Jésus est-il de gauche?

Jésus peut recevoir le qualificatif de « profondément révolutionnaire », selon Dominique Boisvert.
Photo: Tasso Marcelo Agence France-Presse Jésus peut recevoir le qualificatif de « profondément révolutionnaire », selon Dominique Boisvert.

George W. Bush s’est attiré bien des sarcasmes, en 2000, quand il a présenté Jésus comme son philosophe préféré. Pourtant, Spinoza, au XVIIe siècle, qualifiait lui aussi Jésus de « plus grand des philosophes ». Aussi, si Bush faisait erreur, ce n’était pas en liant Jésus à la philosophie, mais en invoquant le Christ à l’appui de ses politiques de droite, comme l’expliquait le politologue et ex-jésuite Louis Balthazar à Antoine Robitaille, dans le « Devoir de philo » du 26 janvier 2008.

Jésus n’est pas venu faire de la politique, selon Balthazar, mais il reste qu’un programme politique inspiré des Évangiles est possible et doit alors servir « à rétablir plus d’égalité réelle entre les humains, à redistribuer les biens, à combattre la pauvreté ». Par conséquent, ajoutait Balthazar, « le type de libéralisme souvent pratiqué aux États-Unis repose sur une philosophie qui rompt avec la solidarité chrétienne ».

Révolutionnaire

Cette analyse correspond à celle du catholique de gauche qu’est Dominique Boisvert, partisan de la simplicité volontaire et évangélique. Dans Québec, tu négliges un trésor !, Boisvert, juriste de formation, qualifie Jésus de « profondément révolutionnaire », non pas dans un sens strictement politique, mais dans la mesure où sa doctrine représente « l’exact contre-pied de ce que l’on nous propose généralement pour être heureux ».

Jésus, explique Boisvert, incarne la liberté absolue devant les pouvoirs et les peurs, s’adresse à tous mais en donnant la priorité à « ceux et celles qui sont déconsidérés dans sa société », fait de la pauvreté (et non de la misère) une richesse, « car elle met l’accent sur l’essentiel », place le partage au-dessus de la propriété, refuse la violence dans les rapports humains, professe la dignité de chaque personne et prêche par l’exemple, comme le montre l’histoire de sa vie. Bien sûr, son « royaume n’est pas de ce monde », il cherche d’abord à convertir les coeurs, et lire son message à partir de la grille gauche droite peut-être considéré comme un anachronisme, mais n’empêche. Pour voir autre chose que des idées dites aujourd’hui de gauche dans ce programme, il faut être de mauvaise foi.

Malheureusement, constate Boisvert, le catholicisme est en voie de devenir, au Québec, un héritage abandonné, un « folklore sympathique ». Dans le passé, l’Église nous a servis, mais elle a fini par occuper trop de place. En réaction à cette « mainmise de plus en plus pesante », nous l’avons rejetée, en confondant le message et le messager. Ce faisant, nous avons négligé de préserver un trésor, c’est-à-dire le message de Jésus, si essentiel à l’heure d’affronter les questions de sens. L’humanisme moderne, rappelle Boisvert après d’autres, est impensable sans considération de ses sources chrétiennes.

Ouvertement croyant, Boisvert, dont la prose est simple et vibrante, n’écrit pas pour convertir, mais pour inviter les Québécois à renouer lucidement avec un héritage porteur d’un élan libérateur. Son Jésus, s’il revenait, militerait probablement à Québec solidaire.

Petitfils amoureux

Spécialiste de l’Ancien Régime, le grand historien français Jean-Christian Petitfils, dans son très riche Dictionnaire amoureux de Jésus, reconnaît qu’« il y a dans le rabbi de Nazareth la force, l’énergie, la violence même d’un prophète » qui n’a rien « d’un mièvre prédicateur », que le Christ opère bel et bien « un renversement des valeurs » et que, par conséquent, l’option préférentielle pour les pauvres prônée par le christianisme social est parfaitement légitime, mais il récuse la lecture de gauche des Évangiles.

Jésus, écrit Petitfils, « ne se veut sûrement pas un nouveau Spartacus, soulevant les miséreux contre les possédants ou appelant à un renversement de l’ordre social ». Sa révolution est intérieure et demande le détachement « à l’égard des biens temporels, la dépossession de soi, loin de la cupidité de notre société ». Or, peut-on répliquer à l’historien, cela est-il possible en adoptant une perspective économique de droite ?

Croyant et père d’un prêtre, Petitfils, qui a consacré une monumentale biographie à Jésus (Fayard, 2011), est d’abord un érudit et un magnifique styliste. Son Dictionnaire amoureux de Jésus fait le tour de la question avec grâce et rigueur (sauf quand il attribue l’encyclique Fides et Ratio, de Jean-Paul II, à Benoît XVI). Qu’il traite du Jésus de l’histoire ou du Jésus de la foi, l’historien brille par son intelligence et sa liberté de ton. Sa lecture du personnage demeure au plus près de celle de l’Église, mais elle dégage une telle joie dans l’analyse qu’elle n’en devient que plus convaincante.

Petitfils se permet toutefois deux audaces. Selon lui, l’évangéliste Jean n’est pas l’apôtre, mais un prêtre de Jérusalem, et le linceul de Turin peut être tenu pour une relique authentique.

Jésus en direct

Poète et théologien, Jacques Gauthier, dans Jésus raconté par ses proches, utilise un intéressant procédé littéraire. Il fait parler à la première personne, dans des chapitres distincts, Marie, Joseph, chacun des 12 apôtres, Marie de Magdala et Paul de Tarse, les laissant ainsi témoigner directement de leur vision personnelle de Jésus. La somme se veut une sorte de relecture intime des Évangiles, dont plusieurs passages sont intégrés dans les témoignages.

Écrivain délicat, Gauthier n’actualise toutefois le canon que sur le plan stylistique, sans audaces interprétatives. Il rejette d’ailleurs la pertinence des notions de droite et de gauche appliquées à Jésus. Pas moi.

Dictionnaire amoureux de Jésus / Québec, tu négliges un trésor ! / Jésus raconté par ses proches

Jean-Christian Petitfils, Plon, Paris, 2015, 768 pages / Dominique Boisvert, Novalis, Montréal, 2015, 112 pages / Jacques Gauthier, Novalis, Montréal, 2015, 228 pages

9 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 24 décembre 2015 03 h 17

    Les Béatitudes

    Essayez de mettre Jésus dans une case, dans un camp, rien de plus absurde! Jésus se situe bien au-delà de ses catégorisations humaines. Son message est simple:il est celui des Béatitudes. Tout est là.

    M.L.

  • Gaston Bourdages - Abonné 24 décembre 2015 06 h 55

    «Message et messager»

    «Foi et institution» Religion et ce que des êtres humains font avec...
    Et si «Jésus est de gauche», j'y suis.
    Cela me ramène alors au message et au messager.
    Du mieux que je puis, au message je souscris. Quelle sorte de messager puis-je alors être ?
    Oh là ! Une vraie question, une «vraie affaire» !
    J'y éprouve au moins UN problème. Entre le message et le messager, il s'y trouve mon humanité imparfaite qui, parfois, fait perdre au message ses profondes valeurs.
    Très facile alors de dicréditer le message à cause du messager.
    Ah! La vertu et ses vices cachés.
    Joyeux Noël !
    Gaston Bourdages.
    P.S. Mercis à vous monsieur Cornellier et à vos invités, messieurs Petitfils, Boisvert et Gauthier

  • Bernard Terreault - Abonné 24 décembre 2015 12 h 41

    De gauche

    La gauche politique vise à instaurer un paradis sur terre où tous jouiraient de l'abondance de biens matériels. Ce sont plutôt les adeptes de la simplicité volontaire qui se rapprochent de l'enseignement de Jésus.

  • Andréa Richard - Abonné 24 décembre 2015 14 h 09

    <Jésus a-t-il vraiment existé?

    Les Historiens de l'époque de Jésus n'ont jamais parlé de lui. Sa naissance n'est enregistrée nul part; contrairement à St.Jean-Baptiste. Des sìècles avant J.-C.,l'histoire de la crêche est relatée. L'Histoire du Jésus de Noel que nous évoquons aujourd'hui ne serait-elle qu'un conte de Noel? Il demeure que le -message- est interpellant.

    Andréa Richard, auteure Au-delà de la religion, Ed.Septentrion.

    • Michel Cormier - Inscrit 24 décembre 2015 19 h 12


      Sans vouloir vous offenser, Andréa Richard n'est peut-être pas la source la plus objective en matière de religion, et a fortiori en matière de Christianisme.

      Michel Cormier

  • Jean Laberge - Abonné 24 décembre 2015 14 h 55

    Épiménidement vôtre !

    Socrate, l'anti-démocrate, était-t-il de gauche ou de droite ? Ces catégories sont loufoques. En effet, le partisan de la droite ment maladroitement; alors que celui de la gauche ment lui aussi, mais gauchement. Donc, le partisan du centre ment excellement bien. C'est donc Épiménide le Crétois qui avait raison : Tous les hommes mentent. Donc, Épiménide aussi. Donc, si Épiménide ment, il dit vrai... Ouf ! Joyeux Noël !