La marque du chef

Du trio de « vedettes » économiques que le PLQ a réussi à recruter au printemps 2014, Martin Coiteux était certainement le moins connu. En 2008, Carlos Leitão avait été choisi au deuxième rang des prévisionnistes de l’économie américaine par l’agence de presse Bloomberg News, et Jacques Daoust était président d’Investissement Québec. Cela faisait indéniablement bonne impression.

La carrière de M. Coiteux à HEC a été plus discrète. En dehors des cercles universitaires, on le connaissait essentiellement pour ses nombreuses critiques du « modèle québécois », notamment du réseau de garderies subventionnées, dont il contestait la contribution à la création d’emplois constatée par une étude hautement publicisée des économistes Pierre Fortin, Luc Godbout et Suzie St-Cerny. Sa contribution très active à L’idée fédérale, un organisme de recherche voué à la promotion du fédéralisme, était tout aussi inconnue du grand public.

Dès sa nomination au Conseil du trésor, M. Coiteux s’est toutefois imposé comme l’homme fort du trio. Rarement avait-on vu un nouveau venu en politique manifester un tel aplomb. À l’Assemblée nationale, il paraissait aussi imperméable aux attaques de l’opposition que son collègue de la Santé, Gaétan Barrette, un personnage hors norme qui avait déjà fait ses classes à la présidence de la Fédération des médecins spécialistes.

Le premier ministre Couillard a bien vu tout le bénéfice qu’il pouvait tirer de cette recrue de choix, qui pouvait être d’autant plus efficace dans son rôle de grippe-sou qu’il croyait sincèrement à la nécessité de mettre l’État au régime. Qui plus est, il avait la couenne suffisamment dure pour demeurer impassible devant l’hostilité provoquée par les mesures d’austérité, dont il est devenu en quelque sorte l’incarnation.

 

Tout bon négociateur se garde bien d’ouvrir son jeu dès le départ. Il était évident que l’augmentation de 3 % en cinq ans, dont deux années de gel salarial, ne traduisait pas toute la marge de manoeuvre dont disposait le gouvernement dans les négociations avec les syndicats représentant les employés des secteurs public et parapublic.

Il n’en demeure pas moins que l’entente de principe intervenue jeudi est remarquablement généreuse, compte tenu des « années-lumière » qui séparaient les demandes syndicales de ce que permettrait l’état précaire des finances publiques, aux dires de M. Coiteux. En fin de compte, cela ressemble beaucoup à ce que le gouvernement Charest avait accordé aux employés de l’État en 2010, soit 10,5 % en cinq ans. Sans compter les nombreuses demandes auxquelles le gouvernement a finalement renoncé aux tables sectorielles, notamment dans les secteurs de l’éducation et de la santé.

Contrairement à ce qui s’est produit dans le passé, les négociations n’ont pas culminé dans un tête-à-tête entre le premier ministre et les présidents des centrales syndicales. Officiellement, le président du Conseil du trésor est demeuré l’interlocuteur des syndicats jusqu’à la fin. Comme toujours, le bureau du premier ministre a cependant suivi les négociations de très près, et décidé du moment de conclure.

 

Si M. Coiteux s’est forgé une réputation d’idéologue, M. Couillard est un homme essentiellement pragmatique, tout homme de principe qu’il se pique d’être. En ce sens, l’entente intervenue porte la marque du premier ministre bien plus que celle de M. Coiteux.

S’il est vrai que l’automne n’a pas été aussi chaud que d’aucuns le prédisaient, la « majorité silencieuse », dont M. Couillard se réclame continuellement, envoyait des signaux inquiétants. Comme chacun sait, aucun politicien ne gouverne en fonction des sondages, mais le hasard a voulu que les négociations commencent à débloquer quand un sondage Léger Marketing-Le Devoir a révélé, à la surprise de plusieurs, qu’une majorité de Québécois soutenaient la position des syndicats et condamnaient la façon dont le gouvernement gérait les négociations.

M. Couillard voulait à tout prix en finir avant Noël, de sorte que le début de 2016 puisse marquer la fin de l’austérité, dont les syndicats étaient les plus féroces opposants. Le recours à une loi spéciale les aurait rendus encore plus sensibles aux conséquences des compressions budgétaires sur la qualité des services. On peut maintenant penser que les chaînes humaines autour des écoles vont se faire plus rares.

Il reste à voir dans quelle mesure le changement de climat souhaité se reflétera dans le prochain remaniement ministériel. D’ailleurs, si M. Coiteux a volé la vedette de la première moitié de mandat, les libéraux avaient promis que le retour à l’équilibre budgétaire viendrait davantage d’une reprise quasi miraculeuse de l’économie que de la réduction des dépenses. On l’attend toujours.

Cette chronique sera de retour le 12 janvier. Joyeux Noël et bonne année à tous.


 
34 commentaires
  • David Létourneau - Inscrit 19 décembre 2015 02 h 25

    Tribulations

    Ce monsieur Coiteux est inquiétant, vous avez bien raison. J'ai comme un mauvais pressentiment (mon petit côté Jedi)... À vrai dire, avec tous ces médecins et ces économistes au pouvoir, il est difficile de ne pas voir une mainmise du privé sur le public. J'ai beaucoup de difficulté, en tant que citoyen lambda, à me reconnaître dans ce gouvernement affairiste... Charest, ce n'était pas diable mieux, mais c'était accommodant; c'était mieilleux certes, presque agréable dans le malaise, et comme c'était un ti-gars de Sherbrooke, au moins, on savait à quoi s'en tenir : y'a pas de mal qui peut venir de Sherbrooke, c'est connu! C'est pas mêlant, je suis sur le qui-vive permanent avec tous ces économistes au pouvoir, per-pé-tu-ellement inquiet! Et je ne suis ni péquiste, ni caquiste, ni québec-solidariste!... Vous imaginez mon embarras? Mais monsieur Couillard, monsieur Couillard : vous aviez promis de faire renaître l'esprit de Lesage, monsieur Couillard! Depuis le temps que je rêve de revenir en arrière, par pitié, enclenchez le processus! Je rêve du jour où vous allez revenir de l'Ouest en vous disant «Ouin... on a vraiment rien en commun avec eux-autres... Coudonc : maîtres chez nous, Take Two!» (Avec le doigt en l'air, pour faire sérieux!) Là, enfin, je me sentirai comme en 1962. Je pourrai enfin vivre ces années prospères de mes parents! Ah, bon sang, faites-moi rêver, mon Premier Ministre!

    Passez un bon temps des fêtes, monsieur David. Merci pour vos chroniques toujours pertinentes!

    • Claude Richard - Abonné 19 décembre 2015 11 h 17

      Comme si c'était honteux d'être péquiste..., caquiste ou québecsolidairiste! L'engagement par les textes, c'est bon, mais l'engagement par les gestes, ce l'est aussi, et peut-etre plus.

    • Colette Pagé - Inscrite 19 décembre 2015 11 h 23

      Ce texte bon enfant qui est des plus rafraîchissants démontre à l'évidence que l'on peut avec humour faire réfléchir. Chapeau !

      Par contre, il ne faudra pas trop espérer de la répétition de la conversion de Jacques Parizeau revenu de l'Ouest dans le train parcourant les montagnes Rocheuses. Monsieur Couillard ne souhaite pas jouer la carte nationaliste ou du Maître chez Nous de Jean Lesage par crainte de contribuer à la montée dans les sondages du PQ. Il préfère attendre un geste du nouveau PM et du ROC qui ne viendront pas. Car le Québec a force de se dire NON a perdu toute force de négociation.

      Comme vous je remercie Michel David pour ses chroniques et je lui souhaite un très bon temps des Fêtes.

    • Yves Corbeil - Inscrit 19 décembre 2015 16 h 07

      Quand on demande à un couple comment ils ont fait pour vivre ensemble 65 années, le femme réponds d'emblée: ''nous sommes nés à une époque où lorsque quelque chose se brisait, on le réparait, rien ne se perdait ou ne se jettait''

      Ils ne devaient sûrement pas vivre au PQ Canada ces deux là.

  • Nadia Alexan - Abonnée 19 décembre 2015 05 h 48

    Un gouvernement sans conscience

    Je n'arrive pas à comprendre comment on peut se réjouir de l'entente avec les syndicats quand on constate de près la politique globale, hypocrite de ce gouvernement, qui n'a pas honte de se verser des augmentations de salaire et de primes, pendant qu'il coupe dans les services essentiels des plus démunis de la société.
    M. Coiteux s’est obstiné à démanteler le modèle québécois contre toutes les études sérieuses qui démontrent que l'austérité ne marche pas, avec des conséquences désastreuses. On vient d'apprendre qu'on a diminué l'aide à domicile aux aînés malades. Même le FMI et la banque mondiale ont averti les gouvernements de ne pas s'enfarger dans cette politique destructrice.

    • David Létourneau - Inscrit 19 décembre 2015 21 h 26

      Il y a une belle expression anglaise décrivant ce dont vous parlez : man on a mission. C'est plate à dire, mais il y a parfois de ces hommes qui viennent en politique pour les mauvaises raisons. Et j'ai bien peur qu'il y en ait quelques-uns chez les libéraux... malheureusement. Attendons voir où ils s'en iront après leurs années en politique... c'est triste de même, la vie.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 20 décembre 2015 12 h 27

      Expliquez-moi s'il vous plait mme. Alexan, concrètement, ou il y a démolition du modèle québecois ?

      Toutes les économies fait depuis le retour des Libéraux passent... dans des augmentations de masse salariale pour les employés de l'État, pour un même service...

      L'ajout véritable de service est microscopique en proportion des 40 quelques milliards$ que vaut annuellement ce qui vient d'être signé.

      Tout les efforts sont concentrés là ou le milieu syndicale l'exige, c'est à dire dans leur propre confort économique. Confort économique intouchable qui devient pour l'État l'absolu priorité sur toutes autres considérations et mandats.

    • Patrick Daganaud - Abonné 21 décembre 2015 08 h 55

      Que Diable, Monsieur Arès, d'où tenez-vous ces chiffres absurdes?

      Ils étayent pourtant votre raisonnement qui, du fait même, est construit sur des données inexactes.

  • Jean Lapointe - Abonné 19 décembre 2015 07 h 25

    L'important c'est ce pourquoi on est fort.

    «Dès sa nomination au Conseil du trésor, M. Coiteux s’est toutefois imposé comme l’homme fort du trio. Rarement avait-on vu un nouveau venu en politique manifester un tel aplomb.» (Michel David)

    Il n' y a pas de quoi se féliciter d'avoir un homme «aussi fort» au Conseil du trésor.

    C'est comme si c'était une bonne chose en soi que d'être un «homme fort».

    L'important ce n'est pas tant d'être fort mais ce pourquoi quelqu'un l'est.

    Ce partisan de «l'idée fédérale» est peut-être têtu mais il ne faut pas oublier que ce monsieur ne favorise en rien notre émancipation comme nation mais qu' il est plutôt un éteignoir.

    Il est en train de démolir tout ce que les Québécois ont tenté de construire au cours des cinquante dernières années.

    Il sait peut-être compter mais il ne semble avoir aucune vision d'avenir . Il ne travaille sûrement pas pour nous. Tout ce qui compte pour lui on dirait que c'est d'avoir un bonne comptabilité en économisant le plus possible.

    Il me fait penser à Séraphin Poudrier. Dans le fond je me demande si ce n'est pas la peur de vivre qui l'anime.

    Il nous imposerait donc ses complexes. Ce n'est pas très réjouissant.

  • Gilles Delisle - Abonné 19 décembre 2015 07 h 32

    Trop tôt pour le déifier

    M. Coiteux s'est avéré l'un des plus inquiétants ministres avec G. Barrette depuis le début de son mandat, pour la classe moyenne et pour la population dans son ensemble. Ayant bien entrepris le déboulonnage de la société québécoise dans ce qu'elle a toujours été, c'est à dire, une société social démocrate calquée un peu sur les sociétés scandinaves, M. Coiteux et son gouvernement ont malmené les travailleurs de l'Etat comme on l'avait rarement vu. Tout ce qui peut les arrêter maintenant, c'est le rapprochement des prochaines élections, qui permettra au peuple de souffler un peu d'ici là. Quoiqu'il en soit, les Québécois devront miser sur un autre gouvernement la prochaine fois, qui aura pour tâche de rebatir ce pays dévasté par les mesures libérales qui nous auront tant fait reculer.

    • Daniel Bérubé - Abonné 19 décembre 2015 13 h 44

      Mais il nous faut malheureusement se souvenir qu'ils n'auront qu'à prononcer une fois le mot: "référendum" ! et la panique prendra dans l'ensemble du Québec...

  • Richard Lupien - Abonné 19 décembre 2015 08 h 03

    L'imposition d'une idée dangereuse.

    De quel droit un homme seul pourrait décider de défaire et de privatiser les garderies des Centre de la petite enfance.

    Un homme seul privatiserait ce qui fonctionne bien pour le livrer aux petits empêcheurs de bénéfices?

    Nous devons tous nous opposer à cette visée mercantile.

    Richard Lupien
    Ormstown

    • Daniel Bérubé - Abonné 19 décembre 2015 13 h 46

      D'où l'évidence qu'aujourd'hui, un gouvernement majoritaire à trop de pouvoir.