Gros malentendu

On aime bien se voir comme des champions de la lutte contre les changements climatiques, mais on s’alarme devant le moindre soubresaut du prix de l’essence. Qu’on se le dise, on n’y coupera pas.


On venait à peine de sortir du grand suspense ayant entouré la conférence de Paris sur le climat qu’un petit graphique produit par un économiste de la Banque de Montréal a ramené à l’avant-scène, cette semaine, un vieux sujet de mécontentement populaire. Le graphique montrait que les prix mondiaux du pétrole et celui de l’essence au Canada se sont largement suivis de près depuis la Grande Récession, mais que, depuis au moins un an, les prix à la pompe suivent moins volontiers le baril dans sa chute. « Ce graphique suggère que les prix de l’essence devraient être bien en dessous de 1 ,estimait l’économiste.

Des experts ont expliqué que ce décalage défavorable aux consommateurs était entre autres le fait des taxes sur l’essence et d’un goulot d’étranglement à l’étape du raffinage. Cela n’a pas suffi pour dissiper les soupçons de collusion qui pèsent toujours sur les pétrolières, ni le sentiment que les automobilistes payent encore une fois trop cher leur essence.

Bien qu’il soit parfaitement normal que les gens n’aiment pas avoir l’impression d’être abusés, il était quand même frappant de voir l’émotion suscitée par ces quelques cents le litre de plus, alors qu’on venait de passer des semaines à dire combien il est urgent que le monde impose un prix conséquent sur le carbone.

 

Énergivores et hostiles aux hausses de prix

Il faut dire qu’il n’y a pas à chercher beaucoup pour voir à quel point on reste attaché à nos vieilles (mauvaises) habitudes. Les ventes de voitures, mais surtout celles de camions légers plus énergivores (véhicules utilitaires, multisegments, camionnettes…) ont atteint un niveau record le mois dernier au Canada. Au Québec seulement, l’augmentation du nombre de camions légers a été 10 fois plus forte entre 1990 et 2012 que celle du nombre des simples voitures (173 % contre 16 %).

Un sondage du CIRANO et de chercheurs de Polytechnique Montréal a rapporté cet été que la moitié des Québécois ne sont pas prêts à verser un cent de plus pour leurs besoins énergétiques, que cela permette de passer à des sources renouvelables ou pas. Un peu moins de 20 % iraient tout au plus jusqu’à débourser 50 $ supplémentaires par mois, alors que 30 % ont dit ne pas savoir. La plus grande résistance se trouverait chez les jeunes de 18-24 ans, les ouvriers et les allophones. Les dispositions des autres Canadiens à ce sujet ne sont pas différentes.

Rappelons que, selon les statistiques officielles, les ménages québécois dépensaient en moyenne 1310 $ par année (ou 110 $ par mois) en électricité en 2009 et entre 1370 $ et 4140 $ par année en essence, selon leurs niveaux de revenus, en 2013.

Peut-être que les Québécois et les Canadiens ne sont pas si attachés à la protection de l’environnement, après tout ? Selon un autre sondage de Polytechnique publié récemment, plus de la moitié des Canadiens ne prévoient pas être personnellement touchés par les changements climatiques, ou alors juste un peu. Près de 80 % conçoivent cependant qu’il risque d’en être autrement pour les générations futures.

Une révolution dans le portefeuille

Qu’ils y soient bien disposés ou non, les Québécois risquent fort de ressentir de plus en plus dans leurs portefeuilles les effets de la lutte contre les changements climatiques, ne serait-ce que par un recours grandissant, par les gouvernements, à l’écofiscalité. Considérée par les experts comme l’un des meilleurs moyens de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES), celle-ci consiste à mettre à profit la logique de marché en intégrant dans les prix l’ensemble des coûts liés à la pollution, de même qu’en soutenant les comportements souhaités.

L’imposition d’un prix du carbone en est l’application la plus connue. Selon certaines estimations, il devrait graduellement augmenter au Québec d’environ 15 $ la tonne à 150 $, c’est-à-dire passer, pour les automobilistes, de l’équivalent de 3,5 ¢ le litre d’essence à 35 ¢. Voulant aussi tenir compte des coûts de la congestion routière, des accidents de voiture et de leur pollution de l’air, une étude du Fonds monétaire international avait proposé l’an dernier une surtaxe sur l’essence de plus du double, équivalant aujourd’hui à 77 ¢ le litre.

Mais même cela ne sera pas suffisant, préviennent les experts. Une étude commandée par la Commission Godbout sur la fiscalité québécoise proposait d’étendre l’approche, notamment en augmentant le prix des stationnements, en établissant des péages sur les autoroutes et en forçant les banlieues à assumer au moins une partie des coûts des nouveaux hôpitaux, écoles et routes que leur étalement force à construire.

La grande majorité des recettes de toutes ces taxes pourraient être retournées aux contribuables, notamment aux plus démunis et à ceux qui n’ont pas d’autre choix que de polluer un peu plus. Le reste irait au financement des transports en commun et à d’autres avancées désirées.

L’ensemble de l’exercice ne coûterait pas plus cher aux consommateurs, en plus de réduire la pollution, de diminuer la congestion routière et d’améliorer la qualité de vie, disaient les auteurs de l’étude. Ils s’avançaient même à estimer que l’économie québécoise pourrait en ressortir plus riche de 11 %.

Mais l’essence serait plus chère.

4 commentaires
  • Daniel Bérubé - Abonné 19 décembre 2015 13 h 22

    Il serait reconnu que 80% reconnaissent qu'il en serait probablement autrement pour les générations futures... (impact des changements climatiques). Mais considérant qu'eux même ne seraient pas ou peu touché par ces changements climatiques, des changements ou hausse de tarifs ne seraient donc pas justifiés...

    Il est normal que les jeunes de 18-24 ans en soient moins touchés, considérant les publicités permisent voir même étudié par des proffessionnels en psychologie pour avoir le plus d'influences possibles; peut-on demander à un enfant de ne pas aimer les jouets ? D'accord, nous ne sommes pas ici face à des "enfants", mais nous ne parlons plus de "jouets" non plus... qui dans ces âges n'a pas souhaité un véhicule sports, une moto haute performance !?! Avec les soit disant "valeurs" de nos sociétés, n'es-ce pas par ces choses que nous nous ferons le plus "remarquer" ? Voir même avoir plus d'influence sur le sexe opposé ? Peut-on demander aux jeunes d'avoir une sagesse égale ou suppérieur aux adultes ? Demander aux jeunes d'être plus sage que les plus vieux devant généralement acquérir cette sagesse avec l'âge ?!

    Le problème semble être beaucoup plus dans l'éternel "je-me-moi"... ne pas avoir à me priver d'un plaisir comme un VUS, ou véhicule sport avec un gros V-8, et ce, juste pour réduire les souffrances probables des générations "à venir" ?

    • Pascal Barrette - Abonné 19 décembre 2015 15 h 35

      Si le « je-me-moi» s’est scénarisé dans la psyché des jeunes en super engin, serait-il possible d’en changer les acteurs? Ainsi serait-il possible de concevoir, voir de vouloir que les bédéistes et scénaristes transforment les V8 fumants en véhicules électriques graciles et ronronnants?

      Pascal Barrette, Ottawa

  • Pascal Barrette - Abonné 19 décembre 2015 16 h 30

    Le vert, l’or et le noir

    Écofiscalité, nouveau et beau mot. J’en avais appris un similaire dans mes cours de finances publiques à l’ÉNAP, « internalisation » des coûts. Mot du jargon économique mais facile à comprendre. L’exemple utilisé était justement celui de l’environnement. Si les entreprises « internalisaient », tenaient en compte le coût des dommages à l’environnement causés par l’extraction, la transformation et la consommation des ressources, le prix de ces ressources devrait être beaucoup plus élevé.

    Or c’est pour l’heure l’inverse qui se produit. J’aimerais l’opinion d’un économiste, je n’en suis pas un loin s’en faut, sur le soupçon suivant: serait-il possible que l’Arabie et consorts, en poussant l’offre du noir, fassent machiavéliquement baisser son prix dans le but de faire grimper celui du vert, voire d’empêcher le virage vert? La popularité des camionnettes ne donnerait-elle pas du poids à ce soupçon? Il est vrai que cette manoeuvre tue le noir au Canada, mais pas dans les pays du Golfe. Ceux-ci, avec leur or vrai à n’en savoir que faire peuvent mettre leur noir, pour utiliser une expression militaire, « en attente ».

    Pascal Barrette, Ottawa

  • Hélène Boily - Abonnée 19 décembre 2015 17 h 07

    Éducation, militantisme

    Les Québécois ne sont certainement pas enclins à chercher à savoir. Inertie. Par contre, sur les questions d’environnement, on ne devrait pas demander leur opinion aux plus de 50 ans. En toute logique, ils répondront qu’ils ne craignent rien car au moment où ça va faire mal, ils ne seront plus là. Quoiqu’ayant la cinquantaine avancée, je ne suis pas tout à fait tranquille moi-même. De savoir que les 18-24 ans s’en foutent plus ou moins est beaucoup plus préoccupant. Encore là, ce n’est pas une raison pour ne pas prendre rapidement le virage vert. Bon, vous me direz que pour être élu, il faut se fier aux sondages et gouverner « au pouvoir d’achat ».
    L'action (pour notre survie) commande un immense travail d’éducation de la part de tous les paliers en partant du citoyen. Militer, pourquoi pas?
    Sur ce , je me demande si je ne devrais pas plutôt aller écrire un commentaire chez la concurrence (celle des faits divers) où les gens alarmés par les changements climatiques se font traiter de « tatas ».