Charlie ou l’amnésie

« Dieu se défendra bien lui-même. » Au début du siècle dernier, c’est par ces mots que Clemenceau répondait à ceux qui réclamaient que l’on pénalise le blasphème. Comme l’écho du grand homme semble diffus au moment où on souligne le premier anniversaire de la tuerie à Charlie Hebdo !

Les réactions au dessin d’un dieu ensanglanté qui fait la une du numéro anniversaire (où on peut lire « L’assassin court toujours ») l’illustrent une fois de plus. Si certains porte-parole protestants se sont réjouis qu’une telle liberté de parole existe encore et que les catholiques français ont réagi par « l’indifférence », il n’en va pas de même du côté musulman.

Anouar Kbibech, président du Conseil français du culte musulman (CFCM), parle même d’une atteinte à « la liberté d’expression des croyants ». Comme si Charlie avait déjà empêché quelqu’un de s’exprimer ! Or, aussi peu représentatif soit-il, le CFCM est encore ce qu’il y a de plus modéré dans l’islam de France.

On ose à peine imaginer les réactions que susciterait ce dessin « impie » dans les banlieues françaises où les prêches salafistes exercent une influence considérable. N’est-ce pas le populaire rappeur Nekfeu qui avait réclamé « un autodafé pour ces chiens de Charlie Hebdo » ? Dès que la poussière médiatique retombera, les caricaturistes de Charlie Hebdo risquent de se retrouver aussi seuls qu’ils l’étaient en janvier 2015, alors que les organisations musulmanes, appuyées par le lobby des droits, les traitaient de « racistes » dans l’indifférence générale.

Or ce qui est ici en cause, c’est bien le droit de considérer les religions à l’égal de toutes les autres croyances. « Outrager la religion » (Clemenceau), que ce soit par la critique, la caricature ou même l’invective, ce n’est pas diffamer un individu et encore moins exercer une discrimination contre les croyants, comme voudrait nous le faire croire une certaine utilisation démagogique du mot « islamophobie ».

Depuis la montée de l’islamisme, ce qui semblait une évidence ne l’est plus. « On ne peut plus parler de l’islam librement », reconnaissait récemment l’ancien ministre socialiste Hubert Védrine. D’ailleurs, la censure opère déjà. Et pas seulement en France. Dans le dernier Bye-Bye, avons-nous vu la moindre ironie à l’égard des terroristes de Paris, du groupe armé État islamique ou de l’islamiste Adil Charkaoui ?

Tout se passe comme si nos démocraties étaient sommées de revoir des règles qui datent, en France, de la Révolution et qui sont constitutives de son identité depuis au moins un siècle.

 

Pourtant, chaque fois, c’est la même amnésie qui réapparaît. Comme pour Salman Rushdie, vite abandonné par ses principaux soutiens. Comme pour Théo Van Gogh, dont on a presque oublié le nom. Comme après les meurtres antisémites de Mohamed Merah, aussitôt qualifié de « loup solitaire ». Il aura fallu Charlie et même le Bataclan pour que la France comprenne que le mal était plus profond. L’absence évidente d’un fort contingent arabo-musulman dans les manifestations historiques du 11 janvier 2015 en offrit à tous la preuve irréfutable.

Comme le montre Gilles Képel dans son dernier livre (Terreur dans l’Hexagone, Gallimard), le vieil islam de France est « désormais bousculé par la mouvance salafiste […]. Cette vision « intégrale » de la religion musulmane construit un grand récit promouvant un apartheid culturel avec la société « mécréante ». Elle recrute principalement parmi les enfants des quartiers relégués, où l’islam est devenu une norme. »

Sans être majoritaire, le salafisme parvient néanmoins à imposer sa loi en s’appuyant sur la culture du consensus qui paralyse partout le monde musulman, malgré quelques voix courageuses. Les ordres ont beau venir de l’extérieur, le terreau qui nourrit le terrorisme est là. C’est lui qui permet aux terroristes de se mouvoir. Exactement comme autrefois une large frange de la gauche marxiste universitaire alimentait des groupes comme les Brigades rouges italiennes ou la Fraction armée rouge allemande.

Ce n’est pas en se reniant que la France viendra à bout du terrorisme. Au contraire. Aujourd’hui, il ne s’agit pas tant pour l’islam français de lutter contre une islamophobie souvent fantasmée (même si la discrimination existe) que de respecter les règles de la nation et de la laïcité française. Point à la ligne. Ce qui implique de vivre, qu’on l’aime ou pas, avec l’humour impertinent de Charlie Hebdo, ainsi que le font toutes les autres religions.

Prétendre naïvement que ce terrorisme n’a rien à voir avec l’islam, comme le font encore tant d’intellectuels et de responsables politiques au Québec comme en France, n’a pas de sens. L’écrivaine bangladaise Taslima Nasreen, exilée aux États-Unis après avoir été menacée par les islamistes, ne dit pas autre chose lorsqu’elle affirme, dans le dernier numéro de Charlie Hebdo, que, « sans évolution et sans réforme de l’islam, la terreur ne disparaîtra pas ».

C’est bien cette réalité terrifiante qui est apparue au grand jour il y a un an.

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