Nadeau, Nadeau! Chantons Nadeau!

C’est un ami béarnais qui m’a un jour renseigné sur le sens de mon nom de famille. Nadeau, cela signifie Noël en occitan. L’occitan, c’est tout simplement la version actuelle des langues d’oc, c’est-à-dire l’autre grande forme de cette espèce de néo-latin appelé roman et qui se parlait au sud de l’ancienne gaule romaine.

Si l’on chante Noël aujourd’hui plutôt que Nadeau, c’est finalement à cause des guerres et de la politique du XIIIe siècle. Car le prestige des langues d’oc était alors immense : l’expression même de lingua franca désignait les langues d’oc dans leur version exportée en Méditerranée.

Mais comment Nadeau peut-il signifier Noël ? Dans le nord de la France, sous influence germanique, la forme latine Nativitas a plutôt évolué vers Noël. Mais ailleurs, cela a donné Natale pour les Italiens, Natal pour les Portugais, Nadal pour les Catalans. Dans le sud de la France, c’est devenu Nadau.

(Pour l’anecdote, le grand éditeur Maurice Nadeau, quand il faisait la Résistance, avait pris pour nom de guerre Christmas. C’était un joli clin d’oeil étymologique.)

Je remercie donc mes parents de ne pas m’avoir baptisé Noël, ce qui aurait été parfaitement redondant. Bizarrement, j’ai fait le coup à ma fille, Nathalie, prénom qui signifie naissance. Je n’ai pas vraiment d’excuse, sauf d’avoir oublié.

Qu’est-ce que la langue ?

Si je vous raconte tout cela, c’est pour m’émerveiller des évolutions fantastiques d’une langue où Noël, Nadeau et Nathalie ont la même étymologie. C’est aussi pour me désoler de tous ces grincheux de la langue qui n’en finissent plus de radoter sur les fautes, le déclin ou la décadence de la langue. Je leur trouve la mémoire bien courte.

En novembre, j’avais représenté Le Devoir à une table ronde sur la langue à Québec, «Le Québec a-t-il mal à sa langue ?». J’avais été surpris, mais pas du tout étonné, de constater à quel point, pour plusieurs participants, la langue se résume strictement à ses règles et son orthographe. Bref, la grammaire et le dictionnaire !

Alors je le dis clairement : je ne partage pas du tout cette vision scolaire de la langue, que je considère comme trop étroite, à la limite simpliste. Car, pour moi, une langue, c’est un système sémiotique, tout simplement. Autrement dit, un système de sens, un code, qui inclut forcément la langue parlée et la langue écrite — sans les opposer.

Tout est donc dans la langue, la norme comme les fautes. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille tout accepter, au contraire. Mais de là à condamner toutes les divergences comme des fautes, c’est un point de vue auquel je ne peux pas me résoudre. Je ne peux pas non plus mettre l’écrit sur un piédestal et rabaisser l’oral, qui est pourtant la source même de l’écrit. J’admets que, pour un écrivain et un journaliste, c’est un point de vue difficile à assumer. Mais voilà : je suis incapable de défendre un point de vue rigoriste que je juge faux, tant sur le plan linguistique qu’historique.

Les étrennes du père Nadeau

C’est pourquoi je ne recommande à personne d’offrir en cadeau Dire, ne pas dire : du bon usage de la langue française, publié par l’Académie française (Philippe Rey, éditeur). Ce livre est présenté comme un « hommage à la langue française », mais je trouve qu’il fait plus dommage qu’hommage.

Petite histoire de la langue française : le chagrin du cancre, de Karin Ueltschi (Imago), fait un bien meilleur présent. L’auteure raconte une langue qui, de génération en génération, n’est qu’un très long continuum entre une avant-garde créative et une arrière-garde conservatrice. Karin Ueltschi met un très fort accent sur la tension très forte entre une langue orale, qui comprend une quarantaine de sons, et une langue écrite, basée sur un alphabet de seulement 23 lettres latines. On a beau avoir rajouté trois autres caractères en renfort (j, u et w), plus quelques accents, rien n’y fit. Quand on y songe, tout le tralala autour de l’orthographe découle de ce choix calamiteux et de l’absence quasi totale de consistance dans son application.

Un autre beau cadeau : La langue mondiale : traduction et domination (Seuil). Pascale Casanova raconte comment la langue française s’est libérée du prestige du latin en examinant l’évolution du système de valeurs qui entoure la langue entre les XIIe et XVIIIe siècles.

Au fond, cela décrit très bien ma querelle avec les zélés de la langue. Quand il est question de langue, rares sont ceux qui parlent vraiment de la langue elle-même. La plupart utilisent la langue comme prétexte pour exprimer un système de valeurs, voire pour renforcer une hiérarchie sociale basée sur le contrôle d’une norme. Au fond, c’est de la sociologie, c’est de la politique, mais ce n’est pas la langue.

Sur ce, comme on le disait autrefois au pays des Nadeau, bona annada !

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4 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 28 décembre 2015 02 h 24

    Triste incapacité...

    Merci Monsieur Noël !
    Remarquez que pour votre fille, sans y penser non plus, vous auriez pu lui donner "accidentellement" le prénom de Pascale ...
    Deux fêtes pour une même identité nominative, cela aurait aussi été assez original ?
    Autrement, si vous me me permettez de le répéter ici, je pense que les Québécois ont autant le droit d'user de niveau de language que les autres peuples du monde. Et que le seul problème avec les usages qui sortent du cadre normatif du française est celui de l'incapacité chronique, et trop souvent encouragée, de plusieurs chez nous à sortir du joual ou d'une autre approximation de langue française.
    L'ennui, ce n'est pas que Michel Tremblay existe, c'est que la réalité qu'il nous illustre est pour plusieurs, la seule expression qui leur soit possible de formuler...

    Merci de votre lecture, Monsieur.

  • René Pigeon - Abonné 28 décembre 2015 14 h 28

    lingua franca » n’est pas une « langue mondiale ». L’oral fait évoluer la norme ; l’écrit permet à plus de locuteurs de se comprendre.

    Jean-Benoît Nadeau nous rappelle qu’une « lingua franca » n’est pas la « langue mondiale » d’une époque, une langue imposée par un peuple dominant ou parlée librement par plusieurs peuples, comme l’anglais depuis la fin du 20e siècle, le français à partir du 15e siècle, le latin et le grec durant l’Antiquité. Une lingua franca était une langue parlée dans les ports de la Méditerranée, faite d’un mélange de langue d’oc et d’autres langues parlées dans ces ports (« les langues d’oc dans leur version exportée en Méditerranée »).
    A propos de l’affirmation « Je ne peux pas non plus mettre l’écrit sur un piédestal et rabaisser l’oral, qui est pourtant la source même de l’écrit » : c’est le dilemme perpétuel entre faire évoluer la langue afin de l’adapter aux nouveaux besoins de communication et stabiliser la langue dans un « bon usage » afin de s’assurer que les locuteurs – actuels, antérieurs et futurs –communiquent efficacement entre eux et que de nouveaux locuteurs veuillent l’adopter (plutôt que d’en adopter une autre). « l’oral (propice, par sa spontanéité, à faire évoluer la norme) est pourtant la source même de l’écrit » (propice à fixer la norme : à minimiser l’emploi du « tsé veut dire »). Tous les domaines d’activité font face à ce dilemme technologique ; les industries le font par l’intermédiaire d’organes de normalisation (ISO, Acnor, UL) : l’Académie française en est un.

  • Ghislain Émond - Abonné 28 décembre 2015 16 h 52

    Un autre bon livre

    Vous me permettrez de suggérer un autre excellent livre à offrir en cadeau: c'est écrit par Julie Barlow et un certain Jean-Benoit "Noël", le titre en est "La grande aventure de la langue française, de Charlemagne au Cirque du soleil". Une lecture très intéressante que j'étais déçu de ne pas voir citée dans votre article.

    Ghislain Émond.

  • Loyola Leroux - Abonné 29 décembre 2015 12 h 48

    Monsieur Nadeau, il n’est pas bien de critiquer la langue !!!


    Au Quebec, tous ceux qui réfléchissent sur notre langue française n’abordent jamais le sujet des ‘’Vrais Affaires’’, ie l’argent. Ceux qui ont consacré de nombreuses années d’études a comprendre les subtilités des regles de grammaire et d’orthographe ne veulent par voir ce capital dilapidé, réduit parce que d’autres veulent simplifier la langue.
    Personne ne pose la question qui tue : combien coutent les reviseurs linguistiques qui travaillent au gouvernement, dans les maisons d’éditions et au privé ?