerie de pétrole: http://fortune.fdesouche.com/392225-italie-du-char Ce bioplastique est utilisé par les habitants de Milan pour leurs épiceries et le compostage. Il retourne là d’où il vient, à la terre. Va-t-on un jour décorer Noël avec des chardons bénits pour les offrir ensuite à l’autel du bioplastique?

    Quant aux salaires gargantuesques des grands pdg, ils sont en partie dus à l’incurie des États qui n’ont pas encore trouvé, restons dans le thème, les moyens de cultiver la justice sociale. Par mille subterfuges, la moitié des 60 plus grandes entreprises canadiennes paient moins de 10 % d’impôt sur leurs revenus. Quatre d’entre elles seulement payent 25 %, soit la norme pour l’impôt commercial. Pendant ce temps, l’autre gouvernement congédiait des fiscalistes à l’Agence Revenu Canada. Épine dans le pied, le nouveau gouvernement devra resserrer les mailles du filet entre lesquelles les « ventrus » parviennent toujours à passer.

    Pascal Barrette, Ottawa