Le pedigree français de l’anglais

Je me suis beaucoup intéressé à l’enseignement du français au Canada anglais. Cet enseignement se porte mieux qu’on le croit, en général, même s’il se heurte à des résistances parfois déconcertantes, de nature idéologique.

D’abord, bien des Canadiens persistent à considérer le français comme une langue étrangère, au même titre que l’espagnol. Ce qui est absurde puisque le français a des racines locales parfois très solides et très anciennes. Mais il y en a que cela dérange.

Et puis, historiquement et linguistiquement parlant, le français n’est pas du tout étranger à l’anglais. L’anglais est non seulement la plus latine des langues germaniques, mais la plus française. Aucune autre langue n’a autant emprunté au français : plus de 80 000 mots ! Si vous ouvrez n’importe quelle page du dictionnaire Oxford, vous serez frappé de constater qu’une très large part du vocabulaire anglais de base est en fait du français emprunté à tous les âges.

La faute à Guillaume

Cela remonte à Guillaume le Conquérant, ce duc normand qui conquit la couronne en 1066, et à ses successeurs, qui l’ont conservée quelques siècles. Certains emprunts sont directs, quasi tels quels : allegiance, bacon, challenge, court, debt, esquire, estate, judge, merchant, parliament, remain. D’autres ont été déformés : acquaintance, beaver, deceive, foreign, haggis, pedigree, pledge, proud, pudding, realize, staunch, strive, surf, view, war. Certains mots ont même été empruntés trois fois, comme « gentil », qui a donné gentle (au XIIIe siècle), genteel (au XVIe) et jaunty (au XVIIe).

Les emprunts au français médiéval sont si implantés dans le vocabulaire anglais courant que la linguiste Henriette Walter me racontait que les étudiants qui lisent le mieux le vieux français sont les anglophones ! Les différences de prononciation en France ont même donné des mots différents en anglais : « chasser » se disait « cachier » en Normandie et « chacier » aux environs de Paris. D’où catch et chase. Pareil pour warranty et guaranty, qui proviennent de deux prononciations différentes, et qui ont produit des sens distincts.

Les linguistes ne s’entendent pas pour dire si 30, 50 ou 60 % du vocabulaire anglais de base est d’origine française — qu’entend-on par « anglais de base » ? Mais la quantité est énorme. Et cela ne concerne pas que le vieux français, bien au contraire. Il suffit de quelques notions de base pour transposer le mot anglais à l’original français.

L’idéologie, toujours

Encore aujourd’hui, bien des auteurs anglophones présentent les emprunts au français comme des Latinates. La raison est, bien souvent, une affaire de pur nationalisme linguistique.

De la même manière que le français s’est construit par opposition au latin, l’anglais s’est largement bâti par rejet du français. Les Anglais ont commencé à réaffirmer leur langue vers le XIIIe siècle — pendant la première des deux guerres de Cent Ans, la moins connue des deux. En 1362, le roi Édouard III déclara l’anglais seul langue légale du royaume dans le Statute of Pleading, document important publié (en anglais et en français). Le rejet du français ira très loin : les érudits des XVIIIe et XIXe siècles faisaient des pieds et des mains pour « regermaniser » la langue anglaise, trop latine à leur goût.

Le hic, c’est que, contrairement au latin, le français n’est pas mort et les anglophones continuent d’emprunter largement au français. Quelques emprunts récents : entrepreneur, financier, sans, garage, faux, terrorisme, fuselage, turbine, châssis, cab, résumé, arbitrage, déjà-vu, pot-pourri. Double entendre est un exemple de pseudo-français. Velcro est l’abréviation de « velours crochet ». Et la touche Enter, introduite dans les bons vieux ordinateurs Commodore 64, était un emprunt au Minitel.

Si vous avez étudié comme moi dans une université anglophone, vous avez sans doute constaté que les francophones s’expriment spontanément dans une sorte d’anglais de cour, très relevé. Ils diront tolerate, abandon ou perturb là où un anglophone dirait plutôt put up with, give up ou bother. Ce n’est pas de l’anglais de cuisine, mais c’est de l’anglais parfaitement correct dans le registre juridico-légal ou universitaire, et c’est justement l’un des substrats français les plus prégnants dans la culture anglaise encore aujourd’hui.

How do you say je ne sais quoi in French ?

Dans ma dernière chronique, j’ai écrit que le mot Noël vient du latin nativitas. Erreur, selon le linguiste Jean-Pierre Gendreau-Hétu : Noël vient du latin natalis (naissance). Nativitas est une forme savante, qui a donné le mot espagnol navidad. Les linguistes décrivent ainsi l’évolution phonétique : natalis > natale > natal > nadal > naal > nael > noël. Mon erreur est que je me suis basé sur mon vieux dictionnaire latin au lieu de consulter le Dictionnaire historique de la langue française. Comme quoi il ne faut jamais confondre l’étymologie et la traduction ! Mais cela ne change rien au fait que tous les Nadeau sont des Noël, de nadal.

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