Alerte au patrimoine bâti!

« Le patrimoine n’est pas une richesse renouvelable », clame à raison l’ingénieur ethnologue Yves Lacourcière.
Photo: Normand Blouin Archives Le Devoir « Le patrimoine n’est pas une richesse renouvelable », clame à raison l’ingénieur ethnologue Yves Lacourcière.

On en aura vu s’arracher les cheveux, des propriétaires de maisons patrimoniales à l’heure de rénover. Leurs vieilles demeures de bois et de pierres réclament des rajustements constants de la cave au grenier. C’est que ça prend des outils, des matériaux adaptés, d’abord des ouvriers qui maîtrisent les techniques traditionnelles du bâtiment ; de vraies perles rares par les temps qui courent, ceux-là.

Les proprios, parfois en association, se refilent des noms d’artisans qui bossent souvent au noir ou laissent la pose des matériaux aux ouvriers reconnus de la construction. D’autres font affaire avec des travailleurs aguerris aux seules maisons modernes, en fuite après gâchis.

Alerte rouge ! J’ai écouté les cris de l’ingénieur ethnologue Yves Lacourcière, si pertinents, si inquiétants. Notre patrimoine bâti est en péril, m’assure-t-il en substance, faute de main-d’oeuvre compétente pour l’entretenir.

Après de longues recherches et une thèse de doctorat à l’Université Laval sur la question, il précise : « Des 5000 travailleurs spécialisés en 1994, il en reste 1000 aujourd’hui, concentrés à 60 % dans la région de Québec au riche patrimoine architectural. Dans dix ans, leur nombre tombera à zéro ou presque. Sans système de formation adapté depuis les années 50, le secteur s’est appauvri. »

Assemblage à tenons et mortaises avec ou sans chevilles, voire en queue-d’aronde ; combien d’ouvriers de la construction peuvent restaurer poutres de bois équarries main, murs chaulés et grilles de ferronnerie d’antan ? Ces techniques se sont transmises de maître à apprenti, la mémoire ancienne du Québec au bout des doigts.

En France, en Italie et en Belgique, les porteurs de tradition se voient bichonnés, reconnus, leur héritage transmis. Pas ici, donc. Une faille et une grosse.

Pour ces précieux savoirs, c’est le compte à rebours. « Le patrimoine n’est pas une richesse renouvelable », clame à raison l’ethnologue.

Trop de joueurs

Au Québec, plusieurs ministères sont impliqués dans ce dossier complexe.

Celui de la Culture et des Communications définit le marché du bâti traditionnel : grosso modo, selon Yves Lacourcière, 465 970 bâtiments patrimoniaux, toutes catégories confondues, dont 30 000 classés. D’autres ministères gèrent une partie de ces biens immobiliers, mais c’est le ministère du Travail, de l’Emploi et de la Sécurité sociale, par le biais de la Commission de la construction du Québec, qui contrôle la main-d’oeuvre, offrant feux verts ou rouges aux ouvriers des chantiers, compétents ou pas en ces délicates matières.

Pour compliquer le tout, advenant une future formation spécialisée ès métiers traditionnels de la construction, le ministère de l’Éducation devrait s’en mêler aussi. Et alignez tout ce beau monde !

Retour en arrière

Au fil du XXe siècle, ces vieux métiers du bâtiment ont fait place à des modes de construction industriels. Les grands travaux de génie civil commandaient des matériaux façonnés en usine, alors que les ouvriers des savoir-faire de transmission gardaient la main haute sur les petits bâtiments résidentiels. « En 1969, l’État québécois a entrepris de professionnaliser lesmétiers de la construction en leur offrant une formation », explique Yves Lacourcière.

Pas question pour autant de renvoyer 100 000 travailleurs sur les bancs d’école… Plusieurs d’entre eux n’en avaient guère besoin. Des cartes de compétence (en maçonnerie, menuiserie, charpenterie, etc.) furent accordées, selon un ratio d’heures de travail au long des ans, aux ouvriers traditionnels comme aux autres.

Sauf qu’en l’absence de normes propres aux métiers du patrimoine et d’une formation adaptée, les rangs des artisans se sont clairsemés depuis le temps. « Ces ouvriers sont interdits de chantiers, sauf ceux reconnus de facto au cours des années 60 », soupire l’ethnologue. Pas tentant à telle enseigne de suivre les traces du mentor ou du père. La relève est une peau de chagrin.

Le dossier atterrit dans la cour de la Commission de la construction du Québec (CCQ). À elle l’émission des fameuses cartes de compétence. Sauf que son industrie, à tout le moins turbulente, avec gros bras et chasses gardées, en fait trembler plus d’un.

La CCQ, dirigée par l’ancienne ministre péquiste Diane Lemieux, après réception de 82 mémoires, doit justement livrer en 2016 un rapport sur le sort des métiers traditionnels au sein du milieu de la construction.

En coulisses, certains défenseurs du patrimoine entendent dire que des syndicats y font obstruction à leur cause. Ils retiennent leur souffle.

À la Commission, on me précise que la consultation sur ce sujet s’inscrit dans un processus de révision des juridictions de métiers, toujours en cours. La réponse fournie là-bas semble encourageante. Primo, me dit-on : « Il faut s’assurer de la présence d’une relève en prenant les moyens pour permettre la transmission du savoir entre les maîtres artisans et les nouveaux ouvriers. » Secondo : « Il faut faciliter la reconnaissance des compétences des travailleurs du patrimoine bâti et leur accès à l’industrie. » Un groupe de travail sera mis sur pied, mais rien n’est joué.

Yves Lacourcière craint que la CCQ ne propose une formation au rabais, réduite à 400 heures, là où le cours en requiert 1000 en sus d’un compagnonnage sur chantier. Il souhaite l’établissement d’un programme spécialisé pour les intéressés, après formation générale : « Un ouvrier pourrait alors exercer à la fois des métiers industriels et traditionnels. »

N’empêche. Tant d’organismes occupent le champ patrimonial… On rêve à un maître d’oeuvre en haut de cette pyramide branlante. Vite, un signal fort venu de la ministre de la Culture et des Communications (qui inclut le patrimoine) ! À Hélène David de valoriser les porteurs de tradition, de servir de bougie d’allumage, de rassembleuse, d’arbitre. À quand son coup de poing sur la table ? À son cabinet, on m’assure que le ministère va s’impliquer, qu’une réflexion suivra au cours des prochains mois. Ça presse. Les destins du patrimoine matériel et immatériel sont tellement liés dans notre société si ancienne en Amérique du Nord, si oublieuse parfois. À minuit moins cinq aussi.

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3 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 10 janvier 2016 06 h 57

    Des hommes écureils , souvent a grande queue

    Encore, notre difficutée a l'universatilité, il est tellement plus simple de démolir et de reconstruire et tant pis pour l'histoire, sommes-nous sans trop le savoir des hommes primitifs d'avant les homosapiens, peut etre que la marche est trop haute, ne me parler pas de certains hommes d'affaires, ce sont des hommes écureils, ils en ont le cerveau et l'affectivité

  • Gilles Théberge - Abonné 10 janvier 2016 11 h 53

    Bien sûr

    «Yves Lacourcière craint que la CCQ ne propose une formation au rabais, réduite à 400 heures, là où le cours en requiert 1000 en sus d’un compagnonnage sur chantier.».

    N'en doutez pas...

  • Yves Côté - Abonné 10 janvier 2016 14 h 05

    Encore une belle...

    Encore une belle et incontestable démonstration de l'incompétence en terme de discernement et dl'incapacité globale des gouvernements précédents à veiller sur la chose publique.
    Et ce n'est certainement pas avec les amateurs actuels que les choses vont s'améliorer...
    Une seule solution est possible : que les citoyens "ordinaires" aient le courage de se lancer dans la politique et les affaires publiques.
    Autrement, en continuant à laisser la gestion de "la cité" dans les mains des profiteurs et des beaux-parleurs de tous acabits, on est bon qu'à en finir sous la forme d'un nouvel esclavagisme...
    A nous appartient le choix de notre destin.

    Vive le Québec libre !