L’effet de loupe

C’est fou comment la réalité peut se distordre lorsqu’on a la contemple uniquement le nez collé sur un petit coin de rue.

En y regardant passer des vélos sur une piste cyclable, été comme hiver, un café lait d’amande latte en main, il est facile en effet d’y croire que la voiture n’a désormais plus trop la cote chez les jeunes qui désormais expriment leur passage à l’âge adulte et leur ascension sociale au moyen des appareils technologiques qu’ils exhibent avec ostentation.

L’iPhone 6 aurait remplacé la Camaro. Le Samsung Galaxy, la Chevy. La prophétie a été racontée régulièrement dans les dernières années, y compris dans ces pages, en annonçant, non sans un certain ravissement, le déclin prévisible du monde de l’automobile, soutenu par cette jeunesse connectée, préférant faire rouler la mécanique d’un deux roues, les pouces sur l’écran d’un « smartphone », comme on dit à Toronto, plutôt que celles d’une très polluante quatre roues, les deux mains sur le volant d’une Smart.

Mais tout ça n’était finalement que pur fantasme…

N’en déplaise aux porteurs de lunettes roses, le réel vient de se faire recadrer par les chiffres. En 2015, le nombre de ventes de véhicules automobiles aux États-Unis a, en effet, connu un sommet historique avec 17,5 millions de voitures et camions neufs introduit sur les routes du pays par les consommateurs, a-t-on appris la semaine dernière. Un quoi ? Un sommet dans l’histoire de l’automobile américaine depuis l’apparition de la Ford T, quoi. Cela représente 200 000 véhicules neufs de plus qu’en 2000, année qui a marqué le précédent sommet des ventes, mais également une croissance de 68 % des ventes par rapport à 2009, année marquée par la crise et la frilosité des acheteurs de rêves et d’évasion à crédit.

Brûler du gaz, comme on disait dans le temps, généralement seul dans une grosse voiture de quatre places ou plus, est une activité qui semble très bien survivre à l’ère de la dématérialisation, du tout à l’ego numérique et des grands discours inspirant sur le transport collectif ou sur les vertus de la marche et du vélo d’hiver. Et pas seulement, chez les voisins du sud, des automobilistes indécrottables, comme on le sait, vouant un culte au métal de leur voiture aussi démesuré qu’à celui de la crosse de leurs armes de poing.

 

Au Québec aussi

Entre 2004 et 2015, le nombre d’immatriculations de véhicules automobiles a explosé au Québec, indiquent les données les plus récentes obtenues auprès de la Société de l’assurance automobile du Québec, passant de 5,2 millions à 6,4 millions dans la décennie qui a fait apparaître ces téléphones dits intelligents, ces tablettes, ces montres connectées censés devenir les nouveaux signes extérieurs de richesse et de réussite sociale. Et les données pour l’année dernière s’arrêtent au 30 septembre !

En 10 ans, 621 000 camions légers de plus se sont mis à frotter leur gomme sur le bitume globalement troué des routes du Québec, vous savez, ces petits camions qui consomment beaucoup d’essence faisant ainsi monter le prix du carburant à la pompe par la beauté et la magie de l’offre et de la demande. On compte également plus de 200 000 nouvelles voitures sur les routes, mais impossible toutefois de savoir combien de plus dans les rues du Plateau Mont-Royal à Montréal !

Au total, les immatriculations de véhicules à moteur ont connu une croissance de 20 % en une décennie au Québec, alors que la population n’a augmenté que de 8,8 % sur cette même période de temps. Pour paraphraser un ancien caquiste, il fallait bel et bien avoir la tête dans l’autruche pour annoncer un déclin de l’automobile dans les dernières années.

 

L’automobile se numérise

L’hyperconnexion n’a pas sonné le glas de l’automobile. Elle semble même stimuler ce secteur de l’industrie, à en juger par l’omniprésence de la voiture au Consumer Electronics Show, grande foire de la « bébelle » numérique et du gadget à la durée de vie forcément limitée, qui a pris son envol dans les derniers jours à Las Vegas aux États-Unis.

Voitures connectées comme une télévision à écran plat pour se divertir, se géolocaliser, travailler, partager, tout en roulant. Voitures conçues comme des téléphones dits intelligents et dont on peut mettre à jour les systèmes à distance. Voitures électriques de 1000 chevaux pour concurrencer d’autres voitures électriques. Voitures sans chauffeur. Voitures volantes…

Le numérique devait éloigner l’humain de l’automobile, croyait-on, en espérant surtout, pour des raisons bassement idéologiques, avoir raison contre les faits. Il est finalement en train de la rapprocher de lui, constate-t-on aujourd’hui, surtout lorsqu’on décolle un peu le nez de son coin de rue.

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1 commentaire
  • Jacques Brisson - Inscrit 11 janvier 2016 05 h 58

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