Voies sombres

En 2014, l’Arabie saoudite a été promue au deuxième rang des clients militaires du Canada. C’est une société d’État, la Corporation commerciale canadienne, qui a rendu cela possible en aidant la firme General Dynamics Land Systems à décrocher un contrat d’une valeur de 15 milliards de dollars pour la livraison de centaines de véhicules militaires.

Ce contrat a suscité un débat durant la dernière campagne électorale. Aucun parti susceptible de prendre le pouvoir ne s’est toutefois engagé à l’annuler. Libéraux et conservateurs ont même promis aux gens de London, où se trouvent l’entreprise et les 3000 emplois en jeu, de le respecter.

On ne parle pas ici de simples jeeps de brousse, comme a pu le laisser entendre Justin Trudeau en campagne électorale. Ce sont bel et bien des véhicules militaires, des blindés légers qui seront équipés, révélait le Globe and Mail cette semaine, d’un système de tourelle-canon pouvant tirer des missiles guidés antichars.

Malgré cela, le chef libéral Justin Trudeau n’avait qu’une critique à adresser aux conservateurs dans ce dossier, soit leur manque de transparence au sujet de l’évaluation de la situation des droits de la personne dans le pays importateur. Selon la loi, cet examen doit précéder l’accord du gouvernement et, si ce bilan est inquiétant, il doit obtenir l’assurance que le matériel ne sera pas utilisé contre la population civile.

Les conservateurs ont toujours refusé de rendre ces documents publics. En fait, toujours grâce au Globe and Mail, on sait que la dernière évaluation réalisée avant la signature du contrat remontait à 2012. Une mise à jour a finalement été faite par la suite, mais voilà que le gouvernement dirigé par M. Trudeau refuse à son tour de la dévoiler. Belle transparence !

 

On devine tout de même que le portrait est affligeant. À peu près toutes les organisations internationales s’intéressant aux droits de la personne critiquent sans relâche le traitement que ce pays réserve aux femmes, aux minorités, aux dissidents politiques. Elles dénoncent les sanctions tout simplement barbares en matière de justice, comme la décapitation et la flagellation, pour ne nommer que celles-là.

Si les libéraux croyaient pouvoir s’en tirer dans ce dossier au lendemain des élections, la donne a changé depuis. Le 2 janvier, l’Arabie saoudite a procédé à l’exécution par décapitation ou par balle de 47 personnes, dont l’opposant et leader religieux chiite Nimr al-Nimr.

L’exécution de Nimr al-Nimr a ravivé les tensions sectaires au Moyen-Orient et soulevé la colère, en particulier en Iran, à majorité chiite. L’ambassade saoudienne à Téhéran a été prise d’assaut, menant à la rupture des relations diplomatiques entre ces deux puissances régionales, ce qui vient compliquer encore plus les efforts internationaux pour résoudre les crises en Syrie et au Yémen.

Ces exécutions exigent une réponse qui dépasse la condamnation et les commentaires indignés que le Canada a offerts jusqu’à présent. Il est vrai qu’Ottawa a peu de prise sur l’Arabie saoudite, mais ce fameux contrat, contestable dès le départ, représente un levier qui ne devrait pas être négligé. Après tout, ce contrat n’est pas une affaire privée puisqu’il n’aurait pu aller de l’avant sans l’accord d’Ottawa et sans l’aide d’une de ses sociétés d’État.

 

On nous répète que l’Arabie saoudite est un allié dans la lutte contre le terrorisme et le groupe armé État islamique. Il faudrait nuancer. Ce pays adhère à une vision religieuse et idéologique qui inspire bien des mouvements islamistes, y compris les plus violents. Comment peut-on citer les décapitations du groupe EI pour lui faire la guerre et s’en tenir à des déclarations diplomatiques quand il s’agit de l’Arabie saoudite ? Elles ne sont pas moins barbares.

Et que dire du sort des femmes ? Un pays qui maintiendrait la moitié de sa population dans un état d’infantilisation juridique parce qu’elle est d’une autre race ou ethnie s’attirerait l’opprobre du monde. C’est pourtant ce que vivent les femmes saoudiennes.

Les libéraux promettent, il est vrai, de signer le Traité sur le commerce des armes. Le ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion, a indiqué qu’à l’avenir, la situation des droits de la personne serait examinée de plus près avant d’accorder des permis d’exportation.

Mais au bout du compte, on peut croire que les affaires resteront les affaires. Après tout, c’est la recommandation des fonctionnaires. « L’approfondissement des relations stratégiques avec les pays du Conseil de coopération du Golfe [dont l’Arabie saoudite] servirait les intérêts commerciaux, et possiblement sécuritaires du Canada », écrivent-ils dans les notes remises au nouveau gouvernement et obtenues par La Presse canadienne.

Faut-il rappeler que si les finances du gouvernement canadien sont fragilisées et que notre économie est sur la corde raide, c’est entre autres parce que le prix du brut a plongé, une chute fortement encouragée par le régime saoudien, qui veut préserver ses parts de marché ? Riyad n’a pas d’états d’âme quand vient le temps d’appliquer ses méthodes brutales ou de défendre ses intérêts économiques. Ottawa devrait aussi en prendre note.

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5 commentaires
  • Robert Lauzon - Abonné 9 janvier 2016 00 h 44

    Trudeau non plus!

    Si "Riyad n'a pas d'états d'âme quand vient le temps...de défendre ses intérêts économiques", pensez-vous vraiment que notre premier ministre canadien en a lui?

    Ben, pas pantoute.

  • Pierre Valois - Abonné 9 janvier 2016 03 h 32

    Quelle hypocrisie du Canada

    Faire une campagne sur le retrait de quelques chasseurs de la guerre en Irak pour se donner une belle jambe sur le plan des relations internationales, et donner suite à un contrat militaire avec un des régimes les moins démocratiques de la planète.

    Le Canada serait-il devenu la cinquième colonne des régimes sunnites du globe?

  • Jacqueline Rioux - Abonnée 9 janvier 2016 11 h 45

    Les femmes, quantité négligeable

    « Et que dire du sort des femmes ? Un pays qui maintiendrait la moitié de sa population dans un état d’infantilisation juridique parce qu’elle est d’une autre race ou ethnie s’attirerait l’opprobre du monde. C’est pourtant ce que vivent les femmes saoudiennes. »

    Tellement d'articles et d'interviews passent sous silence la situation abominable des femmes soaudiennes. Merci de le souligner!

  • Benoit Thibault - Abonné 9 janvier 2016 12 h 21

    La transparence sans la cohérence...

    Le nouveau gouvernement fédéral va trouver bien dur d'avoir de la transparence s'il ne sait être cohérent. Un ne va pas sans l'autre. Va t'il réussir à passer ce test ?

    On le voit bien M. Couillard qui parle bien souvent des deux cotés de la bouche!

  • Diane Guilbault - Abonnée 9 janvier 2016 18 h 52

    Quand est-ce que trop, c’est trop?

    Au nom de quoi les droits commerciaux sont-ils devenus plus importants que les droits humains?

    Devant combien d’ignominies devrons-nous encore rester les bras ballants?

    Je rêve que le ou la «Brian Mulroney contre l’apartheid de l’Afrique du Sud» se lève en 2016 pour qu’enfin, le monde réagisse face à ce régime intolérable.